Boris Paichadze, le gentil gagne toujours à la fin de l’histoire

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Antoine Gautier - Publié le 25 mars 2016

Il y a 15 ans, le 26 mars 2001 très exactement, le monde du football géorgien désignait ses légendes du 20ème siècle. Si le fantasque David Kipiani est nommé comme meilleur milieu de terrain et le virtuose Mikheil Meskhi meilleur attaquant, le titre de meilleur joueur géorgien revient sans conteste à Boris Paichadze. Une récompense logique pour un mythique attaquant du Dinamo Tbilissi qui a découvert le football en même temps qu’il le réinventait. En avant pour une plongée dans l’histoire du football géorgien. Avec le Dinamo Tbilissi en toile de fond dans 99% des cas.

La jeunesse sur les quais

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Boris Solomonovich Paichadze naît le 3 février 1915 à Onchiketi, dans la province de Koutaissi. Mais c’est à Poti, à l’époque l’un des plus grands ports de l’Union soviétique, que le futur attaquant grandit. Avec un père docker, Boris apprend vite à venir sur les quais décharger les bateaux. A cette époque le port de Poti est particulièrement connu pour être le point d’exportation des ressources minières de la région, notamment le manganèse des mines de Chiatura. Ce commerce amène ainsi sur les rives de la Mer Noire un grand nombre de bateaux venus d’Angleterre, et avec à leur bord…un ballon de football.

Comme souvent dans l’histoire du football des années 20, ce sont donc les marins britanniques qui transmettent les règles du football sur leur passage. En Géorgie l’attachement pour ce nouveau jeu est immédiat, d’autant plus qu’il peut être rapproché avec le Lelo, un jeu traditionnel géorgien proche du rugby (ou plutôt de la soule). C’est ainsi que le jeune Boris, alors étudiant au Collège Maritime de Poti, tape dans ses premiers ballons. Malheureusement pour lui, Boris Solomovich Senior ne l’entend pas de cette oreille. Pour cet homme rigoureux, qui a éduqué ses enfants (quatre filles et deux fils) dans l’esprit du travail et de la rigueur, ce nouveau jeu venu d’Europe peut être amusant mais surtout pas une activité honnête et encore moins un sport digne d’être pratiqué, contrairement au Lelo qu’il pratique lui même. A tel point que lorsque le patriarche se promène dans les rues de Poti, les jeunes gens qui tapent la balle à l’improviste dans les rues préfèrent s’arrêter de jouer et cacher leur balle.

« Je ne sais pas où ce salopard a appris à jouer ! »

Cependant, revenant un soir du travail, Boris Senior entend au loin un orchestre et la clameur d’une foule. Intrigué il se rapproche de la source de cette ambiance, qui  provenait du terrain de football créé par les dockers. Son propre fils était en train de jouer pour l’équipe du chantier naval contre l’équipage d’un navire en garnison venu de Kharkov ! Pour la première fois, Paichadze senior voyait son fils sur un terrain de football. Malgré la victoire 2-1, grâce notamment à un but de leur attaquant vedette, le père surpris et vexé dira à sa femme en rentrant « Je ne sais pas où ce salopard a appris à jouer ! ». Malgré tout, après ce jour, la rancune du père s’estompera autant que s’imprimera dans son esprit le souvenir de l’enthousiasme de la foule pour son prodige de fiston.

Le ballon et la mer

Les qualités de cet attaquant de poche (1.70) se découvrent rapidement et en font un élément incontournable de l’équipe du chantier naval. Car, pendant très longtemps, Boris Paichadze se voyait lier sa vie à la mer bien plus qu’au ballon rond. Son diplôme de mécanicien maritime en poche, il commence à travailler sur le Tendra, un pétrolier qui assure des liaisons régulières entre Odessa et Batumi. Poursuivant son rêve d’exploration, il s’inscrit alors sur la liste des bateaux prêts à partir pour l’étranger. Son rêve semble se concrétiser enfin quand il est accepté à bord du « Metalist » en partance pour l’Angleterre. Et pourtant il reçoit un télégramme avant son départ : « Père mort, venir vite ». Comme le raconte le site russe sport expert :

