Balade sur le Dniestr et ses cités perdues (partie 3)

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 18 décembre 2017

Footballski vous avait déjà fait voguer sur le Dniepr et la Volga, il est maintenant temps d’embarquer sur un autre fleuve chargé d’histoire, à savoir le Dniestr. Celui-ci prend sa source en Galicie pour bercer ensuite l’Ouest de l’Ukraine et transpercer, pour le meilleur et pour le pire, la République de Moldavie, avant de retrouver l’Ukraine et la Mer Noire au sud-ouest d’Odessa.

La deuxième étape nous avait emmené jusqu’à Tighina/Bender, son club de football qui renaît, sa forteresse multiséculaire et son histoire lourde de massacres en tout genre. Le troisième et dernier relais de notre épopée le long du Dniestr nous emmène dans la plus grande ville qui le borde, Tiraspol, avant de filer petit à petit vers la quatrième de nos cités et vers le paradis, la Mer Noire.


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Des coupes de Kvint dans la capitale

Une fois n’est pas coutume, nous ne quittons pas Bender par la voie fluviale, car il est bien plus commode de prendre directement le trolleybus qui la relie, en quelques minutes, à la capitale du proto-Etat, la plus grande ville de Transnistrie, celle qui fascine encore tous les soviétophiles venus s’y aventurer et où un club de football terrasse tous les autres depuis le nouveau millénaire. Tiraspol tire son nom de l’appellation grecque du fleuve, Tyras. En 1792, la Russie annexe quelques territoires ottomans après une victoire contre les Turcs, entérinée par le Traité de Iași. Ces terres sont situées entre le Dniestr et le Bug, à proximité de Bender. Une fortification est alors érigée à Tiraspol, par François de Wollant, cet Anversois d’origine brabançonne, invité à être officier du génie dans l’armée impériale et dont un buste est encore visible à Tiraspol. La ville en elle-même a été fondée, dit-on, par le général Alexandre Souvorov la même année. C’est tout naturellement que sa statue équestre trône en plein centre-ville.

Deux autres monuments sont habituellement visités par les quelques touristes qui s’aventurent dans la capitale de la pseudo-République moldave du Dniestr, ce « pays qui n’existe pas » comme on se plait à l’appeler mais qui – ô miracle ! – existe quand même, avec de vrais êtres humains qui y vivent. Tous deux font référence à des moments symboliques qui fabriquent son histoire. Tout d’abord la statue de Lénine, relique de toute cité soviétique qui se respecte, et placée devant le Parlement transnistrien. Ensuite, le Tank T-34 installé sur l’Esplanade de la Mémoire, auprès duquel les photos de mariage sont appréciées parce que pourquoi pas. On trouve également non loin la flamme éternelle, où l’on commémore à la fois ceux tombés lors de la « Grande Guerre patriotique », lors de la Guerre d’Afghanistan et lors de la Guerre du Dniestr.

C’est suite à la Révolution d’Octobre que Tiraspol entre dans une nouvelle dimension, en devenant la nouvelle capitale de la République moldave autonome instaurée par les Soviétiques en 1929, dans la RSS d’Ukraine, au bord du Dniestr, pour parfaire leur projet moldovéniste et répandre l’idéologie bolchevique en ex-Bessarabie devenue roumaine. Auparavant, la ville ne comptait que 10 000 habitants à l’aube du XXe siècle. L’industrialisation de la ville s’accélère et de nombreuses usines apparaissent.

La plage sur le Dniestr à Tiraspol. | © kvitlauk

L’inclusion de Tiraspol au sein de la RSS moldave, dès 1940, lui enlève le statut de capitale mais son développement démographique et économique se poursuit jusque dans les années 1980, avec une population estimée à 181 000 habitants en 1989. Tiraspol bascule alors en tant que capitale d’un pseudo-Etat, la République moldave du Dniestr, dont le statut particulier entraîne une existence sous perfusion russe et un recul démographique certain (133 000 habitants en 2014).

Au-delà des quelques bizarreries soviétiques qui frappent l’oeil non-averti, sur cette plantureuse Rue du 25 octobre, on remarque aussi que la vie continue à Tiraspol, et que malgré les désagréments, les batailles de palais et les jeux géopolitiques des despotes de ce monde qui est aussi le leur, il faut trouver un travail, si pas ici alors ailleurs, il faut trouver de la nourriture, dans des supermarchés aux rayons vides ou au bazar de coin, et il faut trouver de quoi s’amuser quelque peu. Cela fait maintenant 25 ans que le conflit est gelé, que la frontière avec l’Ukraine est poreuse et que les soldats russes de maintien de la paix restent plantés là. C’est une génération entière qui a dû s’habituer à cet état de fait et trouver sa place dans un lieu qui n’en a pas dans l’atlas. Le photographe Anton Polyakov en a tiré quelques splendides clichés.

« Durant cette période, une nouvelle génération s’est formée et j’en fais partie. Nous avons grandi dans un melting pot d’influences moldave, ukrainienne et russe, et nous ne séparons pas les gens selon leur appartenance ethnique. Nous restons un conglomérat de cultures, mais aussi de notre propre culture. Dans cette histoire, j’ai essayé de me concentrer sur la vie quotidienne des gens – des personnes de générations différentes, d’époques différentes, des habitants des zones urbaines et rurales. Pour certains d’entre eux, il s’agit d’un pays tout à fait nouveau, sans passé, pour d’autres c’est la continuation d’un pays qu’on a un jour appelé l’Union soviétique. En tant que résident et contemporain de la Transnistrie je voulais montrer que derrière l’étiquette d’un « pays qui n’existe pas », il y a des gens qui parviennent à s’adapter à cette situation et à une vie dans un pays qui n’est reconnu que par ses propres citoyens » – Anton Polyakov, projet « Transnistrie ».

Il y a les bisbrouilles avec les autorités de Chișinău, il y a les parades militaires, il y a les emblèmes rouge et vert qui jonchent les chaussées et les bâtiments publics, il y a la gratuité du gaz,  il y a les écoles dont les diplômes ne sont reconnus qu’en Russie, et puis il y a les promenades dans le joli Parc Pobeda ou sur les berges du Dniestr, qui effectue de fantastiques lacets dans les environs, et au bord duquel il est possible de se baigner les jours d’été, il y a aussi le théâtre ou encore le cinéma, où l’Alliance française de Moldavie a l’habitude de projeter des films chaque année à l’occasion de la Journée de la francophonie, parmi d’autres activités organisées dans la région.

