Balade sur le Dniestr et ses cités perdues (partie 2)

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 12 décembre 2017

Footballski vous avait déjà fait voguer sur le Dniepr et la Volga, il est maintenant temps d’embarquer sur un autre fleuve chargé d’histoire, à savoir le Dniestr. Celui-ci prend sa source en Galicie pour bercer ensuite l’Ouest de l’Ukraine et transpercer, pour le meilleur et pour le pire, la République de Moldavie, avant de retrouver l’Ukraine et la Mer Noire au sud-ouest d’Odessa.

Nous nous étions arrêtés, lors de notre première étape, à la petite ville de Camenca qui avait abrité le FC Happy End et où le FC Cruiz tente de survivre en troisième division de nos jours. Poursuivons notre route en traversant le pont, le premier !, qui relie les deux rives du Dniestr pour arriver au village de Sănătăuca.


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Iskra-Stal et exorcisme

En face de Camenca, en passant par le premier des sept ponts reliant les deux rives, se dresse Sănătăuca, petite bourgade de 3 000 habitants d’où provient le CS Intersport Sănătăuca, pensionnaire de troisième division qui a loupé la montée pour un petit point la saison dernière. Apparu en 2015, il ne montera pas encore cette année, vu qu’il a terminé troisième de la Zone Nord, à sept points du leader FC Floreşti. Une médaille de bronze déjà remportée lors de sa première saison en Divizia B Zone Nord. Bien structuré, disposant d’un sponsor solide avec Tago Oil, les Centaures (comme le suggère leur logo) de Sănătăuca ne devraient pas tarder à rejoindre la Divizia A vu la régularité de leurs performances lors des trois dernières saisons.

Le stade municipal de Sănătăuca, où se produit le CS Intersport, est un stade de province moldave typique. Le genre d’arène entourée de quelques arbres, où les lignes du terrain se confondent avec la terre, où une sorte de piste d’athlétisme décatie entoure le terrain et où l’on vient passer son samedi midi en compagnie de quelques acolytes et d’un amas de graines de tournesol. A Sănătăuca, depuis les petits gradins sur lesquels on se pose, on devine le Dniestr, planqué quelques dizaines de mètres plus loin, plus bas, derrière nous.

L’Intersport Sănătăuca avait atteint les 1/8e de finale de la Coupe en 2015-16, pour une défaite 1-6 contre Milsami, qui était alors champion en titre – mais le match s’était alors déroulé à Rîbnița (voir ci-dessous), devant 400 spectateurs. Une distance de 2,5 kilomètres seulement sépare les stades de l’Interport Sănătăuca et du Cruiz Camenca, ce qui en fait potentiellement l’un des gros derbys de la région en Divizia B, ce sont deux clubs, deux villes, voire même deux mondes qui s’affrontent. L’Intersport tient pour l’instant la dragée haute avec six victoires en six matchs, 16 buts marqués pour 0 encaissé, en infligeant notamment deux défaites dès le premier tour de la Coupe de Moldavie à son rival, en 2015 puis cette année.

Nous arrivons ensuite à Vadul-Rașcov, ancien shtetl où se dressaient une église et sept synagogues et où vivaient environ 2 000 Juifs avant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il n’y en a plus aucun. Au bord de la rivière, des centaines de tombes rappellent qu’une communauté juive y enterrait ses morts depuis leur arrivée au début du XIXe siècle. Et font écho aux massacres dont ils ont été victimes durant l’occupation nazie – un témoin raconte comment ils ont été éliminés par la faim, les bombes ou les exécutions des gendarmes roumains dans les forêts alentours… ou au milieu de la rivière. La mémoire du village éliminée et moulinée par 50 ans de collectivisation, difficile de déceler ce qu’il s’est réellement passé à Vadul-Rașcov. Ce qui est certain, c’est qu’au-delà de cette sombre histoire et de cette histoire abandonnée, le zigzag que réalise la rivière dans les environs nous confirme que l’on peut véritablement reposer en paix le long de son cours.

Le Dniestr à Rașcov/Vadul Rașcov. | © casmus/mapio

Un peu plus loin, nous arrivons au village de Solonceni. Si vous n’êtes pas encore convaincu que la Moldavie est bel et bien le pays des merveilles, une escale s’impose. A la fin des années 1980, Solonceni est un petit village d’environ 3 000 habitants. Sous l’Union Soviétique, le sovkhoze où travaillaient les villageois se trouvait à trois kilomètres du centre. Grâce à des techniques innovantes dans la production agricole, le sovkhoze parvenait à dépasser allègrement le quota de production imposé par l’Etat. Il restait alors un surplus de capital qui devait, normalement, être reversé à Moscou, à moins d’entreprendre des investissements « dédiés au développement du sovkhoze ou du village« . Par conséquent, le directeur du sovkhoze, M. Zaeț, a eu une idée lumineuse : faire de Solonceni le seul village européen à disposer d’un trolleybus ! La demande officielle a été formulée en 1989, pour une ligne unique, longue de 2,44 kilomètres, qui devait relier le village au sovkhoze.