« Il était minuit passé quand le train est arrivé à Poti et malgré la nuit, les fenêtres de la maison des parents étaient sombres, alors qu’elles auraient dû être allumées pour la veillée funèbre. Boris frappa et c’est sa mère qui ouvrit : « Solomon regarde qui est venu ! ». Ni une ni deux son père se jeta à son cou, et il était en pleine forme. En réalité la seule menace qui planait était sur …l’équipe de football de Boris, qui devait jouer à Tbilissi un match décisif du premier championnat de Géorgie… Protestant tout d’abord (comment rejouer correctement alors qu’il avait mis de côté le football pendant un an ? ) le fils accepte enfin et permet à son équipe de l’emporter 2-1 grâce à un doublé de sa part. Cet événement marque un tournant dans sa vie, il se rend alors compte que le bateau « s’est éloigné pour de bon »

La mer s’est éloignée mais il a gagné une nouvelle passion. L’expéditeur du télégramme mystère restera longtemps inconnu. Il a été prouvé longtemps après que ce fut un coéquipier de Paichadze, Kalistratov Apollonovich Imnadze, qui avait forcé ce retour. Avec le recul, il apparaît que ce télégramme « blasphématoire » a peut être sauvé la vie de Paichadze, un grand nombre des équipages ayant voyagé hors d’Union soviétique dans ces années ayant été emprisonnés, voire assassinés.

Le père, le fils et le dictateur

Cette épisode marque aussi les premiers débuts de la véritable carrière de Paichadze. Avec son équipe de Poti, il est invité à une tournée en Ukraine où les Géorgiens jouent 29 rencontres, pour 27 remportées. L’équipe fait une grande impression technique et apprend en retour les innovations tactiques et la préparation physique pratiquées de l’autre côté de la mer Noire. Le capitaine de l’équipe, Ephraim Laytadze, a alors 42 ans et s’est attaché au cours de cette tournée à son attaquant vedette ainsi qu’à un autre virtuose Grigol Gagua. Devant un journaliste, soulignant l’écart d’âge entre lui et ses protégés, il assure que Boris et Grigol sont ses deux fils. Et toute la presse ukrainienne d’annoncer la composition d’équipe avec les redoutables Laytadze, père et fils.

De retour en Géorgie, les joueurs ont acquis un nouveau statut. C’est alors que le recteur de l’Institut Industriel de Transcaucasie (FIL) à Tbilissi, un fanatique de football impressionné par leurs exploits, décide de faire venir onze joueurs de l’équipe triomphale pour constituer sa propre équipe universitaire. Nous sommes en 1934 et voilà ainsi Boris Paichadze et ses collègues admis sans passer d’examen dans ce prestigieux institut, avec lequel ils remporteront le championnat universitaire à Moscou en 1935, le premier titre national pour le jeune attaquant.

Malheureusement le contexte politique de l’URSS des années 1930 laisse assez peu les histoires romantiques se développer à leur guise, quand bien même ce sont des Géorgiens qui impriment leur poigne de fer dans l’Union. En effet, Staline au pouvoir, son homme de confiance s’appelle Lavrenti Beria, secrétaire du parti communiste géorgien puis de toute la Transcaucasie, grand organisateur du goulag et chef du NKVD de 1938 à 1945. Ce charmant homme est à l’origine de la répression des soulèvements dans ces années-là, organise les grandes purges staliniennes en Transcaucasie, le massacre de Katyn lors de la Seconde Guerre mondiale ou encore la déportation des tatars de Crimée et des tchétchènes…


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borissEn 1936, donc, Beria est secrétaire général du parti communiste de Transcaucasie et chef de la police politique secrète (GPU ou Guépéou, une branche qui sera réunifiée sous l’appellation NKVD quelques années plus tard) en Géorgie. A cette date, le père de Boris Paichadze est alors emprisonné depuis 2 ans par cet organisme, sans que personne ne sache pourquoi ni pour combien de temps. On soupçonne cependant les activités politiques et le caractère de meneur de troupes de Paichadze Sr d’en être à l’origine. En 1905, il avait déjà été emprisonné un mois pour avoir conduit le soulèvement populaire des ouvriers de Poti.

