Balade sur les bords du Dniepr

Bastien Cosquer
Bastien Cosquer - Publié le 9 novembre 2015

Le Dniepr, fleuve légendaire. Véritable symbole de l’Ukraine, ses rives ont forgé quelques-unes des plus grandes villes du pays et inspiré les plus belles légendes. Colonisé par les Varègues au IXe siècle, des vikings venu de Suède, qui se sédentarisent sur ses bords pour faire prospérer leur commerce et étendre leur empire. Ce sera ensuite au tour des Cosaques zaporogues, fiers guerriers, de s’approprier les bords du Dniepr, eux qui forgeront l’identité contemporaine de l’Ukraine.

Aujourd’hui, si l’Ukraine se déchire et se divise, un lien inaliénable s’est tissé entre sa culture et son football, fédérateur autour de la mère-patrie. Chaque ville compte son équipe de football, invariablement amarrée à l’histoire de celle-ci et irrémédiablement attachée à son identité, entre passé et présent, bonheur et malheur.

De Kiev à Dnipropetrovsk, le fleuve du Dniepr accueille quelques une des grandes équipes du championnat ukrainien mais aussi et surtout de plus petit clubs, où le folklore se marie sans concession au football. Partons à la découverte de ces villes et de leurs équipes de foot en se laissant porter par les flots dans un voyage dépaysant et enchanteur.

Kiev

© Wadco2

© Wadco2

Notre voyage sur le Dniepr commence à Kiev, capitale de l’Ukraine et plus grande ville du pays. Bijou architectural, Kiev est une ville qui s’est construite au fil des siècles, diversifiée par les empires qui ont imprégné la ville de leur philosophie. Renaissance ukrainienne, période soviétique, empire de l’Eglise ou encore période contemporaine ont façonné cette ville aux mille visages comme l’une des plus belles d’Europe.

Épicentre des révolutions modernes, la capitale est aujourd’hui un symbole de liberté et d’émancipation. La dynastie des Riourikides et les Hetmans Cosaques ont fondé la Kiev ukrainienne, tandis que les occupations russe, lituanienne ou encore polonaise ont diversifié et enrichi la ville d’un patrimoine hors du commun. Musées, églises et bâtiments d’époque donnent un charme sans égal à la ville, accentué par ses nombreux espaces verts.

Monument commémorant les joueurs morts | © V&A Dudush

Monument commémorant les joueurs morts | © V&A Dudush

Qui dit capitale dit forcément grande équipe de football. Bienvenue dans la ville du Dynamo, terreur soviétique par le passé et dévoreur de titres depuis l’indépendance de l’Ukraine.

Créée en 1927, l’équipe du Dynamo Kiev connait sa première épopée dans la tragédie. En pleine Seconde Guerre mondiale, dans une Kiev occupée par les Nazis, huit de ses joueurs et trois du feu Lokomotiv Kiev gagnent le match de la mort, ce qui entraîne le courroux de la Gestapo qui s’amuse alors à torturer certains de ses joueurs et à en expédier d’autres vers des camps de concentration.


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Trois joueurs y laissent leur vie, fusillés par les soldats allemands pendant la tristement célèbre Shoah par balle à Babi Yar.

Cet épisode douloureux ne brise pas l’élan de ce jeune club qui se relèvera et gagnera même son premier trophée en URSS dix petites années plus tard. Le club deviendra par la suite l’une des places fortes du football soviétique, gagnant 13 fois le championnat et 11 fois la coupe d’URSS, en ayant compté dans ses rangs des légendes tel que Oleg Blokhine ou encore Valery Lobanovsky.

Après l’indépendance, le Dynamo Kiev continue de survoler le championnat Ukrainien en décrochant 14 fois le titre et soulevant 11 fois la coupe d’Ukraine mais est toutefois contrarié dans son hégémonie nationale par le Shakhtar Donetsk depuis le milieu des années 2000.

Le Dynamo Kiev compte depuis l’Euro 2012 deux stades, le rustique et très soviétique Stade Dynamo Valery Lonbanovsky, rénové depuis peu et antre du club principalement pour les rencontres de seconde zone de championnat, et le Stade Olympique de Kiev de 70 000 places qui accueille le club le plus souvent pour des matchs importants et les rencontres européennes. Le Dynamo est un club très populaire à travers l’Ukraine et compte une base de fans extrêmement solide. Plutôt orientés à droite (voir très à droite), ses ultras sont bruyants et spectaculaires.


