#3 Sport & société en URSS – Les services secrets

Rémy Garrel
Rémy Garrel - Publié le 30 novembre 2016

Nouvel épisode consacré aux coulisses du sport en Union Soviétique et cette fois-ci, fini de rire, puisque l’on s’attaque à la partie épineuse de l’organigramme avec la police politique. Une branche de l’État Soviétique que l’on pourrait aisément qualifier de terrifiante et tentaculaire tant les hommes qui ont fait son histoire avaient la fâcheuse habitude – bien que ce soit leur métier – de fourrer leur nez dans les affaires des autres pour y semer la pagaille. Voici donc le troisième pilier de l’appareil politique qui a de nombreuses fois changé de nom, à l’inverse de la société sportive qu’il a engendré dans les années vingt. Nous parlons bien sûr de la société Dinamo.

La Police quoi ?

La police politique c’est bien ça. Certains ouvrages ou articles se permettent quelques raccourcis faciles en utilisant le mot Police. Ainsi vous avez peut-être déjà entendu dire que le Dinamo (Moscou ou autre) est en fait le club de la police. Ne confondez pas avec la police telle qu’on la connait, il ne s’agit pas ici de Police Nationale ou Municipale mais bien de la police politique Soviétique. Les services de renseignements, traduction les services secrets. Si la Russie a toujours pu compter sur des réseaux d’espions efficaces, déjà du temps de Napoléon, les communistes ont élevé l’espionnage au rang d’art durant leur règne sur l’Europe de l’Est.

Mais avant d’envoyer leurs chuchoteurs à travers toute l’Europe faire la course aux renseignements avec leurs cousins de la CIA, c’est bien sur leur propre territoire et sur leurs propres citoyens que les renseignements soviétiques ont tissé leur toile. Retour sur la naissance du monstre, futur géniteur du Dinamo.

La commission extraordinaire

Ce n’est pas le titre du prochain Marvel, personne n’était vêtu de costumes moulants ni doté de pouvoirs magiques, et pourtant il semblerait bien qu’une poignée d’hommes se soient sentis investi d’une mission d’utilité publique, à savoir protéger leur petite révolution communiste.

Nous sommes en 1917, la Russie a basculé du côté obscur rouge. La Révolution Bolchévique a réussi, Lénine et sa bande mettent sur pied les premiers organes du futur Etat Soviétique. Seulement, tout le pays n’est pas acquis à la cause des rouges, des poches de résistance se forment un peu partout. Si certains que l’on appelle les Russes Blancs portaient l’uniforme de la Russie Impériale et se battaient comme les soldats qu’ils étaient, d’autres n’étaient que de simples civils au milieu de la masse. Lénine avait mis les choses au clair concernant les réfractaires « Nous demandons à un homme, où vous placez-vous par rapport à l’idée de Révolution ? Êtes-vous pour ou contre ? S’il est contre, nous le plaçons contre un mur ». Vous avez saisi l’état d’esprit du moment ? Les Bolchéviques, se sentant menacés par ces contre-révolutionnaires, vont alors décider de la création de cette « commission extraordinaire », prémices de la naissance d’un monstre tentaculaire qui survit encore aujourd’hui sous le nom de FSB.

En octobre 1917, le comité révolutionnaire de Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) décide de mettre l’accent sur la lutte contre les actions contre-révolutionnaires. Les noms de personnes à interroger s’amassent alors sur les bureaux et voient la création d’une section spéciale confiée à un certain Felix Edmundovitch Dzerjinski. Marxiste et révolutionnaire de la première heure, Dzerjinski est d’origine polonaise et sera l’un des plus fervents partisans de l’usage de la force. Affublé du surnom de Felix de fer, il est proche de Lénine et se voit confier la mission de lutter coûte que coûte contre les ennemis de l’intérieur. Dzerjinski s’exécute et renomme sa section spéciale en « Commission extraordinaires de toutes les Russies ». Quelques semaines plus tard, il remet un rapport complet au Conseil des commissaires du peuple qui appuie son projet et entérine la création de la « Commission extraordinaire pan-russe pour la répression de la contre-révolution et du sabotage ». On garda l’acronyme de « commission extraordinaire » qui donnait la Tchéka. Ça y est, l’ancêtre du KGB été né. Comme un poisson dans l’eau, Dzerjinski allait même jusqu’à expliquer que les exécutions sommaires étaient le premier pas vers la création de « l’homme communiste ». Tout un programme.

Felix Dzerjinski et Joseph Staline Ⓒ inosmi.ru

Felix Dzerjinski et Joseph Staline Ⓒ inosmi.ru

Les effectifs vont grandir à une vitesse fulgurante pour passer de 600 agents en 1918 à 280 000 en 1921. De quoi faire passer les services de renseignements de l’Empire Russe (1 500 agents) pour une confrérie étudiante. Aussi nombreux soient-ils, les agents de la police politique vont largement s’appuyer sur une méthode éprouvée et renforcée par la terreur rouge, on parle bien sûr de la délation, si chère et qui coûta si cher aux Soviétiques. Tout ce petit monde avait rendez-vous dans les camps de concentration aménagés un peu partout dans le pays.

En février 1922, Dzerjinski transforme la Tchéka en GPU, la Direction Politique d’Etat. Les choses vont se gâter pour Felix de Fer après la mort de Vladimir Lénine en 1924. S’opposant souvent à ses camarades du Comité Central, Dzerjinski est frappé d’une attaque cardiaque qui lui sera fatale en juillet 1926 dans la foulée d’une réunion houleuse où il s’était violemment emporté. En 1934, les services de renseignements adopteront le nom de NKVD avant de devenir le MGB puis le KGB.

Et Felix créa le Dinamo

Le début des années vingt marque la transformation et la structuration des services d’Etat, les fameux commissariats au peuple. L’éducation physique est rendue obligatoire et pénètre de force le mode vie des citoyens. L’Armée fait sa mue avec l’apparition de l’OPPV ; la société sportive volontaire ancêtre du CSKA. Pour les services de renseignements, il est hors de question de rester sur la touche. La police politique a besoin de solides officiers pour rafler les « opposants » chez eux et s’adonner à leurs barbouzeries traditionnelles. La société sportive Dinamo va naître le 18 avril 1923 et faire plein de petits à travers l’URSS. La paternité du nom Dinamo revient selon certains au poète russe Maxime Gorki et symbolise le « Pouvoir en mouvement ». Felix  Dzerjinski en est bien le père et place son nouveau bébé sous l’autorité directe de la GPU. Elle-même placée sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur. A noter aussi pour l’anecdote que ce grand ministère incluait aussi les services des douanes et du fisc.