L’argument utilisé pour faire passer le projet était qu’il coûtait six fois moins cher, à l’entretien, que les bus utilisés jusqu’alors – qui étaient par ailleurs réquisitionnés de temps à autres par les autorités supérieures de l’époque pour d’autres usages que celui d’amener les travailleurs au sovkhoze. Celui-ci a pris en charge la construction d’une nouvelle route asphaltée avec un rond-point aux extrémités du tracé pour boucler l’unique trajet du trolleybus, d’un éclairage de rue et des abris aux arrêts. Pour le conduire, deux des meilleurs conducteurs du village ont été envoyés à Chișinău, pendant un an, pour apprendre le métier. Le trolleybus en lui-même a été loué au dépôt de Chișinău. A partir du 1er mai 1992, au prix de cinq trajets quotidiens, les habitants ont pu bénéficier pendant vingt mois de cet unique trolleybus, de ce trolleybus unique au monde. Le nouveau directeur du sovkhoze a en effet décidé, en janvier 1994, de le fermer à cause du coût en électricité que cela représentait à l’époque. Le trolleybus a été rendu à Chișinău, tandis que le réseau électrique a été démonté. Aujourd’hui, il ne reste que les pylônes ayant supporté ce réseau ainsi qu’une route de trop bonne qualité pour un village moldave comme traces de cette folle histoire, celle d’un petit village moldave qui avait résisté aux diktats de Moscou en préférant s’offrir une ligne de trolleybus, et par là une route asphaltée dotée d’un éclairage public, plutôt que de reverser les recettes à l’occupant.

Rîbnița depuis Rezina. | © Vasiok

Au fil de l’eau, nous arrivons ensuite à Rîbnița, vieille cité qui s’est transformée en centre industriel au cours des ans et qui possède aujourd’hui la plus grande entreprise de Transnistrie, une usine métallurgique qui compte pour plus de 50% de la production industrielle de la république auto-proclamée, la MMZ (pour « Молдавский металлургический завод », soit usine métallurgique de Moldavie) détenue par le russe Metalloinvest. Comme Vadul-Rașcov, la ville comptait une grosse minorité juive qui fut décimée durant la guerre. L’ancien président transnistrien, Evgueni Chevtchouk, y est né tout comme le néo-international Artiom Rozgoniuc, pensionnaire du Petrocub-Hîncesti.

Dans l’un des villages du district est né le plus grand compositeur moldave, dont la valse a été proclamée l’un des quatre chefs-d’œuvre musicaux du XXe siècle par l’UNESCO. Cette légende vivante, respectée dans tout le pays et connu dans tout l’espace ex-soviétique, c’est Eugen Doga. Cette valse, jouée sur les cinq continents, entendue à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Moscou en 1980 et parfois surnommée valse de l’amour, fut composée pour le film d’Emil Loteanu, « Ma douce et tendre bête » (1978, connu aussi sous le nom de « Accident de chasse« ), et résonne depuis lors dans nombre de mariages, célébrations, villages et autres fêtes. C’est tout naturellement que la toute première rue piétonne du centre-ville de Chișinău, inaugurée en 2015, porte son nom.

Le FC Iskra-Stal Rîbnița est une étoile filante dans le football moldave. Créé en 2005 de la fusion d’un club amateur et du club existant de l’Iskra (ancien Cimentul Rîbnița, pensionnaire de deuxième division depuis 1996), le club accède à l’élite en 2006 et parvient à atteindre la troisième place en 2008-09 (avec un certain Artur Ioniță dans ses rangs, et Vlad Goian sur le banc). La saison suivante, le club se classe deuxième, derrière l’intouchable Sheriff Tiraspol, avant de gagner la Coupe en 2010-2011 en s’imposant face à l’Olimpia Bălți (soit le Zaria) en finale.

