Jules Limbeck, destinée tragique chez les Soviétiques

Raphaël Brosse
Raphaël Brosse - Publié le 29 août 2016

L’histoire de Jules Limbeck, c’est avant tout celle d’un homme qui n’a cessé de voyager dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, de sa Transylvanie natale jusqu’à Moscou, en passant notamment par Istanbul et Paris. C’est aussi celle d’un entraîneur qui a imposé des méthodes de travail inédites en URSS, où il a eu le malheur de perdre un match amical contre une équipe étrangère. Un échec qui lui a coûté la vie.

S’intéresser à la vie de Jules Limbeck équivaut à parcourir un chemin clairsemé de zones d’ombre. Celles-ci sont nombreuses, concernant son parcours en tant que joueur, puis en tant qu’entraîneur et jusqu’à sa mort, dont les circonstances demeurent floues. Pour ce qui est de sa naissance aussi, les informations précises font défaut. Nous savons uniquement qu’il est né en 1899 en Transylanie, un territoire à l’époque rattaché à la couronne d’Autriche-Hongrie. Limbeck, de nationalité hongroise, se prénomme alors Gyula. Lui et ses parents déménagent à Budapest tandis que la Transylvanie profite du traité de Trianon, en 1920, pour officiellement passer sous pavillon roumain. C’est dans la capitale magyare que le jeune Limbeck fait ses premiers pas comme footballeur. Attaquant de formation, il porte successivement le maillot d’Újpest et de Ferencváros. Les deux grands rivaux budapestois règnent alors en maître sur le championnat local, en compagnie du MTK. Après un passage par la Belgique, il revêt également la tunique de l’Austria Vienne. Il y côtoie notamment un certain Matthias Sindelar, légende du football autrichien. Nous sommes au croisement des années 1920 et 1930, et Gyula Limbeck doit négocier le premier virage important de son existence.

limbeckÂgé d’une trentaine d’années seulement, le natif de Transylvanie décide en effet de raccrocher les crampons pour commencer une nouvelle carrière, cette fois-ci en tant qu’entraîneur. En mai 1930, il prend le chemin de la Turquie pour se retrouver sur le banc du Galatasaray SK. Arrivé en fin de saison, Limbeck ne peut empêcher Fenerbahçe d’être sacré champion d’Istanbul. Un titre qui ne lui échappe cependant pas lors de l’exercice suivant. Dans la foulée de ce championnat réussi, les Lions affrontent d’autres équipes européennes, telles la Juventus de Bucarest, l’Olympiakos, l’OFK Belgrade ou encore l’Eintracht Francfort. Ce match face aux Allemands, remporté 2-1, est le dernier de l’entraîneur hongrois à la tête de Galatasaray, puisque ce globe-trotter chevronné prend désormais la direction de la France. Nous sommes en 1931.

Dans l’Hexagone, Limbeck passe tour à tour à Lyon, le Racing club de France et Amiens, où il est même entraîneur-joueur. Surtout, il acquiert en 1935 un nouveau passeport, et la nationalité française qui va avec. Gyula s’appelle maintenant Jules. Mais ce n’est pas une raison pour poser ses valises et s’établir durablement dans son nouveau pays d’accueil. Le 1er janvier 1936, le Spartak Moscou est de passage à Paris, pour y disputer un match amical face au Racing, entraîné par Limbeck. Les locaux remportent cette rencontre de gala (2-1), mais l’essentiel est ailleurs. Le Comité de l’Union pour la Culture physique et des sports, qui vient de mettre sur pied le championnat d’URSS, est à la recherche de techniciens étrangers qui pourraient distiller leur savoir-faire dans les clubs soviétiques. L’entraîneur franco-hongrois, séduit par cette opportunité, part donc pour une nouvelle aventure. Il devient ainsi, avec le Tchécoslovaque Antonin Fivébr, l’un des premiers coachs étrangers à exercer en URSS.