La société Dinamo va faire les choses en grand pour concurrencer l’Armée en nationalisant à son profit bon nombre d’installations sportives à travers le territoire. Dès 1929, le Dinamo comptait alors plus 200 clubs et représentait plus de 45 sports.

Le visage terrifiant du Dinamo

Impossible de passer à côté de cet homme lorsque l’on raconte l’histoire des Dinamo.  Un personnage qui a longtemps incarné le visage de cette société sportive. Ce personnage, c’est Lavrenti Pavlovitch Beria. A la conférence de Yalta en 1945, Staline va le présenter au président américain Franklin Roosevelt comme « notre Heinrich Himmler à nous ». Le cadre est posé.

Un homme froid et craint, peut-être même plus encore que Staline. Cet homme a été pendant près de 30 ans le bras armé de l’URSS, exécutant les plus basses besognes du régime. Placé à la tête d’une des plus puissantes organisations au monde, le NKVD (futur KGB), sa cruauté était sans égale aux heures les plus sombres de l’Europe de l’Est. Contrairement à Staline et à un certain nombre de hauts dignitaires, il aimait le football. Et ça tombait bien, son poste à la tête des services secrets lui octroyait de facto le contrôle absolu de tous les Dinamo du grand empire. Un pouvoir qu’il ne se privera pas d’exercer afin d’assouvir sa soif de victoires, sportives, mais aussi et surtout politiques. Assassinats, manœuvres sournoises et rectangle vert, bienvenue dans le monde de Lavrenti Beria.

Lavrenti Beria Ⓒ russiatoday

Lavrenti Beria Ⓒ russiatoday

Ce cher Beria naît en 1899 à Merkheouli en Abkhazie (Géorgie). Après des études moyennes dans l’ingénierie et la construction, sa vie est au point mort. Il sert parfois d’indic’ à la police géorgienne mais sans grandes perspectives d’avenir. Mais le jeune Beria est un malin, il observe alors les débuts de la Révolution Bolchévique dans son pays. Lui n’est pas un socialiste engagé, n’est pas un révolutionnaire rouge, non, mais en fin stratège Beria observe le déroulement des choses avant de choisir le camp des vainqueurs. En 1917, la victoire des rouges se dessine et voit s’affronter en Géorgie deux factions, les Bolchéviques et les Mencheviques. Beria s’engage alors astucieusement au sein des deux camps. C’est finalement les Bolchéviques qui vont remporter le bras de fer et créer le Parti Communiste que l’on connaît. Beria prétendra alors s’être engagé auprès des Mencheviques afin de se muer de sa propre initiative en agent double. Une initiative qui va attirer l’œil du clan Staline, lui aussi géorgien. Les ennemis du socialisme doivent disparaître, et vite, le mot d’ordre est passé. Ayant fait une partie de ses études à Bakou en Azerbaïdjan, le tout nouveau protégé de Staline va être envoyé dans la capitale afin d’y faire le ménage. Sans pitié, c’est lui-même qui désigne les « bourgeois » qu’il faut exécuter. Il n’a alors même pas 23 ans mais Beria vient déjà de passer du petit espion minable au bourreau d’Etat. Ses méthodes cruelles et impitoyables produisent des résultats et lui ouvrent les portes de la Tchéka (futur NKVD et KGB), la toute première police politique de l’URSS. En 1922, il est nommé directeur adjoint de la branche géorgienne de la Tchéka. Sa carrière est lancée.

Deux ans plus tard, les Géorgiens se révoltent et Beria va faire exécuter plus de 10.000 personnes acquises à la cause nationaliste géorgienne. Des assassinats qualifiés de « bravoure Bolchévique » et qui lui vaudront une promotion au sein de la Division des Affaires Politiques. Alors que Staline est à Moscou, Beria lui, organise son petit monde et compte bien gravir les échelons politiques rapidement en exerçant un contrôle total sur tout le Caucase. Nommé Premier Secrétaire du Parti Communiste Géorgien, Beria sera en concurrence directe avec le Ministre de l’Education de l’époque, Gaioz Devdariani. Pourquoi se battre à la loyale lorsqu’on est à la tête des services secrets de son pays ? C’est une méthode typiquement stalinienne que Beria va appliquer pour régler le problème, faire croire que son rival est passé à l’ennemi, même s’il faut fabriquer des preuves. Sans sourciller, Beria va faire assassiner les deux frères de Devdariani et arrêter dernier, accusé de fomenter une rébellion dans le pays.  Désormais, Beria régnera seul en maître sur la Géorgie jusqu’à sa mort. Faisant de Staline un héros dans son pays d’origine, Beria va s’assurer d’une place de choix au Kremlin, dans l’entourage du grand patron.

Les purges staliniennes qu’il dirigera avec sa fougue légendaire vont le conduire à la tête des services secrets, le NKVD, en 1938. Il se chargera de faire exécuter son prédécesseur, tout comme celui-ci l’avait fait avant lui avec la personne précédente. Macabre tradition mais peu étonnante au vu du contexte paranoïaque instauré par Staline à cette époque. Las peut-être d’assister en personne aux séances de tortures dans les locaux du NKVD, Beria va moderniser et institutionnaliser les camps de travaux forcés, les fameux Goulags. Assassinats, déportations, meurtres de masse, Beria est comme un poisson dans l’eau à son poste. En 1940, il est derrière le tristement célèbre massacre de Katyn où plus de 20.000 soldats et officiers polonais sont exécutés. Quelques années plus tard, il organise la déportation des Allemands vivants en URSS, puis des Tchétchènes et des Tatars de Crimée. Il n’a d’égal sur terre que les Himmler, Speer et autres Goebbels. Les informations qu’il amasse durant le conflit, grâce à son réseau d’espions, vont lui permettre de tutoyer les sommets en matière d’espionnage puisque c’est lui qui va convaincre Staline de l’importance stratégique de posséder l’arme nucléaire. Cela tombe à pic, Beria avait depuis de longues années infiltré plusieurs espions auprès de la communauté scientifique américaine. Le fameux « Projet Manhattan » mené par les USA n’a alors plus rien de secret pour les chuchoteurs de Beria. Ses infos et ses schémas techniques, il les tient directement de la secrétaire d’Oppenheimer. Le Géorgien est sur tous les fronts, renseignements, avancées scientifiques, organisation industrielle, contre-espionnage, le pouvoir et l’influence de Beria ne cesse de grandir et commence à inquiéter Joseph Staline. Les deux hommes qui étaient pourtant si proches durant toutes ces années vont tous deux entamer une lutte d’influence en coulisses.