Il y a aussi d’excellentes liqueurs, comme celles de la distillerie Kvint, fondée en 1897 à Tiraspol et qui produit des vins et spiritueux. Sans minimiser la qualité de sa production de bons vins, Kvint est surtout connu pour son cognac, célèbre pour avoir voyagé jusque dans l’espace en compagnie de quelques cosmonautes soviétiques. L’entreprise Kvint a elle aussi subi les troubles de sa région d’origine. Détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, elle était florissante durant l’ère Krouchtchev, avant de subir la prohibition de Gorbatchev puis de se relever petit à petit depuis la chute de l’URSS – de 600 employés alors, elle en compte environ 1 500 aujourd’hui, pour un chiffre d’affaire de 36 millions d’euros, 20 millions de bouteilles produites annuellement et des vignobles qui s’étendent sur 2 000 hectares.

Son cognac appelé « Divin », ainsi que ses autres friandises, sont exportés en Italie mais aussi en Espagne, en Allemagne, en Israël, en Tanzanie, en Chine ou encore aux Etats-Unis, bien que ses principaux marchés soient la Russie, la Moldavie et l’Ukraine. Avec des bouteilles de Divin qui commencent à 2 euros et des dégustations à 10 euros, il est nécessaire de passer ne fût-ce que par la boutique, ouverte 24h/24, si par hasard vous vous trouvez à Tiraspol, mais pas d’inquiétude, on trouve du Divin dans la plupart des supermarchés moldaves. Les déclinaisons varient selon la maturité du fruit, entre 3 ans pour le « VS » jusqu’à 50 ans pour le « Prince Wittgenstein », en passant par le « Nistru » (8 ans) et le « Doina » (9 ans). En concurrence avec celui de Călărași au niveau moldave, le cognac Kvint est le véritable bijou gastronomique de Tiraspol et se trouve à coup sûr dans les bocaux de chacun lors des grandes occasions.

© Tony Bowden

Infrastructures cinq étoiles au Sheriff

Et puis il y a le football, aussi, car l’entreprise qui détient Kvint depuis 2006, c’est Sheriff. Sur la route qui relie Bender à Tiraspol, il est possible de louper la sortie vers le faubourg de Ternovca, où on joue également au football (voir ci-dessous), mais il est impossible de rater l’hypermarché Sheriff qui précède un complexe sportif créé en 2002 et composé d’une arène principale, d’un stade secondaire avec piste d’athlétisme, d’un stade couvert, de huit terrains annexes, de courts de tennis, d’un complexe résidentiel pour les joueurs, d’une académie pour jeunes joueurs et de toutes les infrastructures dont un club de haut-niveau occidental peut se targuer. Seulement, on se trouve à Tiraspol, dans une pseudo-république que personne ne connaît ni ne reconnaît et on a donc devant nous des installations parmi les meilleures de toute l’Europe centrale et orientale.

L’histoire du Sheriff Tiraspol, c’est l’histoire de l’entreprise Sheriff, et donc de la Transnistrie. Sheriff a été créé dans les années 1990 par des anciens membres de la sûreté de l’Etat, Viktor Gusan et Ilya Kazmaly, initialement en tant qu’organisation caritative pour soutenir les familles de policiers, avant de petit à petit prendre part dans la contrebande de cigarettes et autres activités profitables, d’Ukraine vers l’Europe. Graduellement, notamment via un contrat de « coopération mutuelle » signé avec les autorités locales en 1996, Sheriff monopolise un tas d’activités dans la république sécessionniste, grâce à l’aide de l’entourage du président Igor Smirnov, jusqu’à posséder aujourd’hui une chaîne de supermarchés, des pompes à essence, un opérateur de télécommunications (la fameuse entreprise IDC qui orne les maillots de l’équipe du Sheriff), une chaîne de télévision, un revendeur de Mercedes-Benz, un secteur BTP et donc un club de football, entres autres. Cette toile d’activités lucratives et tous azimuts fait de Sheriff un empire inévitable dont l’influence politique, dans une région où l’oligarchie domine, n’est plus à démontrer. Avec son soutien au parti Renouveau, dont les députés sont au parlement depuis les élections de 2000, Sheriff entre dans la cour du pouvoir et des luttes internes qui y prennent place. En 2016, Vadim Krasnoselsky gagne l’élection présidentielle face à Evgenyi Shevchuk qui détenait le poste depuis 2012 et s’était placé contre les intérêts de Sheriff. Tout en admettant que la consolidation du pouvoir d’une seule entité commerciale ne risque pas d’avoir un effet positif sur la démocratie et l’Etat de droit en Transnistrie, l’expert Andrey Devyatkov admet qu’elle « donne l’opportunité aux décideurs transnistriens d’imaginer un programme de développement stratégique pour la république non-reconnue, quelque chose qui n’a pas existé pendant les vingt dernières années. »

Le complexe du Sheriff Tiraspol (en 2007). | © atlantitourism.ru

C’est en 1997 que Victor Gusan décide de fonder un club de football à Tiraspol. Le Sheriff joue d’abord dans le stade de la ville, partagé avec le Tiligul-Tiraspol (voir ci-dessous), jusqu’à la construction de son complexe ultra-moderne en 2002. Le stade principal comprend près de 15 000 places, la petite arène 8 000 et le stade couvert 3 500. Hormis lors des grandes affiches, telles que les matchs qualificatifs ou de poule en Coupe d’Europe, où l’affluence dépasse la dizaine de milliers de spectateurs, ces installations sont démesurées pour la compétition nationale et peu importe le stade utilisé, il n’est jamais rempli. Récemment, le Sheriff a même fait installer un système de goal-line technology dans son stade principal, alors que la plupart des arènes moldaves en sont encore à veiller à jouer en plein jour pour ne pas payer la facture d’électricité ou parce qu’il n’y a tout simplement pas d’éclairage.