Les trois participations consécutives à la Ligue Europa sont de courte durée avec des éliminations au premier tour contre le Cherno More Varna, Elfsborg et le NK Varaždin. L’invitation à jouer la Coupe de la CEI en 2011 n’est pas couronnée de succès non plus, avec une seule victoire en trois matchs (contre le club kirghiz Neftchi Kochkor-Ata). Des problèmes financiers amènent le club à être relégué pour la saison 2013-14, l’équipe décidant finalement de recommencer du plus bas échelon sous le simple nom d’Iskra. Le club est désormais remonté en deuxième division après sa promotion dès la saison 2014-15, sans pouvoir réellement concourir pour accéder à l’élite depuis lors.

Enfin, précisons qu’en empruntant le pont qui enjambe le Dniestr, nous arrivons dans la ville voisine de Rezina, bien moins grande que Rîbnița, qui est également une cité industrielle qui accueille la plus grande cimenterie du pays, succursale de Lafarge, mais aucun club de football de renommée.

Nous empruntons ensuite l’un des passages les plus rupestres du Dniestr où de nombreux moines ont construit leur nid douillet. Les monastères de Țipova et Saharna sont distants d’une dizaine de kilomètres et forment un ensemble architectural et monastique des plus appréciés par les Moldaves. Dans la capitale moldave, Chișinău, nombre de poteaux d’éclairage étonnent par leurs petits papiers sur lequel est inscrit « Saharna » et des numéros de téléphone. Il s’agit en fait d’une publicité pour participer à des rituels… d’exorcisme au monastère de Saharna ! Tous les jeudis, à la tombée de la nuit, un minibus part de la capitale pour filer vers le complexe de Saharna où une cérémonie-spectacle est tenue en face de dizaines de badauds pour les guérir des esprits maléfiques. Il faut dire que le monastère, situé dans le creux d’une vallée, possède de par son cadre naturel un charme particulier et facilite la lutte contre le diable lors de ces séances d’hystérie collective vues d’un mauvais œil par l’Eglise, et dans laquelle il est peu aisé de distinguer les effets réels sur l’esprit tout tourmenté qui sommeille en chacun de nous des élucubrations bruyantes de certains comédiens venus jouer les possédés.

Les environs de Țipova. | © facebook.com/cipovo

Lieu de pèlerinage à deux pas du Dniestr, le monastère de Saharna permet d’enclencher une randonnée à travers les sentiers, les grottes et les cascades alentours qui forment une harmonie naturelle enchanteresse. Une randonnée vers le sud, au bord du Dniestr, nous amène à Țipova, autre monastère multiséculaire dont les cellules ont été creusées sur les façades abruptes qui bordent la rivière, en plus de l’église bâtie sur le toit de la falaise. Loin des barres soviétiques et à l’écoute du chuchotement des eaux paisibles du Dniestr, une balade parmi la réserve paysagère de Țipova et de ses environs ressemble à une offre que l’on ne peut refuser.

S’enjailler à Vadul lui Vodă

Après avoir passé la magnifique péninsule de Goian, à l’embouchure du ruisseau Yahorlyk, le Dniestr forme deux lacets avant le barrage hydraulique de Dubăsari, après quoi son lit se réduit fortement. Un peu plus en amont, le village de Molovată Noua se trouve dans une situation très particulière, sur la rive gauche du Dniestr mais sous contrôle moldave. Isolées dans un méandre du fleuve, quelques stations balnéaires s’y sont développées malgré la difficulté d’accès. En effet, à moins de passer par le pont de Dubăsari et donc traverser une zone sous contrôle transnistrien avec les contrôles douaniers que cela nécessite, l’unique moyen de communication avec la Moldavie « continentale » est un ferry de fortune, circulant à heures fixes, qui transporte personnes et véhicules vers et depuis le village de Molovată, sur la rive droite du fleuve !

A Dubăsari, durant le prélude de la Guerre de Transnistrie, le soviet de la ville s’est déclaré du côté des séparatistes, alors que le soviet du raion s’est rangé du côté de Chișinău. Cette double allégeance et les combats de tranchée qui ont suivi pour la défense des positions expliquent la situation administrative actuelle, avec la ville de Dubăsari et ses environs sous contrôle transnistrien, entourée par deux bandes de territoire sous contrôle moldave (Molovată Noua d’un côté, et Coșnița/Doroțcaia de l’autre).

L’Energhetic Dubăsari est fondé en 1996 et a joué en Divizia Națională pendant une saison, en 1999-2000, avant d’être dissous en 2007 alors que le club était encore en Divizia A. Dans le stade municipal de Dubăsari, il n’y a plus de club de football de valeur mais on y organise encore des Spartakiades pour les ingénieurs de l’énergie de toute la proto-république.