Beria était en effet un des seuls du régime à partager le quotidien de Staline. Les rares photos du petit père des peuples dans le cadre privé montraient un Beria très complice avec lui et très impliqué dans la vie familiale de Staline.

Beria avec la fille de Staline, Svetlana et son père en arrière-plan Ⓒ historytoday.com

Beria avec la fille de Staline, Svetlana et son père en arrière-plan Ⓒ historytoday.com

Staline ordonnera après la seconde guerre mondiale une réorganisation des services secrets. Prétextant une promotion, il nommera Beria Vice-Premier Ministre en charge de la sûreté de l’Etat. Une manœuvre visant surtout à l’écarter des services de renseignements. Il ira même jusqu’à nommer un de ses rivaux à son ancien poste, espérant secrètement voir les deux hommes se détruire l’un l’autre. Les dernières heures de Staline vont marquer l’apogée de la paranoïa au sein de son entourage. Il va finalement démettre son ancien ami de son poste à la sûreté de l’Etat et charger son successeur de monter un dossier sur Beria en vue de le faire définitivement chuter. La chute n’arrivera pas, Staline va finalement rendre l’âme en mars 1953. Alors que la suspicion va accabler Beria, le Géorgien ne va pas se laisser démonter et se positionnera même en tant que potentiel successeur de Staline, avec dans ses cartons des réformes tout à fait étonnantes, pour ne pas dire anti-communistes. Mais rappelez-vous, Beria n’a jamais été un socialiste convaincu. Son fils Sergo Beria dira de lui qu’il n’était ni marxiste ni communiste mais seulement ambitieux. Le Parti Communiste va évidemment s’y opposer avant de le faire arrêter et exécuter sans procès et sans preuves de sa présumée implication dans la mort du tyran communiste. Une page de l’URSS va alors se tourner.

Ce récit qui fait froid dans le dos nous montre en réalité l’ambition politique sans limites de Beria ainsi que sa cruauté sans égal lorsqu’il fallut se débarrasser des ennemis, aussi bien du peuple que personnels.

L’ivresse du pouvoir

Depuis sa jeunesse et ses premiers pas au sein du Parti Communiste, Beria ne rêvait que de pouvoir. Son ascension dans les hautes sphères de l’appareil politique n’a fait qu’aiguiser cet appétit au fil des années. Ce que Beria veut, il le prend. Le droit de vie ou de mort sur ses compatriotes géorgiens, il l’aura. Le droit de briser les carrières et les vies de ses rivaux, il l’aura aussi. Des millions d’esclaves à disposition dans les goulags, ce sera chose faite également. Il sera alors temps pour lui d’assoir sa domination sur un autre terrain de jeu, le sport.

Le Géorgien aimait réellement le football, il assistait dès qu’il le pouvait aux rencontres et pestait tel un banal supporter lorsque les choses ne tournaient pas en sa faveur. Devant notre petit écran ou dans les travées d’un stade, nous avons tous eu envie au moins une fois d’enfermer dans un placard un joueur qui venait de vendanger une occasion importante. Lui le faisait réellement.

« Starostin déglutit, son estomac se noue, il vient de comprendre que cet homme n’est autre que Lavrenti Beria, le chef du NKVD, son destin est scellé. »

Son obsession pour la victoire sur le terrain cachait en réalité l’envie secrète de mettre tous ses rivaux politiques à genoux. Battre le CSKA, par exemple, c’était clouer le bec aux généraux de l’Armée. Mais sa prochaine cible sera le tout puissant Spartak.

Dans les années vingt, l’équipe de Beria va subir une défaite en Géorgie face à une formation emmenée par un joueur hors norme du nom de Nikolaï Starostin. Quelques années plus tard, il tentera de faire signer l’ailier ainsi que ses trois frères au Dinamo Moscou. Sans succès, les quatre frangins vont décliner l’offre et préféreront faire partie de l’aventure Spartak Moscou. Beria n’oubliera jamais cette défaite et ce refus, lui qui voulait le meilleur pour son Dinamo adoré. En 1939, ce même Spartak va battre le Dinamo Tbilissi en demi-finale de Coupe d’URSS. Furieux, Beria va ordonner que le match soit rejoué. Et il le sera, alors même que la finale de la coupe avait été jouée quelques jours plus tard. En vain, le résultat sera le même. Au lendemain d’une nouvelle défaite du Dinamo Tbilissi face au Spartak, Starostin, alors dirigeant du club, se verra félicité de toute part dans les loges par les gens présents ce jour-là, mais au milieu des poignées de mains et des accolades, un homme ne bougeait pas, le fixant droit dans les yeux, en silence. Starostin déglutit, son estomac se noue, il vient de comprendre que cet homme n’est autre que Lavrenti Beria, le chef du NKVD, son destin est scellé. Le chef des services secrets va « monter un dossier » contre Starostin et le faire arrêter. En 1942, l’URSS est alors en guerre mais Beria ne délaisse pas le football pour autant puisqu’il en profite pour faire arrêter et déporter aux goulags Nikolaï Starostin et ses trois frères, Andreï, Aleksandr et Piotr. Le motif de leur arrestation est des plus limpides, leur style de jeu est « trop bourgeois », ça plus une tripotée d’autres chefs d’accusation bidons. Affaire classé, Beria a encore gagné.

Starostin va un temps servir les ambitions politiques d’un autre personnage, Vassily Staline, le fils du patron. Vassily, alors nommé à la tête de la toute nouvelle équipe du VVS Moscou (Armée de l’Air)n va faire sortir Starostin du goulag et tenter de l’intégrer à son équipe. Après avoir séjourné dans les appartements de Vassily, le joueur sera finalement débusqué par Beria et renvoyé illico presto à son exil forcé. Un destin tragique pour ce footballeur qui n’était à l’époque qu’une marchandise pour ces gens-là, servant uniquement les ambitions personnelles des uns et des autres à travers le football. Il faudra attendre la mort de Beria pour voir Starostin libéré et poursuivre sa carrière au Spartak Moscou en tant que président.