On estime le coût de ce gigantesque complexe entre 60 et 200 millions d’euros, presque exclusivement pris en charge par la compagnie Sheriff de BTP. Le club comporte dix catégories d’âge et deux équipes seniors dans les championnats nationaux (le Sheriff II est régulièrement sur le podium en deuxième division, mais ne peut évidemment pas être promu dans l’élite). La cellule recrutement fait un remarquable travail sur plusieurs continents, l’équipe est composée de joueurs locaux associés à des joueurs venus d’Afrique, d’Amérique du Sud ou des Balkans, la communication est structurée, régulière et dès lors multilingue (le site internet possède même une version en français) et les joueurs disposent de conditions ultra-modernes pour exercer leur métier. En outre, en plus d’être bien plus élevés que dans les autres clubs du pays, les salaires des joueurs sont payés à temps.

Gabi Balint, a entraîné le club en 2002-2003. « Dans le championnat moldave, en ce qui concerne les infrastructures, on peut parler du Sheriff, puis du reste. Ok, il y a encore le Zimbru, qui a un stade et deux terrains d’entraînement, mais il ne tient pas la comparaison avec ce que possède le Sheriff. Là, c’est quelque chose du niveau du Real Madrid » évoque l’ancienne star du Steaua.

Toutes les conditions sont réunies pour que le Sheriff Tiraspol cannibalise la compétition, ayant mis à disposition les moyens de ses énormes ambitions. Depuis son arrivée en première division lors de la saison 1998-1999, le Sheriff a gagné seize titres de champion, neuf coupes nationales, sept Supercoupes et deux fois feu la Coupe de la CEI. De quoi mettre au placard les huit titres en neuf ans du Zimbru. Le Sheriff est parvenu en barrages des qualifications de la Ligue des Champions à deux reprises, en 2009 et en 2010, s’inclinant face à l’Olympiakos puis face au FC Bâle. Cette saison, c’est sa quatrième participation à la phase de groupes de la Ligue Europa, après les saisons 2009-10, 2010-11 et 2013-14. Il a notamment battu Twente, le Dynamo Kiev ou Tromsø en Ligue Europa, sans oublier la dernière belle performance en date, la victoire 1-2 sur le terrain d’un Lokomotiv Moscou leader de RPL, le 2 novembre 2017. Cette saison, le Sheriff Tiraspol a loupé de peu la qualification pour les seizièmes de finale de la Ligue Europa, mais peut se targuer d’avoir remporté trois trophées nationaux, à savoir deux championnats (2016-17 et 2017) et une Coupe (2016-2017), rien que ça !

Pour situer la qualité du noyau actuel et les performances que le Sheriff a réalisées cette année en Coupe d’Europe, signalons qu’il a recruté, l’été dernier, les capitaines du Dacia (Posmac), du Milsami (Racu) et du Zimbru (Anton), tous internationaux moldaves et régulièrement titulaires cette année. On peut citer dans le noyau actuel le Belgo-congolais Ziguy Badibanga, formé à Anderlecht, l’éternel Wilfried Balima, arrivé au club en 2005, ou encore Jairo (ex-PAOK), Kendysh (ex-BATE) ou Brezovec (ex-Rijeka), sans oublier les jeunes Oancea et surtout Vitalie Damașcan, meilleur buteur du championnat à 18 ans seulement. On peut aussi mentionner les joueurs partis durant l’été, à savoir Ricardinho et Savic (Etoile Rouge) et Bayala (Lens). Le tout sous la direction d’un technicien italien, Roberto Bordin, certes novice dans sa fonction d’entraîneur mais dont le CV mentionne tout de même une centaine de matchs avec l’Atalanta et une autre centaine avec le Napoli au tournant des années 1990. Depuis son arrivée au club, Bordin réalise des miracles et a redonné au Sheriff son statut d’intouchable en terre moldave et de poil à gratter sur la scène européenne.

Лучшая команда в этом сезоне! ☝Поздравляем!💣🙌 #fcsheriff #отдых#семья#праздник

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Parmi les joueurs « connus » passés par le Sheriff au cours de son histoire, on peut citer Luvannor Henrique, buteur devant l’éternel et naturalisé moldave, la tête brûlée Alexandr Suvorov, parti ensuite au Cracovia et qui renaît actuellement au Sfîntul Gheorghe, Alexandru Epureanu qui y a transité après avoir été formé au Zimbru, le très populaire Sergiu Dadu passé par le CSKA, l’Alania Vladikavkaz ou encore Midtjylland par la suite, le légendaire Ion Testimiţanu, ou encore l’international roumain Răzvan Cociș, passé ensuite au Lokomotiv Moscou puis à Rostov. On peut également citer Alexandr Erokhin, Melli, Vladislav Stoyanov, Wallace Pereira, Isaac OkoronkwoGheorghe Florescu ou l’éternel Tarkhnishvili qui est resté au club de 1999 à 2012.


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La particularité du Sheriff Tiraspol, qui représente la Moldavie sur la scène internationale mais n’en fait de facto pas partie, tient à la singularité de la Transnistrie comparé à d’autres conflits gelés, surtout dans le domaine du sport, comme l’explique Adam Eberhardt : « Contrairement aux cas des quasi-Etats du Caucase du Sud (et la grande majorité des entités séparatistes dans le monde), le gouvernement de Transnistrie a décidé de ne pas couper les liens sportifs avec la Moldavie. Les athlètes et les équipes de la rive orientale du Dniestr sont admis dans presque toutes les fédérations sportives moldaves, participant aux compétitions internes selon des règles établies (le respect de normes de qualifications) et représentant la Moldavie durant les compétitions internationales, y compris les Jeux Olympiques. Cinq des 31 athlètes qui ont représenté la Moldavie aux Jeux Olympiques de Pékin de 2008 sont originaires de Transnistrie. » Selon lui, cette particularité tient aux sources du conflit et à « l’absence d’une hostilité ethnique qui explique pourquoi les liens entre les gens des deux côtés du Dniestr ont été rétablis si facilement, concernant le mouvement à la fois des personnes et des biens ».