A Doroțcaia, on est donc sur la rive gauche du Dniestr mais en territoire moldave, à la limite de la ligne de démarcation avec la Transnistrie. Nombreux sont ceux, ici, qui possèdent des terres se trouvant en territoire transnistrien et après un accord qui a duré quelques années pour pouvoir les utiliser, les limitations se sont petit à petit accrues et ces fermiers doivent se résigner à abandonner leurs terres se trouvant de l’autre côté de la route. Doroțcaia est aussi l’épicentre du problème de l’apprentissage du roumain en Transnistrie. Certains professeurs du village voisin de Grigoriopol ont voulu braver l’interdit et enseigner le roumain (c’est-à-dire en alphabet latin) au lieu du moldave officiel (qui utilise l’alphabet cyrillique). Déclarés ennemis publics, menacés et bannis de l’école où ils enseignaient, ils ont décidé d’ouvrir une section de langue roumaine à Doroțcaia, accueillant ainsi chaque jour des dizaines d’élèves obligés de faire le trajet de quelques kilomètres en bus pour apprendre le roumain « à l’étranger » ! Ou quand le tracé de la frontière génère du jour au lendemain des tracas qui changent à jamais votre quotidien…

Nous parlons de ces choses et d’autres car dans ce méandre du Dniestr qui s’enfonce vers la capitale moldave, il y a peu de football à pratiquer, cependant la beauté du fleuve et l’air pur qu’il dégage suffisent parfois à passer du bon temps les jours ensoleillés. Ce n’est pas pour rien que les Soviétiques ont construit une station balnéaire à l’extrémité de cette boucle, accessible via le transport municipal de la capitale Chișinău. La légende dit que dans cet écrin de verdure, à Vadul lui Vodă, l’air est aussi pur que celui des Alpes, ce qui pousse à l’apparition de sanatorii à la soviétique tandis qu’on y amène du sable pour former une belle petite plage au bord du fleuve. Vadul lui Vodă devient rapidement la principale zone de loisirs balnéaires et de repos pour les citadins, étant beaucoup plus proche qu’Odessa. Encore aujourd’hui, elle ne désemplit pas durant les belles périodes. Les shashlik font vibrer l’odorat en plus des papilles, les tours en jet-ski perturbent la sieste des bronzeurs tandis que deux trois boîtes de nuit permettent à la jeunesse de s’y divertir de façon convenable.

La plage à Vadul lui Vodă. | © Guttorm Flatabo

Et quoi de mieux qu’un air purifié et qu’un excellent cadre de vie pour jouer au football ? C’est à Vadul lui Vodă que la Fédération moldave de football a décidé de bâtir son Centre d’entraînement de l’équipe nationale, sorte de Clairefontaine local utilisé comme il se doit pour les rassemblements des sélections nationales mais aussi pour certains matchs internationaux (de catégories d’âges ou de football féminin), pour dépanner des matchs de championnat ou pour des tournois de vétérans, par exemple.

Inauguré en 2002 en présence de Monsieur Sepp Blatter en personne, le centre de six hectares comporte toutes les caractéristiques d’une infrastructure moderne, avec ses terrains artificiels, ses hôtels et restaurants, sa salle de musculation, son sauna, sa piscine, et même des salles de conférence puisqu’on y organise des formations pour entraîneurs ou des séminaires pour arbitres ou administrateurs de clubs.

© fmf.md

Speia, déplacements à domicile

En descendant le fleuve et en empruntant ses boucles, il est impossible de passer à côté du Memorial de Șerpeni, surnommé « Tête de pont », élevé sur ses bords abrupts, qui nous transporte cette fois encore dans la période la plus sombre de l’histoire moderne de la région, à savoir les années 1940, lorsque le fleuve se métamorphose en une Miorița impuissante, témoin de ce que l’humain peut faire de pire et changeant de rôle à plusieurs reprises, de transit vers les camps de la mort à passerelle idéologique, de frontière entre deux mondes à réunion entre deux rives. Alors que ses habitants vont bientôt bénéficier d’un complexe sportif, notamment grâce à des fonds européens, Șerpeni a tous les atouts d’un village typique moldave, avec ses petites maisons colorées, ses énormes étendues agricoles tailladées en parcelles singulières, ses ruelles non goudronnées, ses quelques zones boisées sur le rivage, ses puits, ses croix, son dépeuplement continu, bientôt sa disparition.