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Homme à femmes, Beria ne se privait pas pour se servir sans demander la permission lorsqu’une demoiselle lui plaisait. On ne disait pas non au chef des services secrets. Alors qu’il se pavanait sur un bateau un soir d’été sur les bords de la Mer Noire, accompagné de quelques membres du Parti, le Géorgien va apercevoir une femme en train de nager dans l’eau. Cette demoiselle se trouvait être une des nageuses de l’équipe de natation féminine du Dinamo. Une cible de choix pour le chef du NKVD, qui lui ordonne aussitôt de monter à bord de son bateau pour quelques moments privilégiés. Désireux d’être seul, Beria va alors ordonner sèchement à ses invités de sauter dans l’eau, ni plus ni moins. Tous s’exécutent sauf un, tentant d’expliquer à son supérieur qu’il ne savait pas nager. Lavrenti sort alors un pistolet et répète son ordre. Au final, l’homme aurait été secouru de la noyade par des personnes présentes sur la plage.

Quand Beria passait l’Armée à la moulinette

A travers l’histoire du personnage Lavrenti Beria et de la société Dinamo, l’on a pu constater l’acharnement du directeur des renseignements pour abattre son éternel rival, le Spartak Moscou. Créant ainsi la plus ancestrale des rivalités sportives soviétiques. L’après-guerre va marquer l’apogée sportive d’une autre société, celle de l’Armée Rouge, alors appelée CDKA puis CDSA de 1951 à 1956. Le club de la capitale va faire plier le voisin du Dinamo Moscou en 1946, 1947, 1948, 1950 et 1951, le reléguant à chaque fois à la seconde place. Une situation intolérable pour Beria qui ne supportait pas d’être vaincu par l’Armée. De plus, Beria trainait depuis la fin de la guerre une rancune vis-à-vis des généraux de l’Armée. La plupart de ces hauts gradés dirigeants la société CDKA s’étaient vu bardés de récompenses et de médailles pour leurs commandements durant le deuxième conflit mondial. Beria se sentit alors oublié et sa contribution à la victoire finale sous-estimée. Sa prochaine proie sera donc le CDKA de ces maudits généraux.

Durant toutes ces années, il s’acharnera sur les meilleurs éléments de son rival, alternant entre les menaces et les promesses en cas de signature au Dinamo. Il ira même jusqu’à promettre la libération du goulag des proches de certains joueurs, sachant qu’ils les avaient fait exécuter quelques mois auparavant. Et pour en rajouter une couche, le club de l’Armée avait débauché à la fin de la guerre l’ancien entraîneur du Dinamo Moscou et légende du coaching, Boris Arkadiev. En 1952, ce même Arkadiev sera nommé sélectionneur de l’équipe nationale pour les Jeux Olympiques d’Helsinki. Après une victoire sur la Bulgarie en tour préliminaire, les Soviétiques vont se heurter à la Yougoslavie. Un match nul 5 à 5 obligera les deux formations à un replay deux jours plus tard, perdu cette fois-ci par l’URSS sur le score de 3 à 1 et synonyme d’élimination. Comme le sport n’était pas que du sport pour tout ce petit monde, cette défaite va provoquer la colère de Staline, pour qui il était impardonnable de s’incliner face à la Yougoslavie de Tito. En effet, cette période de l’histoire coïncidait avec de vives tensions entre les deux dirigeants socialistes. Le résultat de ce match sera caché du grand public jusqu’à la mort du Tyran Rouge l’année suivante.

Cette défaite et cette disgrâce sur l’équipe va interpeller Lavrenti Beria, qui va immédiatement sentir l’odeur de la vengeance tel un requin rôdant autour d’une proie sanguinolente. Le rusé Beria va voir dans cette défaite le moyen de faire d’une pierre trois coups, se vengeant du CDKA et du traître Boris Arkadiev, tout en renforçant son équipe du Dinamo. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Staline ne va pas décolérer de cette histoire. Après seulement trois journées de championnat disputées en 1952, le commandant du CDKA Vassili Zaitsev sera convoqué au Comité des Sports pour prendre note de la dissolution de l’équipe alors que cette sélection de 1952 ne comptait que cinq joueurs du CDKA sur vingt au total. Coup de théâtre dans le football soviétique, en plus d’être dissoute, l’équipe sera rayée des livres d’histoire. Les championnats 1951, 1952 et 1953 seront déclarés sans vainqueurs. Interdictions aussi pour la presse de mentionner l’équipe du CDKA jusqu’à nouvel ordre.


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A ce jour, nous ne disposons d’aucune preuve incriminent de façon précise Lavrenti Beria dans toute cette histoire. Mais il est vrai que le Géorgien avait une certaine influence sur son compatriote Staline. En maître ès manipulation qu’il était, Beria aurait très bien pu s’arranger pour que Staline croie l’idée venue de lui, profitant de ses accès d’humeur qui contrastaient avec le sang-froid calculateur de l’ancien chef du renseignement. Instigateur ou non de cette mascarade politico-sportive, Beria en est ressorti grand vainqueur. Le CDKA était brisé, Boris Arkadiev fut disgracié et on lui retira son prestigieux titre de Maître émérite du sport Soviétique. Cerise sur la gâteau, les meilleurs éléments du CDKA Moscou seront intégrés au Dinamo Moscou. Le coup de maître était parfait pour Beria qui, à l’aube de l’année 1953, venait d’enterrer vivant le club de l’Armée après avoir lacéré de coups bas le Spartak durant des années.

Cette année-là sera aussi celle de la mort de Joseph Staline. Soupçonné d’y être pour quelque chose et surtout devenu encombrant pour le Parti, Beria sera arrêté puis exécuté quelques temps après. La légende raconte que ses geôliers lui aurait lancé un « Ton Dinamo adoré est fini, le Spartak est champion à nouveau » juste avant son exécution. Le général Batitsky s’est ensuite avancé avant de lui mettre une balle dans la tête. « C’est fait » dira-t-il, avant de conclure avec un élégant « Emmenez ce déchet dans la forêt et brulez-le ».

Exhibition et propagande, le British Tour 1945

La fin de la Seconde Guerre Mondiale annonçait l’avènement d’un conflit idéologique entre le bloc de l’Est et celui de l’Ouest. Les acteurs de cette guerre froide annoncée aiguisaient alors leurs lames chacun de leur côté. Si les armes nucléaires et les missiles à longue portée se mettaient peu à peu en ordre de bataille pour une confrontation disons « chaude »,  le soft power soviétique se préparait à une plus probable confrontation « froide ».