En d’autres termes, en ce qui concerne le football, la Fédération moldave a autant besoin du Sheriff Tiraspol pour avoir un solide représentant au niveau européen et une vitrine pour les joueurs moldaves qui s’y illustrent, que l’inverse. Le Sheriff a un besoin vital de participer au championnat national, le seul reconnu par l’UEFA et la FIFA, et dont la domination sans partage permet d’assurer un revenu presque annuel faits de primes et autres droits TV relatifs aux coupes d’Europe, sans parler de l’exposition médiatique et sportive pour certains joueurs en vue d’une revente éventuelle. « Faire partie du sport moldave permet à la Transnistrie d’éviter l’isolement et d’en tirer un bénéfice en termes de propagande. Les succès des sportifs originaires de Transnistrie sont présentés par le gouvernement transnistrien comme des preuves de la vitalité et de la reconnaissance internationale de la république séparatiste » conclut Adam Eberhardt.

Avant de s’intéresser aux autres clubs de la région, faisons une petite pause musicale en évoquant quelques personnalités nées à Tiraspol et qui en font parfois sa fierté. Au-delà du savant Nikolay Zelinski ou du peintre Mikhail Larionov, nous rendons ici hommage à un violoncelliste qui rencontre un saxophoniste de renom lors de son service militaire. Trois ans plus tard, en 2010, ils sont à Oslo pour représenter la Moldavie au concours Eurovision de la chanson, avec la chanteuse Olia Tira. SunStroke Project écrit la première page de sa légende. Avec « Run Away », la Moldavie se qualifie de justesse pour la finale du concours, duquel elle termine 22e avec 27 petits points. Mais peu importe. L’Epic Sax guy est né et ravit la toile 2.0 qui s’amuse à coup de gif et de vidéos youtube de 10 heures. Sept ans plus tard, SunStroke Project est de nouveau choisi pour représenter le pays, après trois années de vache maigre où la Moldavie n’arrive pas en finale. Avec le très entraînant « Hey, Mamma ! » et une nouvelle prestation cinq étoiles de notre Epic Sax Guy, de son vrai nom Sergey Stepanov de Tiraspol, le trio défraie une nouvelle fois la chronique et offre une prestation de haute volée, s’adjugeant la troisième place, la meilleure jamais atteinte par le pays dans le concours.

Petit détour à Ternovca

Le Zimbru Chișinău a été le premier club moldave admis dans les divisions soviétiques, naviguant entre le premier et le second échelon. Un autre club est durablement resté dans les divisions inférieures soviétiques, il s’agit du Start Tiraspol, créé en 1938 sous le nom de Spartak Tiraspol et qui, en 1991, termine deuxième de la Première Division et gagne ainsi le droit de monter dans l’élite, sous le nom de Tiligul-Tiraspol, du nom de l’entreprise de son président, Grigori Korzun. Pas de bol, l’URSS éclate cette année-là, le Tiligul ne verra jamais l’élite. En revanche, cela permet d’avoir une base solide en vue de la naissance de la ligue nationale moldave. Le Tiligul-Tiraspol, basé dans le vieux stade municipal, en plein centre-ville, avant de déménager dans une enceinte de 3 500 places dans le village voisin de Ternovca, est une force qui compte et parvient à proposer une belle opposition à l’intouchable Zimbru des années 1990.

Le Tiligul-Tiraspol termine ainsi deuxième lors des cinq premières éditions du championnat, en gagnant la Coupe à trois reprises et atteignant la finale les deux autres années. C’est surtout l’édition de 1992 qui laisse des regrets. A cause du conflit armé en Transnistrie, le match d’or qui devait opposer le Zimbru au Tiligul-Tiraspol, les deux équipes ayant terminé avec le même nombre de points au classement, est joué sur terrain neutre à Bălţi. Nous sommes en plein mois de juin 1992 et à cause du conflit, le Tiligul-Tiraspol ne se présente pas au match, laissant ainsi le Zimbru gagner son premier championnat, le premier du pays, sur tapis vert. Le Tiligul-Tiraspol avait quelques semaines plus tôt laissé filer la Coupe de Moldavie, en perdant 5-0 en finale contre le Bugeac Comrat. L’équipe continue à jouer les premiers rôles en Divizia Națională jusqu’à une rétrogradation en 2002, après laquelle elle remonte directement dans l’élite mais sans faire d’étincelles. L’arrivée de l’encombrant Sheriff n’aide pas les choses, le président Korzun démissionne en 2004 et l’équipe se retire finalement du championnat en 2009, à cause de problèmes financiers.

« Le président Grigori Korzun nous payait régulièrement et à temps. Bon, ok, une fois c’était du cognac, une autre fois du sucre, parfois des dollars, parfois des deutsche mark » – Igor Oprea, joueur au Tiligul-Tiraspol de 1991 à 1996.

Igor Oprea, passé par la direction du Zimbru après y avoir joué à la fin des années 1990, faisait partie de l’effectif du Tiligul-Tiraspol en 1991 lorsqu’il avait gagné le droit de monter en Première ligue soviétique. « Pour nous, c’était une grande déception, pour le dire poliment. Après tout, nous voulions tous nous frotter au haut niveau. Et on savait que le championnat d’URSS de football était l’un des meilleurs d’Europe. En plus, à Tiraspol, il existait alors un véritable boom du football. Mais bon… » déclare-t-il dans une récente interview. Tout en admettant que l’équipe était bien accueillie partout durant le conflit de 1992, le milieu moldave se rappelle aussi de coups de feu à Tiraspol, « ce n’était bien sûr pas des actions militaires (…) il y avait beaucoup d’armes illégales. Cela ne rendait pas les choses faciles, nous devions parfois nous allonger au sol pendant les fusillades. »

Il se souvient du premier match européen du club, face à l’Omonia Nicosie, en 1994. « Et comment ! Pour nous, tout était nouveau. On faisait face à un tout autre football – le niveau européen. Nous étions plein d’enthousiasme ». A l’époque, le Tiligul-Tiraspol faisait la fierté de toute la région et d’un président fantasque. « Le président Grigori Korzun nous payait régulièrement et à temps. Bon, ok, une fois c’était du cognac, une autre fois du sucre, parfois des dollars, parfois des deutsche mark. Et il nous disait : “Aujourd’hui la paie est en deutsche mark, mais au cours du dollar !” Le taux de change n’était pas aussi grand qu’actuellement, mais on le croyait ! ». Il cite également l’anecdote du président Korzun, assis sur le banc avec ses joueurs lors d’un déplacement à Sion, en train de griller cigarettes sur cigarettes et de boire incognito une flasque de cognac en plein match européen.

