Le football dans les RSS – #13 la Géorgie : Dinamo Tbilissi, la mécanique de l’ombre

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 29 novembre 2017

A moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique, avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Cette semaine, nous parlons de la Géorgie. Épisode 13 : Retour sur l’histoire du club Dinamo Tbilissi, un des plus célèbres de la société Dinamo. 

Retracer l’histoire du Dinamo Tbilissi c’est plonger en premier lieu dans les débuts de l’Union Soviétique. Club majeur du championnat d’URSS durant près de 60 ans, c’est d’ailleurs un des seuls à n’avoir jamais été relégué en seconde division. Membre de la grande famille des sections sportives « Dinamo » c’est aussi un représentant majeur de l’histoire politique soviétique. Par ailleurs, en tant que seul représentant géorgien dans ce championnat pendant la quasi-totalité de son histoire le Dinamo avait également un rôle social et historique tout désigné pour près de cinq millions de personnes.

Dès les débuts l’ombre du « Himmler » de Staline

Créée en 1923 par Félix Dzerjinski la société sportive Dinamo est placée d’office sous la tutelle du ministère de l’intérieur soviétique. Chargé de mettre en application les nouvelles directives sur l’éducation sportive du peuple soviétique, à l’instar de ses cousines du CSKA (au sein de l’Armée) ou du Spartak (au sein des syndicats) la société Dinamo se multiplie en quelques années, essaimant aux quatre coins de la toute jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques, qui voit fleurir en même temps les antennes de cette chère police politique. En 1925 c’est ainsi à Tbilissi qu’est créée une section sportive sous l’égide de ce qui s’appelait à l’époque GPU, puis Tchéka et enfin NKVD.


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Coup de bol, la Tchéka comporte à l’époque un ambitieux dans son effectif, qui de plus adore le football et va s’empresser d’organiser le club du Dinamo Tbilissi, organisation plus ou moins amateure à l’époque, en véritable organe de propagande au service de la police politique. Cet homme c’est Lavrenti Beria, originaire d’Abkhazie, plus ambitieux que réellement idéologue s’accordent à dire la plupart des historiens, connu alors principalement pour avoir réprimé la révolte du peuple de Tbilissi en août 1924 n’acceptant pas la marche vers le soviétisme forcé et se rêvant en nation indépendante. Avec 10 000 personnes exécutées, la répression est un succès aux yeux des bolcheviques et notamment de son compatriote Staline, qui commence à porter un œil attentif à ce jeune bureaucrate aux dents longues (Beria a alors à peine 26 ans). Promu à la tête des services secrets géorgiens en 1927, il est ensuite nommé secrétaire du Parti Communiste de Géorgie, puis de toute la Transcaucasie en 1932. Finalement, Beria accède au poste de directeur des services secrets de l’URSS en 1938, respectant parfaitement la coutume de l’époque en faisant assassiner son prédécesseur, une pratique dans laquelle il est passé maître depuis bien longtemps. A la conférence de Yalta en 1944 Staline l’introduira auprès de Roosevelt en ces mots : « Voici notre Himmler à nous. »

Beria, avec sur ses genoux Svetlana, la fille de Staline, lui-même assis à l’arrière plan © historytoday

On l’a dit, Beria aime le football. Joueur lui-même à ses heures perdues, il n’aime rien tant que se rendre au stade, crier son amour pour son Dinamo chéri et ses joueurs qu’il connait personnellement. En signe de son implication, le stade du Dinamo Tbilissi portera d’ailleurs pendant seize ans son nom : Lavrenti Beria Dinamo Stadium. Un des aspects attachés à la personnalité de Beria était également son penchant pour les femmes, lui qui pouvait à tout moment, en tant que chef des services secrets, s’octroyer un moment privé avec l’une d’entre elle, quelque soit la volonté de cette dernière, celle de sa famille et encore moins de son mari. Il appliquera plus ou moins la même brutalité dans le choix des joueurs qui formeront son équipe, et en premier lieu au Dinamo Tbilissi, qui deviendra en quelques années le seul et unique représentant autorisé de la Géorgie sur le plan national. Désormais tout joueur ayant un talent supérieur à la moyenne dans la république caucasienne est amené à évoluer au Dinamo. C’est de cette façon qu’il fait venir Boris Paichadze, première légende du club, en lui promettant la libération de son père, envoyé au goulag deux ans auparavant, promesse qu’il ne respectera d’ailleurs jamais. Grace à son attaquant de poche vedette et à la finesse technique de ses joueurs, le Dinamo Tbilissi fait ainsi des débuts tonitruants dans le tout nouveau championnat d’URSS créé en 1936.