En 1944, les Britanniques, en quête de bonnes relations futures avec les Soviétiques, avaient alors envisagé une rencontre de football entre les deux nations. Une idée que réitèrera Winston Churchill en visite à Moscou en Mai 1945. Les Soviétiques vont alors accepter la proposition anglaise et y voir une chance de mettre en avant la supériorité de leur modèle à l’aube de la Guerre Froide. Mais pas question d’y envoyer une sélection nationale, ce sera le rôle du Dinamo Moscou, fer de lance des services secrets et champion en titre. De plus, le statut d’agents de renseignements ou assimilés des joueurs et du staff en faisaient les candidats parfaits pour voyager hors des frontières, faire le travail de propagande du parti et récolter quelques renseignements précieux. C’est acté, le Dinamo ira en Angleterre montrer que malgré la guerre et la dureté du régime stalinien, ses « fonctionnaires » sont les meilleurs. Au programme du British Tour, Chelsea, Cardiff, Arsenal et les Glasgow Rangers. Un condensé de ce que le Royaume avait de mieux à offrir.

Dans l’impossibilité de réserver des chambres d’hôtels à leur arrivée, l’équipe du Dinamo sera logée dans les baraquements d’une base militaire anglaise, ce qui va prodigieusement agacer les officiels du NKVD encadrant cette « sortie à l’Ouest ». Ce ne sera alors que le premier épisode d’une longue série d’engueulades entre Britanniques et Soviétiques. Un journaliste du Daily Express accrédité auprès de l’équipe russe décrira l’ambiance tendue dans le groupe et griffonnera : « Les joueurs donnaient cette impression qu’en cas de défaite, ils allaient passer six mois difficiles en Sibérie ». L’itinéraire de l’équipe dans la capitale londonienne sera soigneusement et préalablement établi par le NKVD, tout comme les règles de conduite et l’interdiction de parler à qui que ce soit, hormis les joueurs adverses le jour du match.

La première rencontre aura lieu à Stamford Bridge le 13 novembre 1945 où 74 496 personnes paieront pour voir ces « homo sovieticus » venus du froid. Les portes d’entrée vont céder devant une foule plus qu’enthousiaste, portant le nombre de spectateurs à environ 85 000 selon les estimations. Par précaution, Chelsea s’était attaché quelques jours avant le match les services de Tommy Lawton, avant-centre prolifique d’Everton et auteur de 24 buts en 22 matchs pour la sélection aux trois lions. Les Anglais prendront un avantage de deux buts à rien avant de voir la machine soviétique se mettre en route devant des spectateurs bien étonnés du niveau proposé par le Dinamo. Trois réalisations de suite et ce sera les Bleu et Blanc qui l’emporteront avec une petit controverse sur le dernier but, visiblement non valable pour cause de hors-jeu. Lawton s’en ira s’expliquer avec l’arbitre avant que ce dernier ne lui fasse un speech à base de « C’est ça la diplomatie ». Histoire vraie. L’Angleterre et ses joueurs seront dès la fin du match sous le charme de cette équipe pratiquant un football avant-gardiste.

Quelques jours plus tard, après une visite des docks de la ville, c’est Cardiff qui va passer à la caisse avec un 10-1 encaissé devant 45 000 personnes. Le lendemain, le journal communiste Daily Worker s’en amusera avec cette formule : « Les Britanniques devraient vendre leur arsenal nucléaire et se payer quelques joueurs russes ».

Troisième étape du British Tour et c’est le grand Arsenal qui va s’incliner sur le score de 4 à 3. Nouvelle polémique le lendemain, les Anglais arguant d’un arbitrage laxiste en faveur du Dinamo quand les Soviétiques se plaignaient de la composition de cette équipe d’Arsenal qui ressemblait plus à une équipe All-Star qu’autre chose. En effet, le coach d’Arsenal s’était attaché les services temporaires de bon nombre d’internationaux prêtés par leurs clubs pour l’occasion.

Même topo pour les Rangers qui avaient signé juste avant la rencontre l’Ecossais Jimmy Caskie, lui aussi en provenance d’Everton. Les dirigeants du Dinamo menaceront de boycotter la rencontre si Caskie était aligné ce jour-là. Avec 90 000 tickets déjà vendus à Ibrox Park, les Rangers vont céder. Deux partout, score final en Ecosse et mission accomplie pour les hommes du NKVD qui repartiront invaincus. La presse britannique qui surnommait jusqu’alors les joueurs du Dinamo les « Mystérieux Moscovites » va changer son discours et les affubler du surnom de « Silencieux Moscovites », en référence à l’attitude des joueurs bien silencieuse, se tournant systématiquement vers leurs interprètes ou leurs référents du NKVD avant de répondre.

Le coup de propagande des services secrets soviétiques sera une réussite sur tous les points. Le Kremlin va se féliciter du succès de l’opération et va même en faire un film de propagande au pays. Le quotidien sportif le plus lu d’URSS ne manquera pas de saluer la supériorité des Rouges : « Cette tournée est un triomphe pour notre école de football qui est basée sur le collectivisme, l’organisation et la foi en la victoire. Les caractéristiques de l’Homme Soviétique ». Tout cela est bien sûr relayé par la presse anglaise d’extrême gauche qui ne manquera pas elle aussi de souligner la supériorité du modèle soviétique, qui a rendu obligatoire l’éducation sportive pour tous ses citoyens.

Le célèbre écrivain George Orwell dira plus tard que cette tournée était une énorme erreur commise par les deux pays, posant selon lui les bases d’une haine réciproque entre les deux peuples. L’éternel débat pour savoir si le football rassemble les gens ou les désunit.

Igor l’espion du Dynamo Kiev

Si vous ne l’avez pas encore compris, les clubs sportifs de la société Dinamo étaient noyautés par les services secrets, surtout ceux susceptibles de voyager hors des frontières. Parmi eux, le Dynamo Kiev faisait figure de proue. Le club ukrainien apparaissait régulièrement dans les coupes d’Europe et voyageait donc souvent hors du territoire Soviétique. Ce genre de tournées européennes au pays des capitalistes étaient à la fois une aubaine et une source d’inquiétude pour les services secrets. Ces déplacements offraient la possibilité de fouiner partout où ils passaient mais ils avaient aussi un prix. Celui de la tentation de passer à l’Ouest. Il était donc vital pour l’Union Soviétique de tenir à l’œil ses sportifs et ses fonctionnaires.