Une méthode d’entraînement physiquement éprouvante

« Le football soviétique a un grand potentiel. Il manque un peu d’organisation, de discipline tactique et d’atouts techniques, mais il a pour lui la force et la vitesse, » avait déclaré Limbeck avant le match amical contre le Spartak. Ce n’est pas à Moscou qu’il doit commencer à faire ses preuves, mais en Ukraine. Après être rapidement passé par Zaporozhye, il s’assied, au printemps 1936, sur le banc du Stal Dniepropetrovsk. Les joueurs doivent alors s’adapter à un tout nouveau rythme d’entraînement. Ils commencent les séances par des tours de terrain en chantant, ce qui permet de souder le groupe et de garder le moral. Le jeune entraîneur leur impose ensuite des exercices issus de la gymnastique et de l’athlétisme, parfois même du cross-country et, seulement après, il les autorise à toucher au ballon. Les Ukrainiens doivent enchaîner cinq jours de travail intensifs pour se voir octroyer un jour de sortie dans la semaine. Tactiquement, Limbeck met en place un système en WM, cher au football anglais rugueux et athlétique. Malgré toutes ces évolutions, le Stal termine seulement quatrième d’une poule composée de cinq équipes.


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Jules Limbeck quitte ensuite les rives du Dniepr pour la Géorgie, où il doit relever un challenge d’envergure : entraîner le Dinamo Tbilissi, qui vient de gagner sa place en première division du championnat soviétique. À son arrivée, le natif de Transylvanie explique à la presse locale que « l’équipe est forte, mais elle a besoin d’un entraînement sérieux et d’une réorganisation tactique. Nous travaillerons dur, à la fois physiquement et avec le ballon. Nous nous entraînerons quelle que soit la météo, parce que nous ne pouvons pas tolérer que les résultats de l’équipe dépendent de la pluie et du beau temps… Ils peuvent, et ils vont jouer mieux. » Comme annoncé, Limbeck applique donc à Tbilissi ses méthodes physiquement exigeantes. Les résultats suivent, puisque le Dinamo termine à une belle troisième place (sur huit équipes), un point seulement derrière le Spartak, champion. Les Géorgiens se hissent même en finale de coupe de l’URSS, où ils échouent face au Lokomotiv Moscou (défaite 2-0). En parallèle, le coach franco-hongrois organise, en juin 1936, des séminaires destinés aux entraîneurs de Transcaucasie (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et leur permettant de perfectionner leurs méthodes. À l’issue de ces réunions, 22 d’entre eux reçoivent symboliquement un diplôme. En plus d’avoir radicalement changé l’approche de l’entraînement sur le terrain, Jules Limbeck a donc également œuvré pour que la profession se développe au mieux en URSS.

© lokomotiv.info

© lokomotiv.info

À Tbilissi, des joueurs trop portés sur l’alcool

En dépit d’une saison très satisfaisante, le coach franco-hongrois ne fait pas l’unanimité dans le vestiaire du Dinamo Tbilissi. « Nous n’avons pas besoin d’un entraîneur, nous avons notre propre style de jeu, » déclare ainsi Boris Paichadze, attaquant vedette dont le nom est aujourd’hui porté par le plus grand stade de Géorgie. D’une manière générale, les joueurs sont réticents à effectuer les exercices imposés par Limbeck, jugés trop éprouvants physiquement. En outre, les Bleu et Blanc ont un penchant très prononcé pour la consommation d’alcool, ce que n’apprécie guère leur entraîneur. Ce dernier contrôle de près leur alimentation, ainsi que ce qu’ils boivent. Lors du repas de midi, les joueurs du Dinamo n’ont droit qu’à un verre de vin rouge. Un jour cependant, le gardien de but se présente sur le terrain d’échauffement dans un état d’ébriété avancé, après avoir bu les verres de plusieurs de ses coéquipiers. La sanction est immédiate : plus de vin rouge à table. « Le problème n’est pas l’alcool, affirme pourtant un membre de la direction du club. L’année dernière, les joueurs buvaient plus, mais jouaient aussi beaucoup mieux. » Plus en odeur de sainteté dans le Caucase, Jules Limbeck rejoint, en avril 1937, le Lokomotiv Moscou.