Dans l’autre sens, les joueurs du Dinamo étaient considérés comme des agents du NKVD, et pouvaient espérer avoir une belle carrière dans ce domaine grâce à l’appui de Beria. C’est ainsi qu’en 1937, Grigol Pachulia, entraîneur du Dinamo lors de la première saison dans l’élite âgé d’à peine 33 ans, est nommé chef du NKVD en Abkhazie, et remplacé par un certain Jules Limbeck. Selon les archives du KGB, l’ancien latéral gauche aura montré autant de talent balle au pied que dans l’application des tortures les plus fines lors de ses interrogatoires.


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Placés d’office en deuxième division malgré des résultats en matchs amicaux des plus prometteurs, les lurji-tetri (Bleu et Blanc dans la langue de Kaladze) n’ont besoin que de cinq matchs pour accéder au plus haut niveau. Une place dans l’élite que les Caucasiens ne quitteront plus de leur histoire.

Des « rois sans couronne » à la « génération dorée »

Les années 30 et 40 se succèdent et voient les Géorgiens tout en haut de l’affiche, sans pour autant arriver à remporter un premier titre, qui reste chasse gardée des clubs moscovites. Deuxièmes en 1939, 1940, 1941 et 1951, troisièmes en 1936, 1946 et 1947, la coupe d’URSS se refuse également à eux avec trois finales perdues (1936, 1937, 1946). Naturellement le surnom de « rois sans couronne » s’impose bien vite dans les esprits pour qualifier cette équipe qui produit un des jeux les plus agréables du championnat pour le public mais semble préférer la défaite héroïque au froid réalisme nécessaire à la victoire.

Le début des années 1950 marque un tournant dans l’histoire du Dinamo, coïncidant avec la disgrace que connait d’ailleurs Beria entre temps. Ecarté de ses principales fonctions par Staline dès 1946 mais promu à des postes honorifiques, il est même prévu d’être assassiné avant d’être sauvé par la mort de Staline qui intervient avant que son « dossier » politique ne soit complètement monté. Finalement il ne lui succède guère que six mois. Trop gênant, trop réformateur, il est arrêté et exécuté en fin d’année 1953. Pour autant, la pression des autorités sur le Dinamo ne baisse pas, bien au contraire. Cette même année, le Premier Secrétaire du Parti Communiste de Géorgie, Akaki Mgeladze, prévient les joueurs de l’équipe que « s’ils ne remportent pas le championnat cette année, ils seront tous tués. » Malgré cette excellente source de motivation, les Géorgiens ne finissent que deuxièmes cette année-là, une fois encore. Et bien que possédant dans ses rangs un des plus grands buteurs du club en la personne d’Avtandil Gogoberidze, le Dinamo rentre dans le rang cette décennie en accrochant d’anonymes places dans le ventre mou du championnat.

Le renouveau intervient avec la nomination de deux entraîneurs qui vont redonner une identité au Dinamo. Il s’agit tout d’abord d’Andro Jordania, entraîneur à trois reprises (1945-1947, 1955, 1959-1961), qui va réellement fonder les bases de ce que sera ce club pour les années à venir. C’est notamment lui qui fait venir un tout jeune joueur de 17 ans au talent évident mais impossible à canaliser : Mikheil Meskhi. Sous les ordres de Jordania, Meskhi met progressivement sa formidable technique au service du collectif. C’est ensuite avec Gavril Kachalin, également sélectionneur par intermittence de l’équipe nationale soviétique, que Meskhi et ses copains s’adjugent leur premier trophée.