En 2014, le journaliste russe Igor Fedorovich du site Sovsport.ru va briser le tabou en recueillant les propos d’un ex-agent ukrainien du KGB, affecté à la surveillance du Dynamo Kiev par les services secrets soviétiques. Igor Cherkasov s’était engagé au début des années 1980 dans les services de renseignement, le KGB. Après un an de formation, il est envoyé au Kazakhstan pour surveiller les activités de l’Ambassade des Etats-Unis, véritable nid d’espions selon lui.

Alors qu’il n’avait aucun lien avec le football (il confiera qu’il ne connaissait pas les joueurs du Dynamo Kiev et qu’il n’avait même jamais assisté à un de leur match), Igor Cherkasov sera affecté en 1986 aux « services spéciaux » de la société Dinamo avec comme mission officielle « d’assurer la sécurité des joueurs et du staff lors des déplacements dans des pays ennemis ». Le KGB lui fournira comme couverture un poste d’instructeur du Comité des Sports. Il racontera entre autres son émerveillement durant la Supercoupe de l’UEFA 1986 à Monaco face au Steaua Bucarest. Le standing des hôtels qu’il fréquentait un peu partout dans les capitales européennes avait de quoi faire tourner la tête de n’importe quel homme issu de la classe ouvrière soviétique.

Selon Cherkasov, les véritables membres sportifs de l’équipe n’étaient pas dupes en ce qui concernait les agents secrets qui les accompagnaient au quotidien. Il raconte même que Valery Lobanovskiy, le légendaire coach du Dynamo à l’époque, l’aurait choisi sur dossier car il était ukrainien. En plus de coacher le Dynamo et parfois la sélection nationale, l’on demandait donc à Lobanovskiy de sélectionner les barbouzes qui allaient l’accompagner. Les Soviets ont vraiment inventé le football total.

Notre espion parachuté Instructeur du Comité des Sports raconte dans son interview sa plus belle frayeur lorsqu’Ivan Yaremchuk (milieu de terrain du Dynamo Kiev) avait disparu de sa chambre d’hôtel un soir, à une époque où plusieurs clubs de l’ouest avaient formulé des offres pour s’attacher ses services. De plus, le lieu de résidence de l’équipe se trouvait à proximité d’une base de l’OTAN. Vous imaginez le niveau paranoïa proche du film d’espionnage. Yaremchuk sera finalement de retour dans la nuit, expliquant plus tard à son coach Lobanovskiy qu’il s’était tiré en douce pour rejoindre une handballeuse. Fin de l’alerte.

Comme bon nombre de ses camarades des services secrets, Igor va se reconvertir dans la sécurité privée après l’effondrement du bloc de l’Est. De cette épopée KGBesque, il garde en tête des moments de tensions lors des déplacements ainsi que l’omniprésence étouffante du Parti Communiste et de ses supérieurs. Mais son travail d’espion au sein du Dynamo Kiev lui rappelle aussi une soirée en Israël à boire des vodkas – jus de tomate avec Valery Lobanovskiy, entouré de belles danseuses du ventre.

Espionnage, hôtels de luxe, cocktails et jolies filles, un vrai roman de Ian Fleming ce Dynamo.

Igor Cherkasov en compagnie d'Oleg Blokhin Ⓒ sovsport.ru

Igor Cherkasov en compagnie d’Oleg Blokhin Ⓒ sovsport.ru

Le mythe de l’emblème

A travers les époques, les clubs Dinamo ont donné une certaine notoriété à l’emblème de la société sportive. Un losange, la lettre D à l’intérieur et les couleurs blanc et bleu. Cependant, les origines de cet emblème restent floues encore aujourd’hui. Si l’on est quasiment sûr que le nom et la devise sont sortis de l’esprit du poète russe Maxime Gorki, la paternité du logo reste toujours un mystère. Officiellement, l’emblème avec la lettre D est apparu dans le milieu des années vingt à la suite de la création de la société, tout comme les traditionnelles couleurs blanc et bleu. Oui mais voilà, en effectuant des recherches approfondies, des passionnés ont retrouvé traces de documents mettant à mal la version officielle.

Tout d’abord les couleurs. L’histoire affirme que la société Dinamo a été créée dans ses couleurs historiques et actuelles. Le blanc symbolisant la pureté et le bleu l’esprit brillant qui animent la police politique. Visiblement, une personne a retrouvé au sein du trésor familial une carte de membre de la société Dinamo remontant au milieu des années vingt.

Carte de membre de la société Dinamo Ⓒ ffk.kiev.ua

Carte de membre de la société Dinamo Ⓒ ffk.kiev.ua

Les couleurs rouge et vert apparaissent nettement sur la carte ainsi que sur d’autres documents de l’époque, indiquant que les dirigeants auraient pu changer leur fusil d’épaule concernant la charte graphique du club. Selon certains, ces couleurs auraient été jugées trop proches de celles de la société de l’Armée et donc abandonnées au bout de trois ans. C’est en 1926 que va se présenter au public l’équipe de football du Dinamo Moscou, arborant la lettre D sur un maillot rayé blanc et bleu. Les passionnés de l’histoire du club ont alors poussé les recherches encore plus loin concernant la paternité de ce fameux logo. Et là aussi les histoires ne sont pas concordantes.

Selon le club du Dinamo Moscou, le D aurait été dessiné par Oleksandr Borisov, alors attaquant de l’équipe au tout début de son existence. Un ancien footballeur qui deviendra par la suite rédacteur en chef du premier magazine officiel du Dinamo. Toujours selon le club russe, le fameux D serait donc né en 1925, deux ans après la création du club, venant ainsi prendre sa place au milieu du losange. Place laissée quasiment vide depuis deux ans par manque de créativité de la part des créateurs de la société.

Seulement, le logo a fini par réapparaître au cours des recherches effectuées sur la question. Arboré sur les uniformes du 16e régiment des grenadiers Mingréliens basé dans la région de Krasnodar. Ce régiment datant de l’époque impériale n’était pas n’importe lequel puisqu’il était commandé à la fin du 19ème siècle par le Grand-Duc de Russie Dmitri Konstantinovitch Romanov, de la famille du Tsar. Lui aussi assassiné par les Bolchéviques.