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Le Franco-Hongrois connaît des débuts compliqués avec les Cheminots, qu’il conduit à une décevante sixième place en championnat. En demi-finale de la coupe, le Loko s’incline 3-1 face au Dynamo, la faute principalement à des erreurs d’arbitrage ayant nettement favorisé le club de la police. Mais le match le plus important de la carrière de Limbeck, celui qui va lui coûter sa vie, a lieu un peu plus tard, en juin 1937. La Guerre civile espagnole fait rage lorsque la sélection du Pays basque (aussi appelée « Baskonia ») décide d’entamer une tournée à travers l’Europe, afin d’influencer l’opinion publique et de récolter des fonds. Après de difficiles négociations, le PCUS accepte que les Basques viennent disputer des rencontres sur le territoire soviétique, en commençant face au Lokomotiv Moscou. Certes, l’URSS soutient les Républicains espagnols face à Franco, par conséquent l’équipe basque sera accueillie chaleureusement. Il n’en demeure pas moins que la visite de cette formation étrangère doit être l’occasion d’exposer la suprématie du football soviétique.

Quand une défaite peut mener jusqu’au peloton d’exécution

Le 24 juin 1937, près de 90 000 Moscovites se pressent dans les tribunes du Stade Dynamo pour assister à ce qui devait être une démonstration de la puissance de l’Union. Ce fut une déroute. Le Lokomotiv de Limbeck est balayé par des visiteurs nettement supérieurs (1-5). « Jules Limbeck, considéré – pour une raison que j’ignore –  comme étant un expert du football européen, ne nous a pas parlé de la manière dont les Basques allaient jouer, peste Vassily Serdioukov, attaquant du Loko. Nous avons été complètement pris au dépourvu par leur système. Ils nous ont marqué quatre buts dans la première demi-heure, le temps qu’on comprenne ce qu’il se passait. En deuxième mi-temps, nous avons plutôt fait jeu égal avec eux. »14194398_10210025124765320_1163870692_n

Baskonia poursuit sa tournée sur le territoire soviétique en enchaînant les bonnes performances, ne s’inclinant que face au Spartak Moscou (6-2). Mais le mal est déjà fait. Alors qu’il aurait dû, de par son expérience d’entraîneur d’Europe occidentale, trouver des solutions tactiques et guider son équipe vers la victoire, Limbeck s’est montré totalement impuissant. Il doit maintenant endosser la responsabilité de ce terrible camouflet infligé à l’URSS de Staline. Le site internet lokomotiv.info révèle que le technicien franco-hongrois a simplement été « congédié » à l’issue de cette défaite, et que plus personne n’a entendu parler de lui ensuite. D’autres sources font état d’une fin de parcours bien plus glauque. Jules Limbeck a certes été démis de ses fonctions, mais il fut surtout, quelques jours après, arrêté puis fusillé. Le contexte de l’époque, celui des Grandes Purges et des procès de Moscou, est favorable aux arrestations massives et aux jugements sommaires, notamment concernant les étrangers. Âgé de 38 ans, Limbeck n’a pas été épargné et a donc payé de sa vie le fait d’avoir perdu un match de football. Un match amical.

Raphael Brosse

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A propos de l'auteur

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Raphaël Brosse

Etudiant en journalisme à Sciences Po Toulouse, je garde un souvenir inoubliable de mes quelques mois passés sur les rives de la Vistule, du côté de Varsovie. De retour en France, j'ai intégré la rédaction de Footballski, où j'écris principalement sur le foot hongrois. Avant, pourquoi pas, de repasser à l'Est.

1 commentaire

  • Bonjour,
    M’intéressant au football à Amiens des années 1920 à 60 (voir mon blog sur https://amiensfootbraun.wordpress.com/), je suis intrigué par la fin de Jules Limbeck, qui est effectivement passé par Amiens lors de la saison 1934-35. En dehors des sites sur Dniepropetrovsk, Tbilissi ou le Lokomotiv, avez-vous utilisé d’autres sources ? L’article Wikipedia en anglais le dit mort en 1955. Y aurait-il un doute sur sa « destinée tragique » ? – Didier Braun

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