Le Dinamo Tbilissi champion en 1964 © fcdinamo.ge

En battant le Torpedo Moscou lors d’un match d’appui disputé à Tashkent en novembre 1964, le Dinamo Tbilissi devient ainsi le deuxième club non-russe à remporter le championnat soviétique, trois petites années après le Dynamo Kiev. Par ses performances, qui permettent à de nombreux joueurs de représenter l’équipe nationale soviétique, et par son style de jeu, le Dinamo Tbilissi reçoit ainsi les honneurs du journal France Football, qui va forger introduire l’image d’un football « à la sud-américaine » :

« Le Dinamo a de grands joueurs, de la technique, du talent, et de l’intelligence. En Europe de l’Est, c’est la meilleure représentation du football sud-américain. »

En effet, avec le saltimbanque Meskhi, dont les exploits font déplacer les foules dans tous les stades du pays, et les flèches Slava Metreveli et Murtaz Khurtsilava, le Dinamo Tbilissi est loin de s’arrêter sur la route de ses succès. Pour cela, de 1969 à 1976, le stade Dinamo subit de profond changement et triple quasiment sa capacité. Grâce à l’appui d’Edouard Chevarnadze, dirigeant de la RSS de Géorgie et futur président de la Géorgie indépendante, assisté de la légende Boris Paichadze, le Dinamo se dote alors d’un écrin de 78 000 spectateurs, jauge bientôt portée à 100 000 pour certains matchs. Inaugurant ainsi le troisième plus grand stade d’URSS à l’époque, pour une population estimée à un peu plus de quatre millions d’habitants sur les 200 millions que compte toute l’Union, le Dinamo s’impose encore un peu plus comme une des places fortes du football soviétique. Et ses joueurs, comme des représentants de l’immense fierté d’un peuple qui voit là la seule opportunité de s’affirmer aux yeux des autres Soviétiques, et bientôt de l’Europe.

L’ancien stade Dinamo en 1935 (c) fcdinamo.ge

De la génération dorée au « Grand Dinamo »

Après les exploits permis par Andro Jordania et Gavril Kachalin, un nouveau technicien va modeler son équipe et en faire une véritable machine à gagner. C’est en effet Nodar Akhalkatsi qui fait son entrée sur le banc du Dinamo en 1976, et remporte dans la foulée la première Coupe d’URSS du club. Troisièmes à l’issue de cette saison, les coéquipiers de la nouvelle star David Kipiani vont accrocher la seconde place la saison suivante, puis le deuxième titre de champion de leur histoire en 1978. Régulièrement engagés en coupes européennes depuis quelques années, les lurji-tetri réalisent également des exploits sur le plan continental, en éliminant notamment l’Inter Milan de Giachinto Facchetti à la surprise générale, ou encore en surclassant le Liverpool de Kenny Dalglish 3-0.


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Mais l’apogée du Dinamo Tbilissi est atteint lors de la saison 1981, la cinquième à la tête du Dinamo pour Nodar Akhalkatsi. Sous ses ordres le Dinamo Tbilissi a gagné un titre de champion, deux coupes d’URSS et n’est jamais sorti des quatre premières places. Cela, Akhalkatsi le doit à son travail mais il sait également qu’il peut compter sur son bras droit en la personne de David Kipiani. Rapide, technique et influent il est la pièce maîtresse du jeu d’Akhalkatsi, « Son professeur, son deuxième père » avec qui il échange beaucoup sur les principes du jeu. Élu meilleur joueur soviétique en 1977, Kipiani n’est cependant pas la seule star de cette équipe, qui détonne par son jeu rapide, technique et très offensif. En effet c’est son compère Ramaz Shengelia qui empoche ce titre de meilleur joueur soviétique en 1978, puis Aleksandr Chivadze en 1980, avant qu’il ne revienne à Shengelia en 1981. Quatre titres de meilleur joueur d’Union Soviétique en cinq ans pour l’effectif du Dinamo Tbilissi, excusez du peu !

En cette année 1981, les Géorgiens sont donc engagés en Coupe des Vainqueurs de Coupe. En quart de finale, c’est West Ham qui est sèchement battu 4-1 à Boleyn Ground, victoire marquant les esprits de toute une génération de petits Anglais après la démonstration face à Liverpool. En demi-finale, le Feynoord Rotterdam vient ensuite se faire corriger 3-0 à Tbilissi devant 90 000 personnes. À l’issue de ce match, Kipiani reçoit d’ailleurs une proposition incroyable de la part du club hollandais, prêt à payer 2,5 millions de dollars pour s’attacher les services du meneur de jeu, soit l’équivalent de ce que Naples payera deux ans plus tard pour Maradona, et a déjà tout prévu pour organiser son évasion d’Union soviétique. Mais il est pour lui impensable de quitter sa famille et Tbilissi dans ces conditions.

