On a discuté avec Ion Testemitanu, ancien international moldave

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Aujourd'hui à 16h22

Ion Testemițanu, ce nom ne vous dit peut-être rien, à moins que vous ne soyiez un fan assidu de Bristol City, du Seongnam FC (époque Ilhwa Chunma) ou du Zimbru Chișinău. Pourtant, en Moldavie, il reste l’un des joueurs emblématiques de l’équipe nationale, le seul joueur du pays à avoir évolué en Angleterre jusqu’ici et une figure du monde du football moldave, après avoir occupé les postes de T2 des Tricolorii ou de vice-président de la Fédération Moldave de Football (FMF). Son armoire à trophées est bien remplie avec six titres de champion de Moldavie (avec le Zimbru), un titre de champion de Corée du Sud, une finale de Ligue des Champions asiatique, deux titres de champion de Moldavie et deux Coupes de la CEI (avec le Sheriff Tiraspol), quelques coupes nationales ainsi que deux titres de meilleur joueur de Moldavie.

Pour Moldfootball.com, Natalia Arapu est allée à sa rencontre pour une interview fleuve qui sent bon le football des années 1990, les anecdotes croustillantes et les carnets de route d’un véritable bourlingueur. On vous fait naviguer entre l’Ecosse, la Moldavie, la Corée du Sud, l’Azerbaïdjan et la Russie. Nous remercions Moldfootball.com de nous avoir permis de la traduire.

Quelles sont vos occupations actuelles ?

Après avoir terminé mon activité de vice-président à la FMF, je me suis concentré sur le métier d’entraîneur. J’ai essayé de me faire engager en Angleterre en tant qu’entraîneur, j’ai rencontré Tony Pulis, mon ancien entraîneur à Bristol, qui est maintenant manager principal à West Bromwich Albion, j’ai discuté de la possibilité d’intégrer son staff technique. Mais il faut une tonne de documents, en premier lieu le permis de travail, il faut être légalisé dans le pays, il faut des formations de qualification, etc. Tout ça nécessite du temps.

C’était donc ça l’objectif de votre récent voyage en Angleterre…

Oui, je suis resté environ quatre mois à Londres, chez des proches, pendant qu’on réunissait les informations concernant un possible engagement. Entre-temps, j’ai travaillé dans une entreprise en tant que traducteur, étant donné que je parle couramment anglais. Nous aidions les immigrés d’Europe de l’Ouest à compléter leur dossier. Et le week-end, nous louions un terrain pour entraîner les enfants de la diaspora moldave de Londres. Il y en a certains qui sont depuis plus de dix ans à l’étranger et leur mentalité est fort différente de celle de nos jeunes. Pour eux, le football est déjà devenu un culte, comme il l’est en Angleterre. Là-bas, on ne planifie pas un mariage un jour de match (il sourit). De plus en plus d’enfants ont commencé à venir et on avait déjà besoin d’un assistant à ce moment-là. C’était une expérience enrichissante.

Vous vous sentez mieux en tant qu’entraîneur ?

Depuis le début, j’ai voulu être entraîneur et je me suis senti bien en tant qu’assistant de Gabi Balint, puis de Ion Caras, en équipe nationale. J’avais aussi postulé pour la fonction de sélectionneur quand on a choisi Alexandru Curteian. J’étais certain de pouvoir renforcer l’équipe. J’étais déjà depuis cinq ans aux côtés de l’équipe nationale et je connaissais bien les choses de l’intérieur – qui est l’âme du collectif et qui, au contraire, n’apporte qu’une atmosphère négative. Par exemple, quand Balint était entraîneur, on avait dans l’effectif Vadim Boreț et Anatol Doroș. Oui, ils étaient déjà âgés et ne jouaient peut-être pas tout le temps. Mais autour d’eux se formait l’ensemble du collectif. Boreț était toujours sérieux et professionnel, il réunissait les gars quand il y en avait besoin, alors que Doroș relaxait l’atmosphère avec un sens de l’humour inouï. De toute façon, je n’exclus pas de revenir un jour vers l’équipe nationale.

Mais une chose est sûre, vous serez toute votre vie dans le football ?

Assurément. Je ne me vois pas en dehors du football, parce que je m’y suis dédié depuis tout petit et c’est seulement dans ce domaine que je serai actif.

© Otib.co.uk

A propos, comment avez-vous été formé en tant que footballeur ?