Rappel des faits. L’Opération Iași-Chișinău, entamée par l’Armée Rouge le 20 août 1944, vise à briser les lignes de l’Axe pour faciliter l’accès aux Balkans, contrôler la Roumanie et récupérer ainsi les ressources pétrolières de Ploiești, dont l’armée allemande était très dépendante. Après une première tentative qui s’est soldée par un cuisant échec, au printemps, le second essai se voit favorisé par le déplacement des forces de l’Axe vers le Nord, où les Allemands souhaitent stopper l’avancée des Soviétiques. Au final, la 8e armée allemande se retrouve encerclée en Bessarabie au cours d’un des combats les plus épouvantables de la région, tandis que les forces roumaines se rendent rapidement et se rangent dans le camp des Alliés quelques jours plus tard. Rapidement, le Prut est atteint et le 24 août, la Moldavie est libérée du fascisme, selon les uns – et l’occupation soviétique commence, selon les autres.

« A l’automne 1944, les gens revenaient au village après avoir été évacués au début de l’année. Les eaux du Dniestr étaient remplies de cadavres. Et lorsqu’ils avaient traversé la rivière, ils ont vu que le village était détruit et complètement brûlé. Les gens ont passé l’hiver en vivant dans les fosses et en mangeant des mollusques de la rivière pour survivre », d’après les souvenirs de la mère de Nadejda Myirzak, la directrice du complexe de Șerpeni.

En 1985, une fosse commune de soldats soviétiques est découverte dans les environs de Șerpeni, les ossements ont alors été ré-inhumés avec les honneurs militaires et un premier monument est érigé quelques années plus tard. On estime que les affrontements les plus terribles de l’Opération Iași-Chișinău ont eu lieu dans les environs. Le complexe est complètement bâti en 2004, à l’occasion des 60 ans de l’opération, inauguré par le président Vladimir Voronine en personne et des vétérans venus de toute la CEI. La flamme éternelle, la blancheur du clocher et le silence que fait résonner le Dniestr en contrebas ajoutent à la solennité du lieu et inspire le devoir de mémoire. Il y aurait eu près de 11 000 soldats soviétiques tombés durant l’opération et les restes d’environ 150 d’entre eux ont encore été trouvés et identifiés dans les environs du complexe depuis 2010.

Quelques kilomètres plus loin, deux villages au même nom, Speia, sont séparés par la rive. L’un se trouve donc en Moldavie, l’autre en Transnistrie. Ici, dans le Speia moldave, la principale infrastructure est bel et bien un stade de football, le Stadion Moldova, qui est tout simplement la troisième plus grande arène du pays, derrière les stades du Sheriff et du Zimbru, avec une capacité de 8 500 places ! Utilisé auparavant par le Constructorul ou le Zimbru en Coupes d’Europe, le Dacia Chișinău s’est procuré ce complexe en 2010 pour y élire domicile. Il comprend deux terrains de football et des infrastructures annexes. Après une période de rénovation et d’entretien, de remise en état du gazon et de peinture des tribunes aux couleurs jaune et bleu du club, c’est en 2013 que le Dacia y joue son premier match officiel en accueillant, ironie du sort, le Veris Chișinău – deux clubs de la « capitale » mais dont le domicile a toujours changé d’année en année, surtout pour le Dacia depuis qu’il a quitté le stade du Dinamo, en 2008

Pour les Speiens, il s’agit d’une distraction dans un village qui n’en a plus, le Dacia ayant sans doute gagné dans l’affaire quelques dizaines de supporters. Mais pour être honnête, ce stade situé à 60 kilomètres de Chișinău est une gageure pour la majorité des fans, concentrés qu’ils sont dans la capitale. Ainsi, tous les week-ends, un voyage en minibus doit être organisé depuis Chișinău pour amener le noyau ultras à Speia. Les autres viennent par leurs propres moyens. Les matchs joués à Chișinău, comme la finale de la Coupe, les derbies contre le Zimbru ou certains matchs européens attirent davantage de supporters du Dacia que quand ils jouent à Speia ! Au final, l’affluence ne dépasse guère les quelques centaines de personnes, et encore, alors que le stade a tous les atouts pour accueillir une chaude ambiance comme seule l’Europe de l’Est peut en offrir.

Car il faut bien l’avouer, malgré l’odeur de peinture qui ruisselle encore sur ses sièges depuis 2013, ce Stadion Moldova sent le passé à souhait. Un bloc de ciment posé un peu par hasard à Speia, en pleine nature, avec ses quelques poteaux d’éclairage qui ne fonctionnent pas, un terrain entouré d’une piste d’athlétisme qui n’existe plus, des filets aux couleurs du club, des virages laissés comme tel, sans siège et tout de béton vêtus… Tout est fait pour que le groundhopper qui se respecte tombe sans plus tarder amoureux de ce stade, si tant est qu’il ait trouvé le chemin du village et ne s’est pas dirigé vers le Speia de l’autre côté de la rive. Pour l’heure, le Dacia n’a malheureusement pas encore eu l’occasion de fêter un titre dans sa nouvelle enceinte.