1936 est enfin la date de création du premier championnat de football d’Union soviétique, et chaque fédération veut y placer ses représentants. En Géorgie c’est bien évidemment le Dinamo Tbilissi, créé en 1925 et émanation de la police politique (et donc de Beria), qui est censé placer la Géorgie au premier plan. Pourtant, le club est placé d’office dans la deuxième division du championnat. Ce n’est pas un problème pour Levranti Beria qui ne va pas se priver pour faire venir les meilleurs joueurs de Géorgie dans son Dinamo. En ce qui concerne Paichadze, il ne met pas longtemps à le convaincre grâce à un échange astucieux : Boris vient au Dinamo, en contrepartie son père sera libéré. Une libération qui n’interviendra pourtant jamais…

A l’instar d’une équipe du Dinamo Tbilissi qui comptait dans ses rangs des pointures comme Mikheil Berdzenichvili, Aleksandr Dorokhov, Levan Shavgulidze ou Grisha Gagua, Paichadze fait des débuts fracassants dans le championnat soviétique : 7 buts en 5 matchs lors de la première édition au printemps 1936 propulsant le Dinamo en tête de son groupe et lui garantissant l’accession pour l’élite du football soviétique. A l’automne, les Géorgiens finissent ainsi à la troisième place d’un championnat qu’ils ne quitteront plus de sitôt, grâce à 6 nouveaux buts (en 7 matchs) de leur attaquant de poche.

Entre ces deux championnats, il illumine également le quart de finale de coupe de l’URSS resté dans la légende contre le Spartak Moscou. A l’issue du premier match, le score de 3-3 ne départage pas les deux équipes. La nuit bien avancée et alors qu’il n’y avait pas d’éclairage artificiel, il fut décidé de rejouer le match deux jours plus tard. Encore une fois le score devait se clore sur un 3-3, avant que les joueurs du Dinamo ne marquent 3 buts dans le temps additionnel pour éliminer un des cadors du championnat soviétique.

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Les beaux hommes. Paichadze à gauche et ses coéquipiers V.Jorbenadze, G.Gagua, V.Berdzenishvili | © georgianjournal.ge

Les caucasiens enchaînent alors les bons résultats mais collectionnent les places d’honneur en championnat : deuxième en 1939, 1940, 1941, 1951, troisièmes en 1936, 1946, 1947. La coupe d’URSS se refuse également à eux avec trois finales perdues (1936, 1937, 1946). Boris Paichadze fera ainsi toute sa carrière au Dinamo Tbilissi, jouant plus de 200 matchs (championnat + coupe) pour 137 buts, ce qui le place d’emblée comme un des illustres représentants du club Fedotov. Entre 1937 et 1946, il participe également à tous les matchs de la sélection soviétique (7 matchs pour 5 buts). Meilleur buteur du championnat ex aequo lors de la saison 1937, il représente la première génération dorée de ce Dinamo, celle des « rois sans couronne ». Mais des rois en cage…

Avant que la guerre n’éclate, la famille Paichadze reçoit enfin la nouvelle de la libération du père lors de l’année 1941. Il leur est même demandé d’avancer la somme d’argent pour le trajet de Kotlas (le camp où il est détenu en Russie) à Tbilissi. Puis, aucune nouvelle. Un an plus tard, étant toujours sans nouvelles, Boris prend le risque lors d’un déplacement à Moscou de demander à rencontrer Beria en personne pour connaitre le sort de son père. Fidèle à sa réputation de sadique, le chef du NKVD commence par dire ne pas être au fait de la situation du père, puis se retire dans une autre pièce, avant de revenir et d’annoncer à Paichadze :

« Votre père est mort, depuis longtemps déjà, qu’avez-vous fait pendant tout ce temps là ? »

Boris Paichadze continuera cependant à défendre les couleurs du Dinamo Tbilissi de Beria jusqu’en 1951 où, à l’âge de 36 ans, une blessure au genou infligée par le joueur du Torpedo Moscou Nikolai Morozov le force à mettre un terme à sa carrière plus tôt que prévu. Quelques années après, il reconnaîtra que la gravité de cette blessure aura été autant psychologique que physique. Lui qui comptait sur ses appuis de feu et son centre de gravité extrêmement bas pour déstabiliser l’adversaire ne se sentait plus aussi insouciant dans l’utilisation de son genou. Il décide donc d’arrêter sa carrière, après 16 ans sous les couleurs du Dinamo Tbilissi. Une sortie sans fanfare ni célébration pour celui qui a fait rayonner le football géorgien en URSS. Qu’importe, le joueur va pouvoir se consacrer à son club de toujours. Bien qu’il ait toujours dit que le métier d’entraîneur ne lui convenait pas du tout, il ne peut refuser quand le club lui donne les clés de l’équipe pour la saison 1953-1954, espérant faire profiter de son aura une équipe qui n’a toujours rien gagné au plan national. Mais pour celui qui affirmait qu’il est impossible d’apprendre à jouer au football, l’expérience ne dure qu’un an. L’occasion de s’éloigner définitivement des terrains, et de consolider son héritage.