J’étais en première classe (vers 7 ans, ndt) lorsque les plus grands garçons, avec lesquels je jouais au football dans le quartier, m‘ont amené à l’école de football de Rîșcani (l’un des districts de Chișinău, ndt). De ce centre, qui vit aujourd’hui des moments difficiles, est sorti une pléiade entière de joueurs, comme Alexandru Curteian, Vasile Toloconnicov, Ruslan Barburoș, Andrei Martin, Serghei Epureanu, Sergiu Secu, Oleg Șișchin. Au sein de l’école de Rîșcani, une classe spécialisée en football a été formée à travers la sélection des garçons les plus talentueux de tous les districts de Chișinău. J’étais déjà en classe 5 (vers 11 ans, ndt). Mon entraîneur était Anatol Stupa, plus tard épaulé par Anatol Rîbak. Dans ma formation en tant que footballeur, Vladimir Colesnicenco et Nicolae Adamov ont aussi eu un impact non négligeable. Des trente gars qu’on était dans cette classe-là, seuls trois ont réussi à jouer pour l’équipe nationale: Alexandru Curteian, Vasile Toloconnicov et moi.

Le Zimbru est le club où vous êtes devenu footballeur professionnel.

C’était le dernier championnat avant la désintégration de l’Union Soviétique. Puisque la situation politique s’aggravait, beaucoup de joueurs russes ont quitté le Zimbru. La direction du club cherchait des Moldaves pour les remplacer. C’est comme ça que Curteian, Toloconnicov et moi avons atterri au Zimbru. Nous allions à peine finir notre dixième classe (vers 16 ans, ndt), nous étions en période d’examens quand nous étions déjà sur le banc des remplaçants de première division. J’ai débuté pour le Zimbru lors des 32e de finales de la Coupe d’URSS où nous nous sommes déplacés au Dnepr Moghilev, et je suis sorti du banc pour quinze minutes. Mais ce championnat-là n’a pas été joué jusqu’à la fin à cause de la chute de l’URSS.

Avec le maillot des Jaune et Vert, vous avez marqué 32 buts. L’un des meilleurs totaux parmi les défenseurs ayant évolué au Zimbru…

En fait, je suis un joueur universel. J’ai joué à toutes les positions possibles, hormis le poste de gardien. Initialement, à l’école de football j’étais attaquant, mais quand je suis arrivé au Zimbru-2, Ilie Carp était l’entraîneur à l’époque, et il avait besoin d’un défenseur gauche. Il m’a proposé d’essayer cette position et puisqu’il me tardait de jouer, je me suis fait défenseur et je le suis resté. Zimbru restera pour toujours mon équipe de cœur. Vous n’imaginez même pas quel collectif uni nous avions: Curteian, Toloconnicov, Miterev, Romanenco, Sculea, Spînu, Gheorghieș, Cristinoiu, Botnaraș, Emil Caras, Cleșcenco, Rebeja, Chirilov, Secu, Tîmbur et les autres. Tous ensemble, nous étions des amis inséparables, comme une famille – ensemble pour le meilleur et pour le pire.

C’était le secret de l’invincibilité du Zimbru à cette époque ?

Certainement. Nous ne savions pas ce qu’était une défaite. Nous nous comprenions du regard sur le terrain.

« J’étais le seul joueur auquel Alex McLeish n’a pas serré la main »

Comment avez-vous réussi, en ces temps-là, à décrocher un contrat à l’étranger ?

J’ai été remarqué grâce à mes performances. Peu de gens le savent, mais mon premier contrat à l’étranger était avec l’équipe d’Hibernian, en Ecosse. Semion Altman (coach au Zimbru de 1996 à 1999, ndt) avait une connaissance dans le milieu des agents, en Grande-Bretagne. Et à un match ordinaire de championnat, on était en 1997, Jim Duffy, l’entraîneur de l’équipe écossaise, est venu à Chișinău. Il était venu dans le but de suivre Iurie Miterev – paix à son âme. Durant la nuit après le match, vers minuit, Semion Vainberg, vice-président du Zimbru, qui m’appelle : « Vanea, viens urgemment au bureau. » Là, il y avait deux Anglais, Semion Altman, Semion Vainberg et Nicolae Ciornîi, qui discutaient des conditions de mon transfert. En une semaine, je suis parti en Ecosse, j’ai passé la visite médicale, j’ai fait les essais, j’ai rencontré le président. Je suis ensuite revenu en Moldavie pour attendre pendant un mois, l’arrivée de mon permis de travail. Durant ce mois-là, le Zimbru ne m’a pas permis de m’entraîner avec l’équipe, craignant que je me blesse. Je m’entraînais seul en courant dans les parcs. Pendant ce temps-là, Hibernian perdait cinq matchs consécutifs et chutait sensiblement au classement. Le jour où j’arrive en Ecosse, le conseil d’administration du club organise une réunion et décide de démettre Jim Duffy de ses fonctions d’entraîneur.