Tighina-Bender, l’héritage

Continuons un peu notre route pour arriver aux villages de Gura Bîcului (soit la « Bouche du Bîc » en V.O., du nom de la rivière qui arrose, pour rester optimiste, la capitale Chișinău) côté moldave et de Bîcioc côté transnistrien. Entre les deux, un pont, détruit durant la guerre de 1992, réparé à partir de 2 000 grâce à des fonds européens sans qu’il puisse être remis en service pour cause de dissensions entre les autorités des deux rives. Un accord a été trouvé début novembre pour ré-ouvrir ce pont, plus de 25 ans après sa disparition. Vasile Ignatiev, le « ministre de l’Extérieur » de Tiraspol admet qu’il s’agit d’un « succès important non seulement pour la Transnistrie et la République de Moldavie, mais aussi pour l’Union européenne. Cela va amener à la résolution d’autres problèmes, pour améliorer la vie des citoyens de Moldavie et de Transnistrie. Egalement, nous espérons que chaque problème venu ne sera réglé que d’une manière similaire. »

Pavel Filip (président de la Moldavie) et Vadim Krasnoselski (président de la région autoproclamée de Transnistrie), sur le pont de Gura Bîcului/Bîcioc, novembre 2017. | © gov.md

C’est le samedi 18 novembre que la cérémonie de réouverture a eu lieu, avec le Premier Ministre moldave, Pavel Filip, serrant la main de son « homologue » transnistrien, Vadim Krasonselski, à l’entrée de ce pont, devant un parterre d’officiels et de diplomates.  Une image forte, véhiculant un semblant de rapprochement entre les deux rives, ou en tout cas une volonté de régler des différends qui traînent depuis de trop nombreuses années, voire une simple opération de com’ à destination des bailleurs de fond respectifs pour montrer que la situation est sous contrôle et s’améliore. « L’ouverture du pont de Gura Bîcului-Bîcioc est un pas supplémentaire vers l’élimination des barrières sur la voie de la libre circulation des citoyens, des marchandises et des services entre les deux rives du Dniestr. C’est un événement symbolique et je salue cette approche pragmatique » a déclaré Pavel Filip lors de cette réouverture. Toute réconciliation se fait pas à pas, pont à pont, et prend du temps. En l’occurrence, la réouverture du pont de Gura Bîcului a toujours été dans le viseur des négociations au format « 5+2 », dont un nouveau round de négociations s’est tenu il y a quelques jours après de longs mois d’attente. Cette conjoncture d’événements pourrait inciter à l’optimisme, étant donné que la discussion semble de retour, mais les dossiers à régler sont encore trop nombreux pour qu’on puisse parler de réconciliation.

© facebook.com/История-Приднестровья-1161002067360714

Se dresse ensuite notre troisième cité, Bender, dont l’ancienneté remonte à 1408, reconnu alors comme un important poste de douane, sous le nom de Tighina, pour le commerce avec les Tatars de Crimée. Deux noms qui cohabitent pour une même ville, l’un étant utilisé en russe, l’autre en roumain. Etienne le Grand – s’en étonne-t-on encore ? – a fait construire un petit fort en bois sur la rive droite du fleuve, pour défendre sa principauté des invasions tatares. C’est son successeur et fils, Petru Rareș, qui la fortifie une première fois. En 1538, Soliman le Magnifique conquiert la zone lors de sa campagne de Moldavie et décide de renommer la ville Bender. Il ordonne qu’une forteresse soit bâtie sous la supervision des Ottomans, qui restent maîtres de la ville malgré les tentatives de reconquête.

Au début du 18e siècle, la forteresse est renforcée et s’agrandit sous la direction de Dimitrie Cantemir, toujours sous supervision turque. Elle compte alors jusqu’à dix bastions et onze tours et est un avant-poste défensif important pour les Ottomans. Un invité de marque s’installe à cette époque dans le village voisin de Varnița, à savoir Charles XII de Suède qui s’y réfugie après la défaite de Poltava (1709). En 1713, les Ottomans décident de se débarrasser du souverain et après avoir résisté vaillamment à une attaque ottomane avec quelques dizaines de ses hommes, Charles XII est battu et envoyé dans la prison du fort, avant de rejoindre sa Suède un an plus tard.