Uniforme du 16ème Régiment de Grenadiers Ⓒ ffk.kiev.ua

Uniforme du 16ème Régiment de Grenadiers, vous ne remarquez rien ? Ⓒ ffk.kiev.ua

Mais alors cet attaquant du Dinamo Moscou, cet Oleksandr Borisov aurait-il plagié le logo, ou cette histoire de footballeur-artiste aurait-elle été inventée de toute pièce par les services secrets pour masquer la disons « gênante » origine du logo ? Il se murmure en effet que le célèbre D aurait été servi sur un plateau par le bien connu Maréchal Boris Shaposhnikov, un ancien de ce fameux Régiment Mingrélien qui deviendra plus tard un proche de Felix Dzerjinski pendant la révolution. Ce cher Maréchal aurait-il fait une blague à ses camarades Bolchéviques des services secrets en leur suggérant un logo impérialiste ? C’est ce qu’on appellerait de nos jours un énorme troll ! Théorie tirée par les cheveux ou non, connaissant la capacité des Soviétiques à s’arranger avec la réalité, il n’est pas impossible que certains se soient aperçus de la supercherie bien trop tard, préfèrent nous servir l’histoire du footballeur dessinateur.

Des hommes en or

Au milieu de tout ce fatras politique, des sportifs d’exception ont écrit l’histoire de cette société. Comment ne pas penser à Lev Yashin, l’araignée noire du Dinamo Moscou. Sans doute le meilleur gardien de tous les temps et toujours unique détenteur d’un Ballon d’Or à son poste. Comment ne pas évoquer l’immense Oleg Blokhin, Ballon d’Or 1975, le redoutable attaquant du Dynamo Kiev, dont les statistiques en carrière ne seront jamais battues. Tout comme son successeur, Igor Belanov, qui ramena en 1986 un troisième Ballon d’Or à l’Union Soviétique. Comment ne pas parler de Valery Lobanovskiy, le père du football total et emblématique coach du Dynamo Kiev.


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En 1991 s’est refermée la page du football soviétique après 54 éditions. Au coup de sifflet final, la société Dinamo comptait dans sa vitrine la moitié des trophées de l’Union Soviétique ainsi que quelques pimpantes coupes d’Europe. En effet les Dinamo de Kiev (13), Moscou (11), Tbilissi (2) et Minsk (1) affichent à eux quatre 27 titres de champions en 54 participations.

Ils sont aussi les seuls possesseurs de titres européens. Ce qui devait être le joyau de la couronne des services secrets, le Dinamo Moscou, a pourtant échoué sur la scène européenne avec comme meilleur performance une finale de Coupe des Vainqueurs de Coupe (C2) perdue en 1972 au Camp Nou face aux Glasgow Rangers. Un match perdu sur le score de 3 à 2 dans un contexte particulier, puisque des supporters écossais avaient envahi la pelouse avant la fin de la rencontre. La fédération soviétique exigea en vain que la finale soit rejouée. Tout comme certains journalistes accusant la « police fasciste de Franco » de complaisance envers les hooligans écossais face à des Soviétiques qui dérangeaient.

Le compteur est finalement débloqué en 1975 par la bande à Blokhin qui étrille les Hongrois du Ferencváros en finale de la C2, avant de martyriser le grand Bayern en Supercoupe de l’UEFA. Même coup en 1986 pour le Dynamo Kiev, qui écrase l’Atletico Madrid à Gerland avec son duo de Ballons d’Or Blokhin-Belanov. Entre ces deux épopées ukrainiennes, se glisse le Dinamo Tbilissi en 1981 qui ramène lui aussi la C2 au pays après avoir battu en finale le club est-allemand du Carl Zeiss Iéna.


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La chute après l’URSS

Comme nous l’avons vu avec la société sportive CSKA, la chute de l’Union Soviétique a entraîné des changements immédiats dans la gestion des clubs. A la veille de cette chute annoncée, l’économie soviétique n’était plus que l’ombre d’elle-même et la « détente » amorcée par Mikhail Gorbatchev en 1985 va peu à peu mettre fin aux subventions d’Etat accordés aux branches sportives. Bien que considérablement réduits depuis toutes ces années, les clubs Dinamo appartenaient alors toujours au KGB et donc au Ministère de l’Intérieur. Dans son for intérieur, Gorbatchev connaissait la dangerosité des services secrets et savait qu’un jour ou l’autre il devrait couper la tête du serpent.

Un évènement va pourtant précipiter la fin de l’existence du KGB et redistribuer les cartes, c’est bien sûr la tentative ratée de putsch d’Août 1991, opérée par les vieux de la vieille du Parti Communiste. Et parmi eux, le directeur des renseignements le général Vladimir Krioutchkov, le disciple de Yuri Andropov, ce bon monsieur lui aussi ex-directeur du KGB et patron du Dinamo qui inventa dans les années 60-70 l’internement psychiatrique des opposants politiques sous prétexte de « Schizophrénie latente ». Le putsch de Moscou va échouer et Krioutchkov sera arrêté, donnant ainsi à Gorbatchev l’occasion de démanteler le KGB.

Les caméléons de la Loubianka

La fin de l’URSS va marquer la privatisation massive de l’économie en Russie. Afin d’empêcher tout retour en arrière, Mikhail Gorbatchev va confier plus de 70% de la production nationale au secteur privé. S’ouvre alors une gigantesque braderie, dans une totale opacité. « On m’a nommé milliardaire », cette célèbre phrase en Russie résume assez fidèlement le processus de privatisation dans les années 1990. Les clubs de football n’échappent pas à ces méthodes douteuses.

Orphelins de leurs puissants services étatiques, des hauts gradés de l’armée, de l’administration et bien sûr des services secrets vont s’improviser banquiers ou businessmen du jour au lendemain pour devenir ce que l’on appelait des « milliardaires autorisés ». Des pans entiers de l’économie russe seront alors confiés à des « anciens » du KGB qui pourront ainsi continuer à s’amuser avec leurs clubs de foot favoris. Tels des caméléons élevés en captivité à la Loubianka (siège du KGB à Moscou), cette poignée de nouveaux riches va rapidement s’adapter à ce nouveau monde financier. Savoir s’adapter en toutes circonstances, c’est surement dans le manuel du parfait espion.

Les nouveaux tauliers

La fin de l’Union Soviétique signifiait pour ces centaines de clubs l’obsolescence programmée de leur modèle de gestion. L’âge d’or de l’espionnage était derrière eux, tout comme la folle course à l’armement qui avait permis à l’Armée Rouge de se gaver durant tant d’années. Que sont alors devenus les trois joyaux de la couronne Dinamo ? A Moscou, à Tbilissi et à Kiev, les trois principaux clubs de la société Dinamo vont faire leur mue, avec plus ou moins de réussite, autant dans la méthode que dans les résultats.