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| © V&A Dudush

Le charmant stade de l’Obolon, 4500 places au compteur | © V&A Dudush

Si le Dynamo est le club principal de Kiev, son petit frère l’Obolon-Brovar Kyiv, ressorti de terre il y a peu après dix ans d’existence dans l’ombre, est tout aussi intéressant. Situé dans le quartier populaire d’Obolon, le club sponsorisé par la brasserie ukrainienne Obolon ZAT est actuellement deuxième de seconde division et pourrait bientôt rejoindre l’élite du championnat ukrainien. Fort d’une popularité en hausse et d’un capital sympathie important de par la forte implication des fans dans le club, l’Obolon pourrait devenir dans peu de temps une autre belle place du football ukrainien à Kiev, entraînant un derby festif de par la très bonne entente entre les fans du Dynamo et de l’Obolon.

Tcherkassy

© MaverickLittle

© MaverickLittle

Bienvenue à Tcherkassy ! Située à 180 kilomètres en aval de Kiev, cette ville de près de 300 000 habitants est un symbole en Ukraine et l’a été en URSS pendant plusieurs décennies. La forteresse de Koursoum, en périphérie de Tcherkassy, fut l’une des capitales des Cosaques Zaporogues. Rempart des attaques nomades et principalement des Ottomans contre Kiev, Tcherkassy fut de tous temps un emplacement stratégique.

Théâtre de la Bataille de Tcherkassy en 1944, la ville et ses environs connaissent l’un des tournants du front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Inclue dans l’opération Dniepr-Carpates de l’Armée Rouge, la défaite cinglante des Allemands et la supériorité tactique des Soviétiques est la brèche par laquelle l’Armée Rouge peut reconquérir Kiev puis le sud de l’Europe de l’Est. Cette victoire est aujourd’hui célébrée par une statue de la Mère Patrie, lieu de rassemblement principal à Tcherkassy.

La région de Tcherkassy est connue pour ses très beaux canyons et ses multiples rivières, affluents du Dniepr, qui sont un haut lieu de visite des habitants de Kiev désireux de quitter la ville le week-end pour se ressourcer.

© V&A Dudush

Le Central Stadium, enceinte du Dnipro | © V&A Dudush

La ville compte un club de football, le Dnipro Tcherkassy qui évolue en seconde division. Comme beaucoup de clubs en Ukraine, le Dnipro a connu de gros soucis financiers et a disparu en 2009 avant de renaître il y a deux ans sous l’impulsion de ses fans et d’Ivan Yaremchuk, ancien joueur du club et passé par le Dynamo Kiev et la sélection soviétique.

Le club est aujourd’hui à la 3ème place du championnat de seconde division et aura l’occasion cette année de se battre pour obtenir le premier ticket pour la première division de son histoire.

Kremenchuk

© V&A Dudush

© V&A Dudush

Sur notre chemin dans la descente du Dniepr se dresse l’un des endroits les plus importants d’Ukraine : le réservoir de Kremenchuk. Grand de 2 550 km2, ce réservoir abrite la centrale hydroélectrique de Kremenchuk qui fournit près de la moitié de la consommation annuelle d’électricité du pays.

Ancien point central du commerce en Ukraine, sa position à mi-chemin entre Moscovie et Mer Noire fut une aubaine pour les Cosaques qui s’enrichirent dans les affaires, fournissant aussi bien les royaumes de Russie que de Pologne ou de Lituanie. Le réservoir est une source de revenus pour sa région et notamment pour la ville. Kremenchuk est aussi un lieu important de l’industrie ukrainienne et ses entreprises prospères ont eu un grand effet bénéfique sur la ville, qui s’est modernisée et continue de se développer malgré la crise économique qui touche l’Ukraine.

Le 26 Juillet 2014, Oleh Babayev, le maire de Kremenchuk est assassiné à Lviv par un homme masqué et armée d’un pistolet à silencieux alors qu’il se rend à un congrès parlementaire. Cet assassinat est un choc pour la région et la ville, mais aussi pour le pays alors dévasté par les troubles politiques et militaires dans l’Est du pays. Babayev était un pro-Maidan avéré, s’étant rendu à plusieurs reprises au square de l’indépendance à Kiev et se positionnant pour une Ukraine plus moderne. Babayev était aussi un passionné de sport et lors de son mandat à la mairie, il mit un point d’honneur à faire rénover tous les parcs et aires de jeu sportives, tout en continuant à endosser le rôle de président du club de foot local, le Kremin Kremenchuk. Le club de foot de la ville évolue en troisième division et n’a plus joué en première division depuis 1998.