La forteresse revient à la Bessarabie lors des guerres russo-turques, mais perd son importance stratégique étant donné que les Russes l’utilisent comme caserne pour ses soldats. Après la révolution d’Octobre 1917, tout l’Empire est un capharnaüm. Un mouvement autonomiste prend forme en Bessarabie et crée un parlement provisoire qui déclare l’existence d’une République démocratique moldave en décembre. « La proclamation de l’indépendance de l’Ukraine et la crainte d’une annexion par celle-ci de la Bessarabie ainsi que l’état d’insécurité que font régner dans le pays les militaires russes évacués et les groupes bolcheviques poussent le fragile parlement moldave à demander l‘intervention des troupes roumaines et à proclamer, le 6 février 1918, l’indépendance de la République moldave et, le 9 avril l’union avec la Roumanie » expliquent Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson dans leur « Sortir de la Grande Guerre – Le monde et l’après 1918 ». Cette union, la fameuse « Unirea » qui marque encore profondément la société moldave actuelle, et dont les contours sont un mélange de revendication autonomiste et de circonstances sécuritaires de l’époque, a eu lieu le 27 mars 1918 dans le calendrier julien et on célébrera donc bientôt son centenaire en grande pompe, de Suceava à Chișinău, de Iași à Soroca.

Peuplée par des Russes, des Ukrainiens et des Juifs, l’inclusion de Bender au sein de la Grande Roumanie n’était pas des plus populaires et l’agitation bolchevique avait cours à ce moment-là. Pour la contrer, même la France avait envoyé une mission militaire en Roumanie et dans le sud de l’Ukraine à l’automne 1918, pour superviser le retrait des troupes de l’Axe tout autant que pour « réaliser l’encerclement économique du bolchévisme et en provoquer la chute » d’après les mots de Clemenceau). Une campagne dont le bilan est catastrophique, entre une méfiance profonde de la population envers les troupes étrangères et encore plus l’armée blanche qu’elles soutiennent, et des troupes dont le moral est au plus bas : « aucun soldat français qui a sauvé sa vie après la Marne et Verdun voudrait la perdre sur les champs de Russie » racontait le colonel Freydenberg. Après une débâcle à Kherson, la percée bolchevique entraîne l’évacuation successive de Mykolaïv, Odessa et Sébastopol au printemps 1919. Dans leur retraite vers la Roumanie (où un nouveau front s’ouvre avec l’arrivée de Béla Kun au pouvoir en Hongrie), des soldats français restent positionnés en Bessarabie pour soutenir l’armée roumaine, notamment à Bender, en proie en mai 1919 à une révolte bolchevique rapidement maîtrisée. Malgré des politiques de roumanisation durant l’entre-deux guerres, le russe reste la langue la plus parlée dans la ville à l’aube du second conflit mondial, durant lequel la grande majorité de sa population juive est décimée par l’holocauste perpétré par l’armée roumaine alliée des nazis, entre 1941 et 1944.

Le Dniestr n’en a pas fini de voir du sang couler dans ses veines azures aux alentours de Bender. Dès 1990, la ville pourtant située sur la rive droite du fleuve est inclue dans le projet d’une République moldave du Dniestr, et en 1991 les autorités de la ville se placent sous juridiction séparatiste. La police moldave tente de survivre face à la formation d’une milice et de bataillons locaux. En 1992, une nouvelle bataille prend place à Bender du 19 au 22 juin. La plus sanglante du conflit transnistrien.

Les circonstances de l’incident déclencheur sont toujours floues. Une arrestation par la police moldave d’un commandant des troupes ennemies sur base d’une possible diversion tourne mal et l’escalade des représailles devient vite incontrôlable. La balbutiante armée moldave entre dans la ville dans la nuit du 19 au 20, et voilà que prennent place des combats de rue désorganisés et des scènes de guérilla, avec leur lot de victimes civiles. Les chiffres divergent, de 77 morts (dont 37 civils) à près de 500, en trois jours seulement. Un vrai carnage, une tragédie. L’intensité des combats diminue heureusement par la suite, les Moldaves étant boutés petit à petit hors de la ville, jusqu’au cessez-le-feu acquis en juillet. On a compté jusqu’à 80 000 réfugiés qui ont quitté la ville, où résidaient 138 000 habitants en 1989. Depuis lors, Bender se situe de facto sous contrôle séparatiste.

La forteresse de Bender, elle, décore les billets de 100 lei moldaves, preuve s’il en est de l’importance symbolique de cette ville et de sa forteresse, dénommée Cetatea Tighina en roumain, ainsi que de sa position charnière sur le plan géographique autant que dans l’iconographie et l’historiographie nationales. Ouverte au public, la citadelle reste l’un des lieux touristiques à visiter pour quiconque compte se rendre dans ce territoire mystérieux, surtout depuis les récents travaux de restauration effectués après une longue période d’abandon relatif où la forteresse ressemblait plutôt à un champ de ruines.