Mais le contrat était déjà signé ?

Oui. Nous avons attendu un nouvel entraîneur durant quinze jours et c’est alors qu’Alex McLeish est désigné manager. Il vient dans le vestiaire pour faire connaissance avec l’équipe. Il passe devant chaque joueur pour lui serrer la main, et voilà qu’arrive mon tour. J’ai la main tendue, mais il se retourne de manière démonstrative et ne la serre pas. Je suis immédiatement sorti du vestiaire pour aller chez le président. A l’époque je ne parlais pas anglais et je lui ai expliqué comme j’ai pu : « No contract. Finish. Go home. » Pour le geste de l’entraîneur, le club d’Hibernian m’a payé une compensation morale et a offert au Zimbru une compensation ainsi qu’un jeu de maillots pour toute l’équipe. Le Zimbru a quand même gagné quelque chose dans cette histoire.

Vous n’avez pas attendu longtemps une nouvelle offre ?

Quatre mois plus tard, j’ai eu un match avec l’équipe nationale en Irlande du Nord, où nous avons fait 2-2. Nous avons mené deux fois au score, et j’ai marqué un but. Directement après le match, Nicolae Ciornîi s’approche du bus et me dit : « Vanea, tu ne rentres pas à la maison. » Je suis parti en Angleterre, et de nouveau des essais, des examens médicaux, des discussions, une attente des documents pendant quelques mois. Le contrat avec Bristol City, je l’ai signé à l’aéroport, dès que je suis arrivé, parce que la période de transferts se terminait. J’ai regardé le contrat, écrit en anglais, et je n’en comprenais pas un iota, mais je me voyais mal revenir en arrière.

Olivier Dacourt et Ivan Testemitanu sur la même photo. La belle époque | © Moldfootball.com

Vous vous êtes adapté difficilement à un nouveau championnat, tenant compte de la barrière linguistique ?

J’ai débuté avec Bristol lors d’un match contre Watford, deux jours après mon arrivée sur le sol anglais. Le jour du match, je rencontre l’entraîneur dans l’ascenseur et il me montre sur une feuille le schéma de jeu et les titulaires. J’ai vu mon nom de famille et j’ai compris ce qu’il voulait de moi, mais la position au centre du terrain me laissait des doutes. J’ai essayé de lui expliquer : « left » car c’était ma position. Ce à quoi il m’a répondu « Fight, Ivan » et il m’a indiqué que tout ira bien. J’ai été élu homme du match lors de cette rencontre. Après quelques temps, les dirigeants de Bristol étaient très satisfaits de moi. Ils m’ont dit que certains clubs comme Everton et Southampton étaient intéressés et que si je continuais sur cette lancée, cela pourrait peut-être aboutir à un transfert.

Votre parcours à Bristol fut assombri par une grave blessure…

On m’a brisé les ligaments arrières du pied droit. S’en sont suivis une opération et huit mois de rétablissement. Durant cette période, l’équipe a été reléguée de Championship en League Two, le staff technique a changé et Tony Pulis a été nommé entraîneur. Un véritable professionnel. J’ai gardé de très bonnes relations avec lui jusque maintenant, j’ai aussi été chez lui pour la partie pratique lorsque je prenais des cours pour la licence UEFA Pro. Il m’a énormément motivé durant cette époque-là, après la blessure. Grâce à son soutien, j’ai commencé à bien jouer, j’ai marqué ce fameux but contre Chesterfield, qui a été élu plus beau but du mois. Après toutes ces années, il m’a dit que j’étais parmi les joueurs qui l’ont formé en tant qu’entraîneur. Il a toutefois reçu très rapidement une offre impossible à refuser de Portsmouth, et il est parti de Bristol.