En Moldavie, Igor Oprea est surtout connu comme le premier buteur de l’histoire de l’équipe nationale en match officiel, en septembre 1994, en Géorgie. « Nous pénétrons dans le stade Boris Paichadze – il y a 75 000 spectateurs (NdlR : plutôt 60 000 a priori). Personnellement, et c’est le cas d’autres joueurs, je n’avais encore jamais joué devant une telle foule. L’excitation est énorme et quand l’hymne commence à jouer, alors que les frissons te parcourent le corps, tu prends immédiatement conscience que tu représentes le pays, que tu dois délivrer ton jeu, ce qui donnera de la joie aux gens. Oui, nous avons gagné 1-0. Le but en lui-même s’est avéré splendide, une telle frappe. Après ça, je tremblais de tout mon corps. »

Les joueurs du Tiligul au Palais de la République, après leur médaille d’argent en 1991. | © andron-prodan.blogspot.com

Avant de quitter Tiraspol, attardons-nous sur l’une des impostures que peut nous offrir le football moderne, à savoir le FC Tiraspol. On vous avait fait parvenir, à la fin de la saison 2014-2015, son faire-part de décès soudain. Le club avait été fondé en 1992 sous le nom de Constructorul Chișinău, pour monter en Divizia Națională en 1996 et gagner le championnat en 1997, brisant ainsi la série du Zimbru, en plus de remporter deux Coupes de Moldavie en 1996 (contre le Tiligul d’ailleurs) et en 2000. Il porte ce nom car il a été créé par Valeriu Rotari, président de l’entreprise « Constructorul », passé par la case prison pendant dix ans et dont l’assassinat en février 2000 – retrouvé mort dans sa voiture, près de chez lui, dans le quartier de Botanica – rappelle une époque sombre où les règlements de compte fusaient dans la pègre moldave.

Le club est ensuite repris par un entrepreneur de la rive gauche du Dniestr, se déplace dans le village de Cioburciu, situé un peu en aval du fleuve, pour devenir le Constructorul Cioburciu le temps d’une saison, en 2001-2002, avant d’être relocalisé à Tiraspol, sous le nom de FC Tiraspol, à partir de la saison 2002-2003. Le club obtient quelques résultats en fin de vie, avec une Coupe en 2013 et une place de dauphin en 2014, sous les ordres du grand Vlad Goian. C’est aussi au FC Tiraspol que débute le gardien international Stanislav Namașco, actuellement au Levadiakos, et que Victor Golovatenco (passé par le Kuban et Sibir) et Igor Picușceac (passé par Krasnodar et l’Amkar Perm) se révèlent dans les années 2000.

Enfin, dans le petit faubourg de Tîrnauca (ou Ternovca), en bord de Dniestr, entre Bender et Tiraspol, on trouve le stade de 1 300 places du FC Dinamo-Auto Tiraspol, un club fondé en 2009. Il végète trois saisons en Divizia A avant de monter dans l’élite en 2013, moment où le club décide d’ouvrir une section de jeunes et de créer deux terrains annexes. Un complexe de trois terrains de football, dont un qui répond aux normes UEFA, avec vestiaires, réfectoire, sauna, à deux pas du stade Tiligul, plus ou moins abandonné, à quatre pas du complexe du Sheriff, à six pas du Dniestr. La magie de Tîrnauca, ce village de 5 000 habitants où l’on retrouve notre Grigori Korzun, le président du Tiligul-Tiraspol, qui y a fondé en 1988 un Musée des spiritueux, sur base duquel Butylka, le « Musée bouteille » s’est établi, dans un bâtiment qui a la forme d’une bouteille, haut de 28 mètres, où plus de 10 000 bouteilles de vin et d’autres liqueurs, venues de 105 pays, sont exposées. Par conséquent, c’est tout naturellement que le musée à sa place dans le Guinness Book des records comme étant le plus grand bâtiment en forme de bouteille au monde.

Parmi les curiosités, on trouve une bouteille en forme de buste de Pierre le Grand ou une autre en forme de kalashnikov, sans oublier deux salles de dégustations emmurées dans ce qui ressemble à des ruches dont chaque cellule comporte une bouteille – pour un total de 4 000 récipients dans les deux pièces.

Le musée de la bouteille de Ternovca. | © transnistriais.wordpress.com

Le Dinamo-Auto Tiraspol est aussi connu pour être une sorte de club filiale du Dacia Chișinău. Nombre de jeunes du Dacia ou de joueurs en surplus sont prêtés au Dinamo-Auto, tandis que les face-à-face ne mentent pas, le Dacia a toujours gagné face au Dinamo-Auto. Sauf le dernier en date, disputé le 26 novembre 2017, avec une victoire 2-1 qui permet au Dinamo-Auto de se sauver, dans un match très étrange où les buts ne sont pas fêtés et où deux penalties sont lamentablement ratés, et où semble-t-il le coup d’envoi a été retardé, tout comme la reprise en seconde mi-temps, des faits pour lesquels la Fédération a sanctionné le Dinamo-Auto de deux amendes pour un total d’environ… 750€. En attendant, dans un match que personne n’a retransmis, cela a permis de connaître les scores des concurrents directs et de « faire le taf » froidement mais sûrement.

En 2015, les deux clubs se retrouvent dans une sombre affaire de paris truqués par des gens originaires de Singapour, dans un match remporté 6-2 par le Dacia. Doté d’infrastructures excellentes pour les standards de la compétition, le club végète dans le bas de tableau hormis lors de la saison 2015-2016 où il a même loupé de peu une qualification européenne avec une cinquième place finale. Eugen Hmaruc, 30 capes avec la Moldavie et ancien du Tiligul, y a évolué de 2011 à 2014 en tant qu’entraîneur-joueur.