Les vainqueurs avec le trophée de la Coupe des Vainqueurs de Coupe 1981

Enfin, la bande à Akhalkatsi domine en finale l’équipe est-allemande du Carl Zeiss Iéna 2-1. Les nouveaux héros arrivent deux jours plus tard à Tbilissi, le temps de laisser retomber quelque peu la ferveur des supporters qui les accueillent bien évidemment en masse à l’aéroport. Des supporters qui pour la plupart n’ont pas eu la moindre chance de supporter leur équipe à l’extérieur. En effet, bien que Beria ne soit plus là depuis longtemps, les déplacements de résidents hors Union Soviétique sont réservés à une poignée d’initiés, triés sur le volet par les services de l’Etat. Une triste situation sachant que le Carl Zeiss Iena, situé en Allemagne de l’Est, applique les mêmes consignes. La finale de 1981, disputée à Dusseldorf, en RFA, est ainsi jouée donc devant à peine 5 000 supporters. Rien à voir avec les folles affluences du Dinamo Stadium donc.

L’ère Kipiani-Akhalkatsi au Dinamo est alors à son apogée et la saison suivante se termine sur une demi-finale de C2 perdue face au Standard de Liège de Raymond Goethals. Le début d’un déclin aussi rapide qu’inattendu.

Le tournant de l’indépendance pour un « club nation »

Après avoir connu les sommets, la chute est d’autant plus rude pour le Dinamo, qui ne retrouve plus son niveau de jeu et voit partir à la retraite ses meilleurs joueurs les uns après les autres, sans que ceux ci ne soient remplacés par des éléments du même calibre. Par-dessus tout, le Dinamo commence à ressentir les soubresauts progressif du délitement du bloc de l’Est et joue le 27 octobre 1989 son dernier match officiel dans le championnat soviétique face au Dynamo Kiev. Match d’autant plus symbolique qu’il s’agit là des deux plus grands clubs soviétiques non russes, mais également une affiche et un score identique (2-2) à leur premier match officiel dans ce championnat.

Une nouvelle page de l’histoire du club se tourne avec la première participation au tout nouveau championnat de Géorgie indépendante. Signe de l’importance du moment, ce sont plus de 100 000 personnes qui viennent , comme aux plus belles heures, garnir le Dinamo Stadium pour voir leur équipe affronter le Kolkheti Poti. Malgré la défaite 1-0, le club finit par remporter logiquement le championnat, puis les neuf suivants… Malgré les talents qui émergent durant cette décennie 90, comme Shota Arveladze et ses frères, Temuri Ketsbaia, Giorgi Kinkladze, ou encore Kakha Kaladze, le Dinamo souffre du manque de compétitivité de son championnat domestique. Affecté par une crise économique et les guerres civiles qui frappent le pays, le club voit d’ailleurs ses joueurs majeurs quitter le pays de plus en plus tôt. Shota Arveladze part faire les beaux jours de l’Ajax et des Rangers, Kinkladze illumine les pauvres matchs de Manchester City jusqu’en troisième division et Ketsbaia ceux de Newcastle et de l’AEK Athènes.

En réaction à son nouveau statut, les dirigeants tentent également de tourner la page des années soviétiques et de l’emprise du KGB en renommant le club Iberia, du nom d’un ancien royaume antique. L’expérience ne dure pas longtemps, à peine deux ans (1990-1992), les supporters restant malgré tout attachés à un nom, bien plus, un symbole, leur rappelant les grandes heures, celles où le Dinamo faisait jeu égal avec les clubs russes et ukrainiens.

Avec ses 16 titres et 7 Coupes de Géorgie, le Dinamo reste aujourd’hui un monstre dans son championnat mais un anonyme au plan de l’ancien espace soviétique et encore plus de l’Europe. Pour un club qui avait reçu pour mission de représenter une nation entière, c’est un cruel retour à la réalité, marqué par un désintérêt et des affluences en chute libre. Quand les « agents libres » qu’étaient les joueurs du Dinamo sur un terrain se retirent, pour ne laisser plus qu’une coquille vide, peuplée d’ombres.


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