A votre tour, vous êtes vite parti d’Angleterre…

Danny Wilson a repris les rênes de l’équipe, un individu assez compliqué. Il n’était pas aussi ouvert et positif que Tony Pulis. Il a vu en moi un joueur universel et changeait ma position à chaque match. C’était difficile pour moi et j’étais à la recherche d’un autre club en Angleterre, mais la direction m’a parlé d’une offre me concernant provenant de Corée du Sud. Il s’agissait du club de Seongnam Ilhwa Chunma. Ils m’ont loué de Bristol pour 300.000£ avec un droit de rachat. A cette époque, à la veille de la Coupe du Monde en Corée du Sud, leurs clubs étaient à la recherche de joueurs venant de pays à tradition footballistique pour promouvoir le football. Et la League Two anglaise était un de leurs terrains de recherche. J’ai fait un essai au Seongnam Ilhwa Chunma et j’ai été très impressionné par les conditions: des infrastructures modernes, des terrains formidables, et l’immeuble à habiter était d’un luxe indescriptible. Dès le début je ne savais même pas sur quel bouton appuyer et comment utiliser tout ce qu’il y avait dans la chambre. Quand j’ai vu également les conditions du contrat… Le salaire était doublé, comparé à l’Angleterre. Ce jour-là, j’ai téléphoné à ma femme pour lui dire qu’on déménageait en Corée du Sud.

Votre femme vous a accompagné tout le long de votre carrière ?

Oui, chaque fois que j’allais dans un nouveau pays, j’y amenais ma famille. En Corée du Sud, quelqu’un devait me représenter et se sont alors les Russes de Sovintersport (organisation fondée en URSS et qui détient des droits exclusifs de signature de contrats de sportifs de l’espace soviétique puispost-soviétique à l’étranger) qui se sont impliqués,Vladimir Abramov en tête. Ils ont pris contact avec moi et ce fut mon erreur d‘avoir signé avec eux. Parce qu’au moment où, après une saison durant laquelle nous sommes devenus champions de Corée du Sud, Ilhwa a voulu que je poursuive avec eux et me racheter de Bristol, Sovintersport a demandé une compensation d’une valeur de 500.000$ au club, qui n’a pas voulu payer cette grosse somme. D’autant que le contrat en prévoyait une moindre. Sovintersport a alors commencé à me menacer. Ils m’ont envoyé à l’essai dans un club chinois avec lequel ils avaient un accord, mais je n’ai rien aimé de Beijing. Je me suis sauvé en Moldavie, parce que les menaces devenaient sérieuses. J’ai changé mon numéro de téléphone et pendant près d’un an je n’ai joué nulle part. Je me suis occupé de ma santé. J’aurais voulu revenir au Zimbru, mais ils ne m’ont pas appelé et ne m’ont rien proposé, même s’ils savaient que j’étais au pays. En fait, j’avais discuté avec le Zimbru avant d’aller en Corée du Sud. Je voulais revenir en Moldavie pour disputer les coupes européennes et ainsi trouver un club à l’étranger. Bristol avait trouvé un terrain d’entente avec le Zimbru, mais au final l’accord a échoué.

« Dans mon esprit, je me considère champion d’Azerbaïdjan, parce que les dirigeants de l’Inter ont vendu ce titre pour rembourser leurs dettes »

Et vous avez signé avec le rival du Zimbru, le Sheriff Tiraspol.

Le Sheriff se développait, on était en 2002. J’ai téléphoné à Victor Gușan, le président du club, et lui ai dit que je cherchais une équipe. Dès le départ, il m’a proposé un contrat dont les conditions m’arrangeaient, mais pour une période de cinq ans.