L’héritage, « le football ne s’apprend pas, il se vit. »

Quelle image laissera Paichadze à l’issue de ses 16 ans de carrière ? C’est tout d’abord une image d’insouciance. On l’a dit, pour le natif de Poti le football ne s’apprend pas, il se vit. Et c’est avec cette philosophie que l’attaquant jouera toute sa carrière. Dans une époque soviétique où le football se planifie comme une politique économique, Paichadze est resté célèbre pour son style d’ « attaquant errant », se baladant sur la ligne d’attaque, sans position fixe, créant des appels sur contre appels, à tout bout de champ, déstabilisant complètement les arrières gardes adverses. Malgré cette apparente anarchie dans son jeu, tous ses coéquipiers soulignent alors son influence décisive sur les mouvements de l’équipe, sa propension à orienter les attaques. Bref à toujours être là où le défenseur ne s’y attend pas, mais là où son milieu fera sa passe. La star russe de l’époque Gregoryi Fedotov avoua lui-même son admiration :

« Boris Paichadze était un phénomène unique dans notre football. Un athlète extraordinaire qui conduisait ses actions de façon totalement imprévisibles. Il était brillant, talentueux, en somme incomparable. »

Cette apparente désinvolture aurait pu précipiter ses chances d’être titulaire dans une équipe comme le Dinamo mais l’attaquant de poche justifiait aisément la liberté qui lui était laissée grâce à une générosité sans faille sur le terrain et un esprit sportif remarquable. En 16 ans de carrière, il n’a d’ailleurs jamais été exclu du terrain. A tel point qu’une règle tacite semblait avoir été mise en place dans le championnat soviétique : ne pas jouer dur sur Paichadze, quelqu’en soit la raison. Une anecdote contée par le site championnat.com est assez révélatrice à ce sujet :

« Il y avait un joueur qui lors d’un match de championnat a commencé à faucher Paichadze, plusieurs fois. Les coéquipiers du Géorgien mais aussi les propres coéquipiers du défenseur lui crient alors de s’arrêter, mais le tacleur continue à sévir. En fin de match finalement, Paichadze décide de réagir et tacle violemment le joueur, qui sort avec le genou en vrac. L’arbitre de touche et l’arbitre principal font semblant de n’avoir rien vu et Paichadze ne sera jamais inquiété. C’est l’unique fois de sa carrière où il s’est permis une telle réaction. »

Paichadze restera surtout associé à jamais à Tbilissi et au Dinamo, club dans lequel il aura passé la majeure partie de sa vie. Après sa retraite sportive et sa courte carrière d’entraîneur le « maître du jeu » occupera pendant plus de 20 ans (1963-1985) la direction du Comité des Sports de Tbilissi. En 1976, il joue son propre rôle dans la comédie Merani Mertskhali (« La première hirondelle »), un film de Nana Mchedlidze qui fait figure de biographie pour le natif de Poti. L’histoire de l’implantation du football en Géorgie au contact des équipages britanniques qui accostaient dans le port de la mer noire, et les premières rencontres improvisées avec les clubs voisins et les équipages de bateaux turcs, britanniques ou ukrainiens.

Pendant 8 ans, de 1969 à 1976, il dirigea également les travaux du nouveau stade du Dinamo, inauguré en 1976 et renommé Lenin Dinamo Stadium, qui double sa capacité initiale à 76 000 places pour en faire un des plus grands stades d’URSS. Boris Solomonovich Paichadze meurt le 9 octobre 1990, un an avant l’indépendance de la Géorgie. En 1995, sous la présidence d’Eduard Chevarnadze, l’antre historique du Dinamo et stade national des équipes de Géorgie de football et de rugby est enfin renommé en l’honneur de son héros national. Une nomination qui prend tout son sens quand on sait que de 1937 à 1953, ce stade avait du nom de son pire cauchemar…Levranti Beria Dinamo Stadium. Avec Boris Paichadze, le gentil gagne finalement toujours à la fin de l’histoire.

Antoine Gautier


Image à la une : © გადაღების თარიღი უცნობია / ლიანა პაიჭაძე

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