Le Dinamo Moscou est un cas d’école en matière de transition ratée. La réduction massive des subventions publiques va plonger le club dans un état végétatif, passant entre les mains d’oligarques peu fiables mais toujours sous la coupe des grands pontes des services secrets. Au milieu des années 1990, plus de 500 officiers du Ministère de l’Intérieur étaient encore rattachés au Dinamo. C’est à se demander ce qu’ils pouvaient bien y faire. Se succéderont à la tête de la société sportive, Vladimir Pronichev puis Sergeï Stepachin, tous deux directeurs successifs du FSB, avant de voir arriver un certain Boris Rotenberg, ancien prof de judo de Vladimir Poutine et membre du clan de St. Petersbourg. Un « milliardaire autorisé » du Kremlin qui a fait fortune dans le secteur bancaire avec son frère Arkady. En 2009, la banque russe VTB va mettre la main sur 74% des parts du Dinamo Moscou et nommer à la présidence Boris Rotenberg, avec dans son sillage Aleksandr Bortnikov. Ancien du contre-espionnage au KGB à St. Petersbourg et fraîchement nommé directeur du FSB, les barbouzes ne sont jamais très loin.

S’en suivra comme souvent un projet ambitieux avec de grosses signatures et un stade flambant neuf dans les cartons avant que la réalité ne rattrape le club. Le Fair-play financier de l’UEFA et les sanctions économiques contre la Russie ne vont pas arranger les choses, précipitant la fuite des joueurs vers d’autres clubs avant que la relégation en FNL ne vienne frapper le Dinamo pour la première fois de son histoire, période soviétique incluse. Accablé par la mauvaise gestion du club, les sanctions européennes et cité en plus dans les Panama Papers, Boris Rotenberg démissionnera de son poste de président du Dinamo Moscou pour finalement prendre les rênes du Dinamo St. Petersbourg, le petit frère. Résultat des courses, le club est aujourd’hui au bord de la banqueroute et en passe de disparaître avec, selon son président actuel Yevgeni Muravyov, une dette accumulée de près de 13 milliards de roubles, soit environ 188 millions d’euros.

En ce qui concerne la Géorgie, le club phare de la capitale va tomber entre les mains du peu fréquentable Arkadi Patarkatsichvili dit « Badri ». Pur produit du modèle soviétique, Patarkatsichvili va lui aussi profiter de la chute de l’URSS pour piquer sa part du gâteau. Proche des milieux mafieux russes, Badri était surtout un ami de Boris Berezovsky. L’oligarque qui s’est vu octroyer des parts dans l’industrie automobile, la compagnie aérienne Aeroflot, les médias ainsi que la compagnie pétrolière Sibneft, ancêtre de Gazprom, dirigée par Roman Abramovitch. Tout ce petit monde va organiser son business sous la présidence de Boris Eltsine et grassement s’enrichir. Badri va quant à lui s’offrir le Dinamo Tbilissi aux débuts des années 2000 avant d’être nommé président du Comité Olympique Géorgien. Présidence dont il sera destitué en 2007 pour corruption. S’en suivra une carrière politique marquée par bien d’autres affaires louches puis une mort suspecte à son domicile anglais qui en rappelle d’autres.

En Ukraine maintenant, les municipalités vont hériter des clubs issus de ce système soviétique. La gestion du Dynamo sera donc confiée à la ville de Kiev avec le statut de société indépendante et sera dirigé par un certain Viktor Bezverkhy. Se croyant encore à l’âge d’or des commissariats au peuple, Bezverkhy va dépenser l’argent qu’il n’aura pas. Octroyant des salaires élevés et des voitures de luxe à ses joueurs. Mais voilà, les subventions de l’Etat ne tombant plus, le club va se retrouver au bord de la faillite à l’été 1993. Voyant la fin de ce monument arrivé, un groupe de passionnés du club et de possibles repreneurs va se réunir pour proposer la privatisation du club et l’instauration d’un conseil d’administration. Le conseil municipal de Kiev accédera à la demande et va donc céder le club ainsi que ses installations au groupe industriel et financier Slavutych. La présidence du club sera confiée à Grygoriy Surkis (futur vice-président de l’UEFA), PDG du groupe industriel et ancien responsable de l’urbanisme à Kharkov durant la période soviétique, avant de rejoindre l’équipe de la Mairie de Kiev. Parmi les membres du bureau du Dynamo, l’on retrouvera le Ministre de l’Intérieur, le directeur des services de sécurité, le responsable de la sécurité aux frontières ainsi que le procureur général. Le Dynamo Kiev finira par être cédé quelques années plus tard au deuxième frère Surkis, Igor, et définitivement purgé de toute influence étatique.

Le club de la capitale ukrainienne a sans aucun doute réussi le mieux sa transition en se sortant des griffes des services secrets et en confiant la gestion du club à de vrais hommes d’affaires, à la réputation (presque) clean. Le cas du Dinamo Moscou est quant à lui symptomatique du cancer qui gangrène l’Etat russe, la mainmise des anciens du KGB couplée à des apparatchiks aux business douteux, susceptibles de tout perdre du jour au lendemain.

La dernière affaire de dopage des athlètes olympiques russes a malheureusement mis en lumière les liens qui subsistent encore aujourd’hui entre le sport et les services secrets. Le KGB ne meurt jamais.

C’est ainsi que se referme la page Dinamo et le troisième volet de notre saga. Cette société sportive était, vous l’avez compris, le jouet d’hommes puissants et peu scrupuleux, qui ne jouaient que suivant leurs propres règles. Malheureusement pour la beauté du sport, la page services secrets ne s’est pas complètement refermée pour certains. Les époques changent, les organigrammes restent. Pour conclure, on vous laisse avec cette citation de Mikhail Gorbatchev : « Nous avons oublié le KGB, cet Etat dans l’Etat, l’adversaire le plus dangereux. Il ne faut pas laisser ce monstre en liberté ».

Rémy Garrel

Retrouvez les deux premiers numéros de la série : #1 Sport & société en URSS – L’armée

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#3 Sport & société en URSS – Les services secrets
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Consommateur de vodka, amoureux du Dynamo Kiev, défends l'intégrité territoriale de l'Ukraine sur Footballski.

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