Mais vous aviez encore dans l’idée d’évoluer à l’étranger…

C’est exact. Gușan m’a alors dit : « Vanea, tu as presque 30 ans. Qui va encore te prendre, par ici ? » Ainsi, j’ai lié mon sort au Sheriff Tiraspol pour cinq ans. Nous avons gagné le championnat, la Coupe de la CEI, j’ai marqué des buts décisifs – en finale de la Coupe de la CEI et lors d’une confrontation décisive pour le titre, face au Zimbru Chișinău. Après la Coupe de la CEI, la grande majorité des joueurs avaient des propositions d’autres clubs et pratiquement tous ont désiré partir: Dadu, Boreț, Ivanov, Tudor, Chidi Odiah, Vaja Tarnishvili et moi inclus. En plus, l’entraîneur Gabi Balint n’a pas trouvé d’accord avec la direction et a quitté le club. A sa place est arrivé Igor Naconecinîi, qui n’avait pas l’autorité de Balint. Les problèmes dans l’équipe ont commencé. Nous jouions mal, les joueurs n’étaient pas motivés, ils voulaient partir. Mais personne n’avait le courage de dire les choses comme elles l’étaient. Un jour, un Victor Gușan énervé est venu dans le vestiaire après un nouveau match nul, décidé à comprendre ce qui arrivait à l’équipe. Et je lui ai dit tout ce qu’il se passait au sein de l’effectif. C’est ma nature. J’ai toujours eu la volonté de dire en face-à-face ce que je pense et de résoudre mes propres problèmes seul. Nicolae Ziuzin, le directeur sportif du Sheriff à l’époque, n’a pas apprécié qu’un simple joueur s’implique dans ces questions. Il m’a proposé de quitter le club dès le lendemain. « Aucun problème. Mais mon accord était avec Gușan » lui dis-je. J’ai toujours eu des bonnes relations avec Gușan. J’aime bien les gens comme lui, avec qui il est toujours facile de résoudre un problème. « Tu as dit ce que tu avais à dire, mais maintenant tu en supportes les conséquences » m’a-t-il répondu. Le club de Seongnam Ilhwa a repris contact avec moi pour que je revienne chez eux, et j’ai été prêté là-bas.

C’est ainsi qu’ont débuté les départs et les retours au Sheriff ?

Oui, je revenais chaque fois car j’avais signé un contrat de cinq ans avec eux. Quand je suis revenu de Corée du Sud, l’entraîneur était déjà Leonid Kuchuk, un entraîneur formidable. C’était difficile dès le départ, d’autant plus qu’il m’a dit : « Ton nom ne t’assure pas une place dans mon équipe, tu dois faire tes preuves. » Et les entraînements étaient tacticisés de manière démesurée, parfois nous restions debout pendant deux heures sur le terrain et il nous déplaçait comme sur un échiquier. Kuchuk a façonné une bonne équipe. Grâce à lui, je suis arrivé au Sibir Novossibirsk, où Anatolii Davydov me voulait dans son équipe. Ils ont initialement payé un prêt pour une demi-saison, mais ils l’ont prolongé pour une saison de plus.

Vous aviez déjà 34 ans quand vous avez été sollicité par l’Inter Bakou, en Azerbaïdjan.

Ils avaient besoin de joueurs d’expérience. Mais Kuchuk était catégorique : il ne voulait pas me laisser partir. Le Sheriff jouait à l’époque les tours préliminaires de la Ligue des Champions et il comptait sur moi. En Azerbaïdjan, ils m’ont offert un salaire très élevé et il est évident que je voulais aller le gagner. Fâché contre moi, Kuchuk m’a laissé sur le banc pour le match retour du premier tour qualificatif de la C1, contre Aktobe. L’équipe a battu les Kazakhs 4-0, et son neveu Alexei Kuchuk a marqué, tout comme Alexandru Erokhin, c’est-à-dire la jeunesse. Je m’approche de lui après le match, le félicite et lui dit : « Vous voyez que vous pouvez gagner sans moi ? » Kuchuk était très heureux. « Pars où tu le désires » m’a-t-il alors répondu (sourire).

Vous avez failli être champion avec l’Inter, mais le FC Bakou vous en a empêché.

Nous étions leaders pendant pratiquement toute la saison. Nous avions un ou deux points d’avance sur le FC Bakou, où jouaient Savinov et Boreț. Dans le premier match, nous les avons battu 3-1, puis nous avons perdu le second 0-1, de justesse, mais je ne jouais déjà plus. Nous avions un très beau collectif, nous sommes également arrivés en finale de la Coupe d’Azerbaïdjan. Quand je suis venu dans l’équipe, je leur ai dit : « Je veux devenir champion d’Azerbaïdjan, je désire réaliser ce rêve. » Après quoi, lors des quatre dernières rencontres, Oleg Șișchin, Valentin Belkevici qui avait joué au Dinamo Kiev – paix à son âme – et tous ceux qui ont tiré l’équipe durant toute la saison, dont moi-même, n’avons plus été inclus sur les feuilles de match. Sans explication. D’après moi, la direction avait des dettes et a purement et simplement donné le championnat. J’étais hors de moi, je suis allé moi-même chez le directeur sportif. Mais ils m’ont demandé de ne pas paniquer et de ne pas trop poser de questions. Alors, je leur ai demandé de me verser ce qu’il me restait de salaire, conformément à mon contrat, et je suis rentré à la maison. Ils m’ont envoyé la médaille d’argent par la poste. Mais dans mon esprit, je me considère champion d’Azerbaïdjan. J’ai regardé la finale de la Coupe à la télévision et j’ai pouffé de rire car la finale aussi, ils l’ont donnée. Oleg Șișchin m’a appelé après ça et se plaignait : « Vanea, quelle honte ! »