Le Kremin Stadium sert de terrain de jeu au club et est régulièrement bien garni malgré le faible niveau de jeu. Le stade est construit en 2010 sur l’initiative du maire, et possède la particularité d’avoir un terrain synthétique. Le club a part ailleurs décidé de laisser à titre posthume le poste de président à Oleh Babayev, laissant vacante sa place au siège du club.

Dnipropetrovsk

© Giorgio Tomassetti

© Giorgio Tomassetti

Oh Dnipropetrovsk, tes parcs somptueux, tes immeubles staliniens, tes activités nautiques sur le Dniepr l’été, tes rues bondées de soldats en permission, ton balai infernal d’ambulances revenant du front de l’Est..

Il fait bon vivre à Dnipropetrovsk, ville la plus russophone d’Ukraine mais qui n’a pas sombré dans les affres de la Novorossiya. Une ville fondée par les Ruthènes qui fuyaient les persécutions de la Pologne lituanienne pour y créer un Hetmanat, l’administration démocratique Cosaque.

Dnipropetrovsk était l’un des fleurons industriels de l’URSS et accueillait des usines d’armement (missiles) mais aussi des centres de recherche et développement dans l’aéronautique pour les satellites ainsi que des usines pour les transports ferroviaires.

Aujourd’hui la ville s’est embellie avec la rénovation de ses espaces verts et publics, et l’aménagement des rives du Dniepr qui a sublimé la vielle ville et modernisé le centre-ville. Toutefois, sa périphérie reste encore très marquée par l’époque stalinienne avec des barres d’immeubles et des petites maisons qui regroupent les quartiers populaires de la ville. Mais Dnipropetrovsk c’est aussi sa rive Est avec son superbe parc Taras Shevchenko, plébiscité par ses habitants pour se promener et passer un moment agréable au calme.

Dnipropetrovsk, c’est aussi le FK Dnipro. Fierté de la ville, qui a vibré au rythme de son équipe de foot lors son épopée en Europa League l’an passé, même s’ils sont restés bien malgré eux à distance de leurs exploits. L’UEFA estimant que la ville n’était pas sûre en raison de la guerre qui se situait à une centaine de kilomètres, le Dnipro a atteint la finale de l’Europa League après bien des péripéties mais sans jouer un match a la maison.

Cette finale perdue les armes à la main contre Séville (3-2) est sûrement une des plus belles lignes du palmarès du Dnipro mais c’est loin d’être une surprise quand on sait que l’équipe se bat depuis quelques années les yeux dans les yeux avec le Shakhtar Donetsk et le Dynamo Kiev.


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Tête d’affiche du championnat soviétique dans les années 80, période pendant laquelle l’équipe décroche deux titres et une coupe d’URSS, le Dnipro se contente de jouer un rôle d’outsider après l’éclatement du bloc de soviétique et son intégration au championnat ukrainien. Equipe redoutable mais jamais dominatrice sur une saison, le Dnipro n’accroche que quelques finales de coupe et une seconde place en championnat depuis 1992.


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Le Dnipro jouit d’une grande popularité dans la ville malgré un stade quelques fois bien vide, et les événements récents ont contribué à rapprocher le club de sa ville. Grande célébrations avec ses joueurs et concert gratuit dans son stade ont permis au club d’accroître sa popularité, ce qui a permis aussi à ses ultras de passer de l’ombre à la lumière. Dotés d’une moyenne d’âge jeune, eux qui n’ont pratiquement connu que l’Ukraine indépendante se sont mobilisés en masse pour soutenir aussi bien physiquement lors des manifestations que financièrement, avec un projet pour l’hôpital, la volonté d’émancipation de l’Ukraine et d’unité du pays. Ces événements ont permis à Dnipropetrovsk d’être une ville calme et sans tension, première grande cité près des régions séparatistes.

Zaporijia

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Un village cosaque refait à l’identique sur l’île de Khortytsa | © Wikinymous

Zaporijia, la ville des Cosaques. Véritable symbole en Ukraine, la ville fait face à l’île Khortytsa qui accueille au XVIème siècle un des plus grands camps cosaque et est la capitale symbolique des Zaporogues. Premier rempart contre les attaques des Ottomans et des Tatars de Crimée contre Kiev, l’île est alors un rempart infranchissable pour les ennemis venus du sud. Tombée après une bataille sanglante contre la Moscovie, la Tsarine Catherine II fait détruire totalement la ville pour imposer sa domination et poursuivre l’éradication des Cosaques, trop nationalistes et indépendants à son goût.