La citadelle blanche en face d’Ovide

Sur les bords du Dniestr, près de Ternovca, c’est à peine si on peut l’apercevoir. Le clocher-tour du Monastère Noul Neamț, le « nouveau Neamț » du nom de ce monastère roumain orthodoxe bâti dès le 14e siècle dont l’église fut construite durant le règne d’Etienne le Grand, doit-on encore le mentionner. Le monastère de Neamț est situé près de la ville natale d’Ion Creanga, Târgu Neamț, en pleine Moldavie. Il est considéré comme son plus ancien établissement de moines. C’est en 1861 que sur le bord du Dniestr, dans le village de Chițcani, plusieurs moines du monastère roumain fondent le Monastère Noul Neamț, aujourd’hui le plus grand complexe monastique de la République de Moldavie. Ces moines avaient fui leur monastère originel pour protester contre la politique de sécularisation des biens monastiques et l’interdiction du slavon liturgique dans le culte, décidées par les Principautés unies de Moldavie et de Valachie. Ils avaient trouvé en Bessarabie voisine, province impériale russe depuis 1812, des terres qui leur appartenaient depuis l’époque d’Etienne le Grand, pour y bâtir la magnifique cathédrale de l’Ascension, puis les églises Sainte-Croix et de la nativité, et enfin le clocher-tour, haut de 60 mètres.

Le monastère de Noul Neamț. | © Vitalij Kalerin / Culture.ru

Un siècle après sa fondation, en 1962, les autorités soviétiques décident de transformer le monastère en hôpital pour personnes souffrant de la tuberculose, les églises servent de dépôt tandis que le clocher-tour devient un musée à la gloire de l’armée soviétique. A partir de 1989, le monastère reprend petit à petit sa vie monastique et se repeuple de moines, tandis que le clocher-tour et la cathédrale sont rénovés. Situé sur la rive droite du fleuve, mais dans un village contrôlé par les autorités de Tiraspol, le Monastère Noul Neamț connaît dès lors une quiétude sans pareille comparé à ceux de Capriana ou de Curchi, mais cristallise tout autant les querelles ecclésiastiques puisque les moines se réclament de l’Eparchie de Chișinău , quand les autorités aimeraient les faire passer sous la juridiction de celui de Dubăsari et Tiraspol. En 2001, l’évêque de Tiraspol avait même fait appel aux forces de l’ordre pour les convaincre du transfert, mais sans succès ou presque, puisque cet épisode a poussé certains moines à partir vers la Roumanie ou dans d’autres monastères moldaves.

On quitte ensuite les lacets du Dniestr pour descendre vers le village de Caragaș puis la ville de Slobozia, sur la rive gauche, chef-lieu du district du même nom et dont la population tourne autour de 15 000 personnes, ensuite Cioburciu, appelé Chobrutchi en russe, qui a accueilli le FC Tiraspol durant un an (voir ci-dessus) ainsi que le Dnestr Chobrutchi, vainqueur de trois championnats et d’une coupe de la RSS de Moldavie à la fin des années 1980, avant de repartir dans des boucles boisées parcourues dans le silence qu’impose toute zone démilitarisée, entrecoupé çà et là par le murmure des pêcheurs ou les fous rires des gamins jouant sur l’une des plages improvisées sur les rives du fleuve. Un écrin de nature qui dure quelques dizaines de kilomètres, où des bribes de civilisation sont visibles dans les villages de Răscăieţi et de Cioburciu, côté moldave cette fois, qui a quant à lui vu évoluer le Nistru Cioburciu en Divizia Națională de 1992 à 1996.

Le Dniestr à Slobozia. | © facebook.com/officialdjshum/

Sur notre chemin, les méandres continuent, nous émerveillent, nous enivrent même, nous font tourner la tête jusqu’à ne plus savoir où nous sommes, avant de les voir apparaître, majestueuses, douces, pulpeuses et colorées, par milliers comme dans un rêve ou un eldorado, elles éclaboussent nos yeux, se dérobent au fur et à mesure, elles sont là, à portée de main, de nez, de bouche, de palais, l’escale est nécessaire, indispensable même pour les toucher, les goûter, se promener parmi elles avant de nager dans la délectation qu’elles nous procurent. Les vignes du village de Purcari sont la source d’un des plus beaux trésors que le Ciel a offert à la Moldavie, ce coin de paradis, qu’il serait très peu aimable, et même idiot, de passer outre.

Purcari, c’est la crème de la crème en matière de vin moldave, dans un pays où la viticulture est une religion au même titre que l’orthodoxie ou la corruption. Situé dans la zone vinicole du Dniestr (Sud-Est), nourri d’un sol fertile, avec des conditions climatiques et une latitude comparables à la région de Bordeaux, c’est en 1827 que le premier domaine vinicole spécialisé est établi en Bessarabie suite à un décret de l’empereur Nicolas Ier, là où déjà à l’époque médiévale les moines d’un monastère cultivaient le raisin. La première des 250 médailles remportées par Purcari dans des concours internationaux est décrochée lors de l’Exposition universelle de Paris, en 1878. Une médaille d’or, pour son mythique Negru de Purcari, il ne pouvait en être autrement.

Le phylloxéra semble avoir endommagé la vigne au détour du XXe siècle, sans compter les guerres et les révolutions. Il faut attendre les années 1950 pour que des viticulteurs habiles fassent « renaître la légende » et rétablissent les vignobles. En même temps que la plantation de près de 250 hectares de vignes et l’installation de technologies haut-de-gamme, le Château Purcari est construit en 2003 et permet à la fois de visiter les caves et d’y loger le temps d’un week-end rempli de beauté, de romantisme et de candeur, le tout  accompagné de la dégustation des vins parmi les meilleurs que la région puisse produire.

A partir du village de Purcari, le Dniestr redevient frontière d’Etat entre la Moldavie et l’Ukraine, le long de ses courbatures de plus en plus augustes, à l’orée desquelles les habitants des villages voisins d’Olănești, de Crocmaz et de Tudora se plaisent à griller du poisson, qu’ils ont peut-être pêché, qui sait, dans des endroits où quand l’autoradio qui diffuse Ion Suruceanu ou Jasmine s’arrête, le silence n’est brisé que par les roulements de l’eau et ses volte-faces contre de maigres berges, voire par des mélodies joyeuses chantées sur un accordéon, mais pas par des chants de supporters au vu de l’absence de clubs de renom dans le coin.