Vous avez finalement terminé votre carrière au Zimbru, là où tout a commencé…

Nicolai Timofeevici ne s’occupait plus de l’équipe et Andrei Cecetov et Gheorghe Juraveli étaient alors à la direction du club. Par l’intermédiaire de mon père, qui a travaillé pendant quinze ans comme électricien au Zimbru, ils m’ont appelé pour être entraîneur-joueur. Ils m’ont même supplié de venir, afin de remonter le moral de l’équipe, car seuls les jeunes jouaient. J’étais d’accord et je leur ai dit que j’étais prêt à les aider et que je n’avais besoin ni de contrat, ni d’argent. Ils ont réfléchi pendant un mois avant de m’appeler. Ils ne comprenaient pas pourquoi je voulais jouer gratuitement et d’après ce que j’ai découvert par la suite, Ivan Tabanov, qui était alors le coach, ne me voulait pas dans l’effectif. Mon père attendait l’issue de nos discussions et demandait tout le temps si nous étions parvenus à un accord. Quand je lui ai dit que dans quelques jours, j’allais jouer pour le Zimbru en championnat, il s’est illuminé de joie : « Enfin, je te verrai moi aussi jouer à la maison. » Le lendemain matin, je reçois un appel du club qui m’annonce que mon père est décédé. Il a marché vingt mètres après la porte d’entrée et est tombé. Son aorte s’est rompue et il est mort sur place. Il ne m’a pas vu jouer comme il le souhaitait.

Le Zimbru traversait une mauvaise période…

Juraveli (directeur sportif du Zimbru à l’époque, ndt) ne savait pas comment diriger l’équipe. Que voulez-vous, si l’homme n’est pas issu du football ? Nous n’avions rien, l’élémentaire manquait, nous n’avions même pas d’équipement. Pour ne pas me différencier d’eux, j’ai acheté un équipement Puma à 1 400 lei, car ils n’avaient pas la possibilité de me le donner. J’apportais des chaussures aux gars lors des entraînements. Il y avait Calancea, Clonin, Iulian Erhan, le champion du monde à l’entraînement comme je lui disais, et les frères Andronic, Gicu et Oleg. Gicu (Gheorghe Andronic, ndt) est un joueur à gros potentiel. J’ai lutté pendant un an avec Gabi Balint pour qu’il le convoque en équipe nationale. Nous nous disputions même (sourire). Balint disait qu’il était jeune, qu’il allait se perdre sur le terrain, et quand on l’a fait entrer pour son premier match contre Saint-Marin, il a marqué. A Milsami, c’est le leader de l’équipe, ce gars a de l’avenir. Si tous ces joueurs étaient restés, le Zimbru aurait pu tout gagner sur son passage. Après un certain temps, les entraîneurs m’ont demandé de dire à Nicolai Ciornîi ce qu’il se passait dans l’équipe, parce qu’ils n’en avaient pas le courage. Et quand il a appris qu’une réunion était planifiée, Juraveli a dit aux entraîneurs et aux joueurs de ne pas parler des problèmes de l’équipe, au risque d’être bannis. Tabanov n’a pas eu le courage, puisque quand on lui demandait « Igor, quel est le problème ? » il disait que tout était normal. J’étais devenu fou. Soutenu par Dinov (l’entraîneur des gardiens, ndt), j’ai dit tout ce qu’il se tramait dans l’équipe et Ciornîi s’est impliqué. Les choses se sont stabilisées, des primes ont été promises aux joueurs. Puis on a gagné contre le Sheriff, une première depuis des années. Mais pour moi, la situation au Zimbru est devenue limite lorsque je ne pouvais même plus lutter pour améliorer les choses. J’ai joué jusqu’en décembre, quand la première partie de saison arrivait à son terme, et j’ai mis un terme, à mon tour, à ma carrière de joueur. Le Zimbru n’a pas su chérir les jeunes talents qu’il a eus. Donne-leur un minimum, offre-leur un peu de stabilité et ils joueront au football pour arriver ensuite dans des grandes équipes, comme je l’ai fait en allant à Bristol City, Berco à Sturm Graz, Curteian au Zenit St-Pétersbourg, Rebeja à Uralan, Cleșcenco et Nani aux Go Ahead Eagles.