Lors de l’ère soviétique, la ville est industrialisée de par sa présence géographique à mi-chemin entre les mines de charbon de Donetsk et le site de production de Fer de Kryvyï Rih. Aujourd’hui, cet héritage est resté et Zaporijia accueille le plus grand constructeur automobile d’Ukraine ainsi qu’un leader dans le domaine ferroviaire.

C’est donc en toute logique que le club de la ville est nommé le Metalurg Zaporijia. Si il n’a jamais inscrit une ligne sur son palmarès, sa présence en première division depuis 1992 fait de lui un acteur récurrent du football ukrainien, bien que sauvé sur tapis vert ces deux dernières années après la disparition de plusieurs clubs. Malgré un groupe d’ultras bruyants et une équipe accrocheuse, le stade sonne souvent bien creux et n’attire pas non plus les investisseurs. Le club se trouve dans une situation financière critique depuis que son propriétaire a annoncé son retrait progressif du club, et est du même coup devenu persona non grata dans la ville, accusé d’être à la botte des séparatistes de l’Est.


Voir aussi : Le Metallurg Zaporozhye survivra-t-il ?


© photofact

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De là est né le mouvement spontanée lancé par les ultras « #SaveFCMZ » qui a pour but de mettre en lumière les difficultés du club et d’inciter les éventuels sponsors à s’y intéresser. Le mouvement a pris beaucoup d’ampleur que ce soit à Kiev, Lviv ou Kharkiv mais aucun repreneur ne s’est encore manifesté, ce qui rend l’avenir du club bien incertain… Comme tant d’autres en Ukraine.

Kherson

© 7777777kz

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Fondé par Grigori Potemkine après la colonisation du sud de l’Ukraine par la tsarine Catherine II au XVIIIème siècle pour sa proximité avec la mer noire et son emplacement stratégique dans la guerre russo-turque, la ville de Kherson est aujourd’hui la capitale en exil de la République Autonome de Crimée depuis son annexion par la force par la Russie.

Fleuron de l’industrie maritime et porte d’entrée sur la mer noire, Kherson est une ville économiquement prospère grâce à son port international et ses entreprises diverses. Kherson étant autant ukrainophone que russophone, ce qui est assez rare dans le sud de l’Ukraine, jamais les tensions de sa voisine de Crimée et de ses cousins de l’Est n’ont déteint sur la ville. Premier relais de Crimée en Ukraine, la ville a accueilli quelques milliers de personnes qui ont fui la péninsule et principalement des Tatars. Pour faciliter leur intégration et leur accueil, la ville a décidé d’entreprendre la construction d’une grande mosquée, preuve que l’intégration de cette minorité musulmane, ainsi que de tous les expatriés de Crimée, est une priorité.

Si Kherson a accueilli des habitants de Crimée, la ville pourrait aussi voir un club de football venir s’implanter en son sein. En effet le Tavrya Simferopol, premier vainqueur du championnat d’Ukraine indépendant en 1992, est pressenti pour venir s’installer à Kherson et ce dès l’année prochaine. Si la situation est pour l’instant encore floue, une fusion avec le club local, le Krystal Kherson, est une option. Pensionnaire de troisième division après plusieurs années de disparition du football professionnel, le club possède des infrastructures adéquates aux besoins d’un club de première division, ce qui crédibilise la possible fusion et donc renaissance du Tavrya Simferopol à Kherson.

Le Dniepr s’en va maintenant se jeter dans la Mer Noire et marque ainsi la fin de notre voyage à travers ses villes et ses clubs de foot, son passé et son présent. En espérant vous avoir montré une autre face de l’Ukraine, plus attachante et fleurie qu’à l’accoutumée, et vous avoir fait découvrir une autre vision du football ukrainien, fidèlement attaché à ses racines mais fragile comme une fleur dès que le vent se lève.

Bastien Cosquer


Photo à la une : © Dmitry A. Mottl

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Bastien Cosquer

L'Ukraine c'est comme une bonne bouteille de vodka : c'est beau, c'est fort et c'est à consommer sans modération.

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