On arrive alors à l’extrémité orientale de la Moldavie, ce village de Palanca et sa frontière constituée d’un no man’s land de cinq kilomètres entre les postes moldaves et ukrainiens. Un village dont le territoire coupe presque littéralement l’oblast d’Odessa en deux, les Ukrainiens devant traverser sept kilomètres de route moldave pour rejoindre l’ancien Boudjak. Une dispute territoriale a donc encore cours entre les deux pays, adoucie par la mise en place d’un nouveau poste-frontière conjoint d’ici fin 2018, en grande partie financé par l’Union européenne. Au village frontalier de Mayak, le Dniestr laisse les conducteurs rejoindre Odessa par l’E87, tandis qu’il s’engouffre dans une lagune, à savoir le liman du Dniestr qui le relie à la Mer Noire à travers une étroite passe. C’est sur les abords de cette gigantesque étendue d’eau, où la terre reste perceptible à vue d’œil mais ne fait que retarder le regard vers l’infini offert par la Mer Noire, que notre voyage touche petit à petit à sa fin.

Le liman du Dniestr à Ovidiopol. | © @fataparat

Passons d’abord à Ovidiopol, nommé ainsi en l’honneur du poète romain, par Catherine la Grande en 1795. Dans cette petite ville de 11 000 habitants, une équipe de football amateur est fondée en 1947, le FK Dnestr, tout simplement. Elle remporte le championnat de l’oblast d’Odessa en 1980, le premier de ses sept titres dans cette catégorie, puis le championnat ukrainien amateur en 1999, avant de passer professionnel deux ans plus tard. Le Dnister Ovidiopol parvient à être promu en Persha Liga en 2007, mais finit par déménager à Odessa et d’être renommé FC Odessa en 2011, à cause de l’état déplorable de son stade Viktor Dukov – du nom de son ancien président. L’équipe survit deux saisons avant d’être reléguée à l’issue de la saison 2012-2013, puis de se retirer tout simplement de la troisième division. Elle joue depuis lors dans le championnat d’hiver d’Odessa.

Viktor Hryshko, joueur du Chernomorets Odessa à la fin des années 1980 puis de Trabzonspor de 1992 à 1995, a terminé sa carrière au Dnestr, au niveau amateur, avant de les prendre en charge comme entraîneur pendant deux ans. Depuis 2008, il est retourné au Chernomorets pour officier dans le staff technique du club. De 2011 à 2013, Konstantin Balabanov y a aussi terminé une carrière commencée tambour battant au Chernomorets, tout comme Serhiy Bilozir, arrivé au club en 2010. Un autre club a occupé le stade Viktor Dukov, de 2013 à 2015. Il s’agit du Real Pharma Odessa, renommé Real Pharma Oviodopol durant ces deux saisons, un club fondé en 2000 qui a rejoint la Seconde Ligue ukrainienne (troisième échelon) en 2012.

Avant de tremper nos pieds dans la Mer Noire à Zatoka ou Karolino-Buhaz, traversons le liman pour évoquer le village de Chabo, où Alexandre Ier a invité des Suisses, du canton du Vaud, à venir remplacer les populations turques et tatares chassées en 1813. La colonie de Chabag, composée de 30 personnes au départ, s’y établit en 1822 et fait fructifier le vignoble du lieu, qui a donné du vin de qualité jusqu’en juin 1940, lorsque l’occupation soviétique de la Bessarabie oblige les colons suisses à foutre le camp. Un centre culturel a récemment été établi dans le village, pour raconter notamment l’histoire des 118 ans de cette colonie suisse, alors qu’un homme d’affaire géorgien a décidé en 2003 de replanter des vignes et de relancer une production de qualité.

Cetatea Albă. | © Facebook / IlikoDey

Malheureusement, les Suisses n’ont pas daigné créer un club de football, ce qui nous amène à la dernière escale de notre voyage, et pas n’importe laquelle. Ophiusa en phénicien,  Tyras en grec, Moncastro en italien, Akkerman en turc, Bilhorod-Dnistrovskyï en ukrainien, Cetatea Albă (« la citadelle blanche ») en roumain. La dernière de nos cités perdues. Successivement grecque, dace, romaine, byzantine, assaillie par les Mongols et les Tatars, la colonie devient gênoise en 1315, puis lituanienne, avant d’être intégrée à la Principauté de Moldavie à la fin du XIVe siècle.

Cité cosmopolite d’environ 20 000 habitants, elle est la deuxième ville et le port principal de la Principauté, elle est alors connue sous le nom de Cetatea Albă du fait de la forteresse qui y est bâtie sous Alexandre le Bon, Etienne II puis Etienne le Grand, due à son importance stratégique et militaire face aux Ottomans. Ceux-ci s’emparent toutefois de la citadelle en 1484, ils la nomment Akkerman et rasent la ville alentours. Elle redevient bessarabe en 1812, puis roumaine à partir de 1918, au prix d’une féroce bataille contre les Bolchéviques, avant de passer soviétique en 1940, quand elle est intégrée à la RSS d’Ukraine sous le nom de Belgorod-Dniestrovski.

La forteresse en elle-même, qu’on peut visiter aujourd’hui, a été bâtie sur la colonie grecque antique, tandis que la ville de Bilhorod-Dnistrovskyï s’est développée sur les restes de la cité moldave après la conquête ottomane, ce qui rend les fouilles archéologiques difficiles à entreprendre. La forteresse actuelle a été bâtie durant le XVe siècle, elle comptait 34 tours et se trouve grandement renforcée sous le règne d’Etienne le Grand. Il avait sculpté ses armoiries à l’entrée de la forteresse, mais les autorités soviétiques les ont enlevées, sans qu’on sache aujourd’hui si elles ont été détruites ou si elles sont cachées quelque part. Faisant partie du patrimoine à la fois ukrainien et moldave, voire roumain et russe, les disputes quant à son héritage restent vives. Quoiqu’il en soit, Cetatea Albă reste, avec celle d’Hotin, une forteresse implantée durablement dans l’histoire moldave.