Une localité que les joueurs de football ont visitée bien des fois. Le Burevestnik Bender a été créé en 1948 et a changé plusieurs fois de nom pour devenir à l’indépendance le Tighina Bender, le Dinamo Bender puis désormais le FC Tighina. Durant l’époque soviétique, le Burevestnik Bender était un club qui comptait avec sept titres de champion de la République et onze coupes. Lors du premier championnat de 1949, dont les archives ont été retrouvées à Moscou, le Burevestnik a surclassé ses adversaires avec 11 victoires en 12 matchs, profitant certes du fait que le Dinamo Chișinău (ancien nom du Zimbru), quadruple tenant du titre, jouait en deuxième division soviétique et ne s’est pas inscrit au championnat régional.

Le foot est de retour à Tighina. Les ultras aussi ? | © vk.com/fc_tighina

Anatolie Delibalt est le grand nom de cette époque dorée pour le Burevestnik. Gardien et entraîneur, il a permis au Burevestnik de rester au sommet durant une décennie, avec trois titres et cinq podiums dans le championnat de la République, et trois coupes et trois finales, entre 1949 et 1958. « Grâce à lui, une école de football a ouvert à Bender. Il a réussi à obtenir la fermeture d’une rue pour qu’on y installe un terrain de football élémentaire. Du matin au soir, il s’employait à apprendre aux enfants l’alphabet du football sur un lopin de terre poussiéreux (…) Il savait cultiver des talents mais il aimait tous les enfants, même ceux qui ne devenaient pas de véritables footballeurs », a écrit à son propos le journaliste sportif Victor Cucerenco dans son livre « Bender – une vie dans le passé ».

L’un des élèves d’Anatolie Delibalt n’est autre que Veaceslav Semionov, natif de Bender passé par le Nistru Chișinău ou au Zaria Bălţi. Semionov a terminé sa carrière de joueur chez lui, au FC Tighina, avant d’intégrer le staff du Dacia en 2000 et d’y exercer quelquefois des fonctions d’intérimaire, la dernière datant de 2015.

Après l’indépendance, le club a eu deux belles périodes en première division, d’abord dans les années 1990 (en terminant 4e à deux reprises) puis entre 2005 et 2010 (avec une 5e place en 2009). Les couleurs Jaune et Noir du club rappellent celles du blason de la ville, tandis que sur le logo figure une représentation de la forteresse. Comme bon nombre d’autres clubs moldaves, l’équipe a disparu des radars au tournant des années 2000 pour réapparaître ensuite, et rebelote en 2014 lorsque le club décide de se retirer du championnat de troisième division. Il faut attendre 2017 pour revoir le club apparaître au même échelon, la ville ayant en plus décidé de faire évoluer le club sur un gazon naturel au Stade Shelkovik, sur lequel un gazon artificiel avait auparavant été placé en 2010. Ce stade est un autre joyau du groundhopping moldave, le terrain installé en 2010 ayant cette particularité d’avoir été installé au beau milieu d’un stade vétuste voire tombant en ruines.

Cette année, le FC Tighina est de retour à la compétition. Malgré la rénovation des tribunes qui ont enlevé la majeure partie de la végétation qui grimpait dans l’enceinte, le stade garde son charme et ramène surtout au moins une centaine de spectateurs à chaque match, dont quelques jeunes ultras qui prouvent que le FC Tighina a un avenir au sein du football moldave. « Le grand football est revenu à Bender, se réjouit le maire de la ville, Roman Ivanchenko, après une longue pause, l’équipe de la ville est de retour et redevient populaire. Il y a déjà des joueurs préférés, des idoles que les jeunes footballeurs veulent imiter ».

Et le FC Tighina est revenu en force puisqu’il a joué le titre de champion de Divizia B – Zone centre jusqu’au bout, ne loupant la montée en Divizia A qu’à la différence de buts face au FC Sireţi. Un public qui revient au stade, de bons résultats, le FC Tighina est pour l’instant sur la bonne voie pour retrouver le rang qui doit être le sien. On l’espère le plus vite possible.

À suivre…


Lire aussi : Balade sur le Dniestr et ses cités perdues (partie 3)


Thomas Ghislain


Image à la une : © aerialphoto.ru

Balade sur le Dniestr et ses cités perdues (partie 2)
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