« Ca faisait mal au cœur lorsque j’achetais des slips Armani à 100 livres sterling la pièce »

Grâce à votre carrière de footballeur, vous avez réussi à vous extirper de l’espace post-soviétique et de la période difficile des années 1990 à laquelle faisait face la Moldavie. Parmi les pays dans lesquels vous avez habité, lequel vous a le plus plu ?

La Corée du Sud, sans aucun doute. Quand je suis sorti de l’aéroport, je suis resté bouche-bée à la vue des gratte-ciels. Jusqu’alors, j’en avais vu qu’une seule fois, en 1994, lorsque nous avions joué contre les Etats-Unis, chez eux, avec l’équipe nationale. En Corée du Sud, j’étais émerveillé par le luxe, même si j’y étais après être passé par l’Angleterre. Les Anglais sont plus conservateurs alors que les Coréens se préparaient pour la Coupe du Monde et les installations des clubs, ainsi que les villes de manière générale, ont été rénovées selon les derniers standards. C’est aussi en Corée qu’il y avait la meilleure nourriture, si tu évites de l’assaisonner. Combien de fois également les Coréens n’ont-ils pas essayé de me convaincre de goûter à la viande de chien, mais ils n’ont pas réussi. Ils élèvent des races spéciales de chiens, dont la viande est très utile pour les poumons. Mais je ne pouvais pas me forcer à faire ça. En Corée, j’ai aussi vu pour la première fois de ma vie un cobra. Nous descendions en famille dans le parking souterrain de notre immeuble et en face de moi est apparu un cobra. J’avais les chocottes. Heureusement, j’avais un sac en main, je l’ai étourdi un peu et j’ai réussi à l’écarter du chemin.

Il y a quelques années, le roman « Jouer au tennis avec les Moldaves » de Tony Hawks¹ a été adapté à l’écran, et vous faites partie des personnes impliquées dans le récit. Quelle est la part de vérité de cette histoire ?

Le film n’est qu’une raillerie de la Moldavie. Il s’amusait alors à nos dépens, il filmait les moments drôles – « funny moments » – à propos de notre pays post-soviétique, qui était à cette époque dans un état déplorable. Je jouais en Corée du Sud et je voyais sur la BBC des séquences de notre piața centrală (le marché principal de Chișinău, ndt), des vagabonds de la gare des bus. Ce sont des choses douloureuses pour nous, mais pour les riches d’Angleterre c’était des « funny moments. » Je n’ai pas vu le film en entier, seulement quelques séquences, mais j’avais déjà compris que le film est un profond sarcasme de notre réalité des années 1990.

Mais vous avez joué au tennis avec lui ?

Oui, j’ai joué. Mais j’aurais mieux fait de ne pas jouer. Nous étions assoiffés de tout ce que signifiait l’étranger et la civilisation. Nous n’avions aucune idée de qui c’était. Il est venu en proposant de jouer au tennis, j’ai dit que j’essaierai. Personne ne pouvait jouer au tennis à cette époque. Ils s’amusaient là, avec leurs gros salaires. Quand je suis venu en Angleterre, ils étaient tous étonnés que je ne sache pas jouer au golf. En Moldavie, on était content d’avoir un bout de pain et de quoi s’habiller. Quel golf ? Et moi je jouais au golf avec les pieds, parce que j’ai plié des clubs plusieurs fois. On aurait dit que je venais du monde sauvage !

Ils se sont aussi amusés de votre garde-robe ?