Il est temps pour nous de s’emparer des plaisirs qu’offrent les stations balnéaires de Zakota et de Karolino-Buhaz, situées aux confins du liman d’une part, et sur la Mer Noire d’autre part, offrant des points de vues imparables depuis la bande de terre qu’elles forment, coupée par la passe du Dniestr. A la vue de l’étendue maritime devant nous, on se rend alors compte qu’au bout de cette épopée, de tous ces clubs de football rencontrés, le Vieux Fleuve a compris qu’il était nécessaire de s’accorder du sable, du repos et de chaudes aurores qui bénissent les calmes eaux de la Mer Noire. Le Dniestr s’enfonce tranquillement dans ses abysses, lui intimant de renfermer à jamais tous les traumatismes et les secrets qu’il a collectionné depuis la nuit des temps. Filer vers la Mer Noire, la voir et puis mourir : bien avant les hommes, le Dniestr avait saisi le sens de la vie.

Épilogue

Le football, par son statut particulier et son universalité, embrasse les deux berges du fleuve, tant la raison l’a emporté au moment de créer les compétitions moldaves – non sans difficulté au départ. Aujourd’hui, des clubs renaissent sur la rive gauche, à Rîbnita et Tighina, un derby est en train d’émerger à SănătăucaCamenca, le Dacia aspire toujours à fêter un titre à Speia, le Nistru Otaci est bientôt de retour, et comment ne pas évoquer le cas de Tiraspol. Le championnat moldave a un besoin vital du Sheriff autant que le Sheriff a besoin du championnat moldave. Sans l’un, l’autre ne peut pas exister sur la scène internationale. Il peut imposer sa loi dans le championnat national, mais il ne peut imposer le drapeau rouge et vert lorsqu’il rencontre Tottenham. C’est le compromis actuel, imparfait car il distend la concurrence entre les différents clubs du pays et décourage les investissements d’autres clubs, mais surtout parce qu’il n’est pas accompagné d’une structuration transparente et à long terme de la part de ses concurrents. Les titres du Dacia et du Milsami et les couronnes disputées ces deux dernières années prouvent que le Sheriff n’est pas non plus invincible. Toutefois, aussi nébuleux et opaque soit le Sheriff dans sa conception, son financement et ses filières, il a un projet clair, ce que la majorité des clubs, rive gauche et rive droite comprises, n’ont pas, et s’est offert les moyens de ses ambitions, ce que ses concurrents ne font pas ou n’ont pas les moyens de faire sur le long terme. Enfin, admettons que si une telle situation est possible dans le football et semble si dissonante par rapport à la récente histoire du pays et au qualificatif de « plus pauvre pays d’Europe » par lequel on présente habituellement la Moldavie (on a pourtant rencontré durant notre épopée des bribes d’une richesse sans pareille), c’est parce qu’il ne s’agit que d’un jeu, et que le politiser à outrance n’équivaut à rien de mieux que des discussions de comptoir en utilisant des jolis mots.

Le Dniestr est ce qu’on pourrait appeler une frontière naturelle, mais l’histoire a depuis longtemps prouvé que ce sont les hommes qui sont souverains pour la concrétiser ou non. Les ponts, qu’ils soient de barques ou de pierres, existent ou n’existent pas selon les périodes, selon les contextes et les histoires particulières de chaque localité. Les paysages, semblables dans leur beauté et dans leur diversité, en ont fait un lieu habitable depuis des siècles, voire des millénaires, et une route commerciale attestée depuis longtemps. Les riverains, également, sont semblables dans leur beauté et dans leur diversité, et partagent ce même amour de la terre et cette volonté de la quitter pour une vie meilleure, que ça soit en Italie, en Russie ou ailleurs. Aussi pastoral et paisible soit-il, idéal pour le repos de l’Homme, un pays nourrira toujours des frustrations et des envies d’ailleurs tant qu’il ne permet pas le repos de l’âme.

Et pour ceux qui demeurent, entre débrouillardise et résignation, entre paysages bucoliques et villas sur la digue, entre grillades jusqu’à l’aube et villages abandonnés, il reste le cognac Kvint et le vin de Purcari, pour oublier qu’un jour pas si lointain les deux rives se sont embrasées au lieu de s’embrasser, pour y noyer son chagrin en repensant à tous ceux qu’on y a noyé, pour arroser les discussions de débats interminables sur les fautifs et les bons princes, mais surtout pour se dire que, quand même, on fait du bon cognac et du bon vin sur les rives du Dniestr, sur lequel se dressent encore aujourd’hui les cités moldaves d’Etienne le Grand, héritages disputés sur des territoires qui ne le sont pas moins, et qui témoigneront de leur vitalité, et de la sienne surtout, pendant encore quelques temps, voire pour l’éternité.

Au fond, c’est un proverbe roumain qui offre la meilleure allégorie de l’histoire du Dniestr : Apa trece, pietrele râman. L’eau coule, les pierres restent.

« Avec les années, je me suis rendu compte que le Vieux Fleuve, avec ses ondulations, a rassemblé sur ses rives des villages enfilés comme les perles, des rochers aux sommets orgueilleux, des petits couvents rupestres chargés d’histoire, des monastères et des églises pénétrées de pérennité… Ici, il y a des endroits qui te poussent à revenir à de multiples reprises, à constater combien il est bon de « goûter » à plein la vue sur les joyaux de cette terre. De Nasclavcea jusqu’à Palanca, ces lieux t’incitent à admirer ses perles naturelles et spirituelles. A savoir que depuis son entrée jusqu’au liman, on y trouve le plus grand nombre et les plus beaux monuments de la nature et des réserves paysagères.

Surtout, le Dniestr est pour nous le fleuve des nostalgies, des souffrances, des tristesses, des joies, des rencontres, des ruptures. C’est le fleuve du destin, le fleuve du soupir, le fleuve de l’amer… » – Dinu Rusu – Eu călător.

« La vie de Maxim est liée au Dniestr qui est proche de chez lui, où sa mère s’est noyée. Aujourd’hui il y paît les chèvres, il pêche et nage dans la même rivière. »© Anton Polyakov

Fin.

Par Thomas Ghislain


Image à la une : © Ghenadie Cebanu

Balade sur le Dniestr et ses cités perdues (partie 3)
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