Ils ont fait une vente aux enchères dans le vestiaire. Quand je suis arrivé en Angleterre, j’étais habillé avec un manteau vert en cachemire, chez nous c’était la mode, j’avais des chaussures à tricot pointues, un pull-over turc et une chemise à fleurs du genre hawaïenne. Au début, personne ne m’a rien dit, je voyais seulement qu’ils souriaient sous leur moustache. Un jour, quand je suis venu après l’entraînement, mes vêtements n’étaient plus là, ils avaient disparu et j’ai appris qu’ils les avaient vendus entre eux. Ils disaient que même leurs grands-pères ne portaient pas des choses pareilles. Quelqu’un du personnel du club m’a dit la règle de base: si je veux être respecté, je dois m’habiller comme eux. Il a pris une avance sur mon salaire et m’a emmenée au Mall. Il m’a acheté des slips Armani, à 100 livres sterling la pièce. Ça me faisait mal au cœur. Je lui en montrais des moins chers à côté, mais il disait qu’il savait ce qu’il faisait. Quand je suis arrivé à l’entraînement le lendemain en veston, avec une cravate, avec des chaussures qui coûtaient à elles seules près de 500 livres sterling, ils m’ont tous applaudi. Depuis lors, ils ont commencé à me respecter, et puis j’ai également gagné leur estime de par mes performances dans l’équipe.

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Qui vous a surnommé « Ivan le Terrible » en Angleterre ?

On jouait contre Sunderland, chez qui il y avait un grand attaquant de presque deux mètres. Tout le monde l’appelait King et personne ne pouvait le battre. Et j’ai été le premier à gagner un duel contre lui et à le mettre à terre. Un stade entier, environ 20 000 personnes présentes au match, manifestaient leur joie. Au match suivant, l’histoire se répète et mes coéquipiers m’ont alors dit que j’étais terrible et c’est comme ça que le surnom est resté. En Angleterre, les médecins sont très attentifs quand il s’agit d’une blessure, aussi insignifiante soit-elle. Un petit coup ou une égratignure et ça y est, tu n’es plus apte à jouer. Après le premier match contre Watford, un adversaire m’a laissé une égratignure sur la cuisse, avec ses crampons, et l’un des entraîneurs ne me laissait pas faire les entraînements, il me disait d’aller chez le médecin. « Quel médecin, lui dis-je, donnez-moi un peu de désinfectant et ça passe. » Mais ils n’en avaient pas. J’ai trouvé tout seul de l’iode et je me suis « guéri. » Mais il m’a interdit de m’entraîner tant que c’était pas fini.

Êtes-vous satisfait quand vous regardez votre carrière de joueur ?

Je suis très heureux. J’ai toujours eu de la chance. Bien sûr, il y a eu des bons moments, et d’autres un peu moins plaisants, mais lorsque je reviens dans les équipes où j’ai joué, les gens sont content de me revoir. Ils se rappellent du temps où on travaillait ensemble. Je suis toujours en contact avec les entraîneurs et les joueurs rencontrés au Sibir et au Terek Grozny. Je reviens toujours avec plaisir à Bristol, j’ai joué des matchs caritatifs en Angleterre. Je suis très heureux d’avoir pu ainsi aider des enfants qui souffrent du cancer et leur offrir de mon cœur un espoir dans la vie. On a récolté environ 20 000 livres sterling à chaque match, et 1 000 à 1 500 spectateurs remplissaient les gradins. Les Anglais savent profiter de chaque match de football, indépendamment du fait que ce soit professionnel ou amateur. Maintenant, je suis à la croisée des chemins. Je devrai décider où j’habiterai à l’avenir, il y a une grande probabilité que j’aille à l’étranger, mais je n’exclus pas de rester ici et de travailler ici. J’aimerais beaucoup devenir entraîneur principal d’un club ou d’une équipe nationale.

Tous propos recueillis par Natalia Aparu, pour Moldfootball.com.

¹ Ndlt : Tony Hawks est un écrivain britannique (à ne pas confondre avec le skateboarder Tony Hawk) qui s’était lancé dans le pari de battre l’équipe moldave de football au tennis – où quand l’absurde british va à la rencontre des descendants de Ionesco. Son accueil fut, comme décrit ci-dessus, mitigé, son livre se déroulant dans une Moldavie post-soviétique aux abois. Sorti en 1997, le livre sera adapté à l’écran en 2012. A noter que Tony Hawks n’est pas resté insensible à la Moldavie puisqu’il est l’un des principaux mécènes du « Centre Tony Hawks » (dont le nouveau siège a récemment ouvert à Chișinău), une ONG dédiée à améliorer la vie d’enfants issus de familles vulnérables souffrant de maladies chroniques.

Un immense merci à Natalia Aparu pour cette formidable interview et à Lavrentii Aniscenco de nous avoir permis de la transposer sur Footballski.


Image à la une : © Moldova.sports.md

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Thomas Ghislain

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La Syldavie gagnera la Coupe du Monde 2018. Folie sur la PMAN.

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