#3 Coupe du Monde de la Conifa – De Trianon à Szarvas, quand la Hongrie investit la Conifa

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 4 juin 2018

La Coupe du Monde c’est pour bientôt…et c’est déjà aujourd’hui ! Vous commencez à en entendre parler sur toutes les télévisions, dans tous les postes de radio, peut-être même votre boulanger a déjà ressorti les fanions aux couleurs des différentes équipes. Mais si le plus grand événement sportif mondial occupera un mois de l’année, se payant le luxe de concurrencer pour quelques semaines le Tour de France en terme d’engouement, une autre compétition se déroulera quelques jours avant le coup d’envoi du match d’ouverture Russie-Arabie Saoudite à Moscou. Toute la semaine nous vous faisons ainsi vivre cette compétition par une série d’articles, portraits et interviews.

Il s’agit bien entendu de la Coupe du Monde de la Conifa.

Aujourd’hui nous partons sur les traces de l’ancien royaume de Hongrie auquel un certain Traité du Trianon a mis fin il y a exactement 98 ans et définit les contours actuels de la Hongrie. Pourtant de nombreuses populations hongroises vivent aujourd’hui encore dans certaines régions de pays limitrophes tout en revendiquant leur héritage hongrois. Des populations qui ont aujourd’hui créé des équipes « nationales » affiliées à la Conifa.


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De l’origine du « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »

Versailles, le 4 juin 1920. La délégation hongroise conduite par le comte Albert Apponyi remonte solennellement l’allée blanche menant au palais du Grand Trianon, lieu symbolique choisi par les alliés, vainqueurs de la Première Guerre mondiale, pour consacrer les nouvelles frontières de l’Europe et la fin des Empires. À la fin de cette journée le royaume de Hongrie, coexistant depuis 50 ans avec l’Autriche au sein de l’Empire austro-hongrois se voit réduit d’un tiers. Les peuples jusque-là sous sa domination recouvrent par cette occasion leur indépendance. La Transylvanie se trouve ainsi rattachée à la Roumanie, tandis que la Slovaquie et la Ruthénie rejoignent les Tchèques de Bohême et Moravie pour former le nouvel état de Tchécoslovaquie. La Croatie (Slavonie et Dalmatie), la Bosnie-Herzégovine et la Serbie intègrent de leur côté le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, précurseur de la Yougoslavie.

Le royaume de Hongrie avant et après le Traité de Trianon (c) hongrieactuelle.com

Les Hongrois connaissent pourtant déjà l’issue de ce Traité. Le Traité de Versailles, signé un an auparavant, puis le Traité de Saint-Germain-En-Laye, ont déjà consacré la victoire des alliés et la mise en place des 14 points du président américain Woodrow Wilson en en particulier le numéro 10 :

Aux peuples d’Autriche-Hongrie, dont nous désirons voir sauvegarder et assurer la place parmi les nations, devra être accordée au plus tôt la possibilité d’un développement autonome.

Mais ce nouvel état de fait est un choc pour la Hongrie, qui passe du rang de puissance impériale à un état enclavé d’Europe Centrale, perdant les deux tiers du territoire qui était le sien avant le déclenchement de la guerre, un tiers de ses citoyens de langue magyare et 5 de ses 10 plus grandes villes, peuplées alors en majorité de Hongrois comme Bratislava, Kosice, Timisoara, Oradea, Satu Mare. Une déchéance et une situation vécue comme une humiliation pour les Hongrois qui se trouve encore bien présente dans les pays d’Europe Centrale près de 100 ans plus tard. Pour preuve, le Premier ministre hongrois Viktor Orban revendiquait au début de l’année avoir facilité l’obtention de la nationalité hongroise à plus d’un million de transfrontaliers, et instauré la journée du 4 juin comme un jour de commémoration dans les écoles.

Ce nouveau tracé des frontières impacte bien évidemment les clubs de football déjà créés dans cette région. Ainsi, nous vous avions déjà parlé sur Footballski du CAO Oradea ou Nagyvaradi Atletikai Club en hongrois. Créé en 1910 en Transylvanie le club se trouve après la Première Guerre mondiale versé dans le championnat roumain. Ce qui ne l’empêche pas de disputer, en 1932, une tournée en France en arborant…le nom et l’insigne hongrois du club.


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Par la suite, le club remportera le championnat de Hongrie en 1944, la Transylvanie ayant été récupérée par la Hongrie en vertu de son accord avec l’Allemagne nazie, avant de remporter le championnat…roumain 5 ans plus tard. Des changements de frontière qu’auront également vécus de plein fouet plusieurs des meilleurs joueurs de cette époque, comme Nicolae Simatoc, obligé de changer de nom à plusieurs reprises pour continuer sa carrière, en fuyant la Roumanie, puis la Hongrie avant de devenir un des premiers grands artistes du FC Barcelone.


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Football et frontières

Ces divisions se retrouvent bien entendu aujourd’hui au sein de ces pays où vit une forte population de langue hongroise. En Roumanie, par exemple, le Pays Sicule (Szekelyfold en hongrois, ou Szekelyland le nom sous lequel ils concourront lors de la Coupe du monde de la Conifa), constitue une région d’environ 700 000 habitants, autour de la ville de Targu Mures. Et si la principale personnalité originaire de la ville n’est autre que Laszlo Bölöni, vous comprendrez dès lors un peu mieux l’appellation hongroise de son prénom. Dès lors, une fois le concept de confédération rassemblant des sélections de territoires sans reconnaissance officielle apparaît au début des années 2000 avec le NF-Board, puis à la création de la Conifa en 2013, il apparaît assez logique que des représentants de ces communautés s’emparent du sujet, et commencent à organiser des matchs grâce aux réseaux tissés entre eux. Kristof Wenczel, aujourd’hui vice-président de la Conifa et à l’origine de la création de l’équipe Sicule, se remémore ainsi la création de la première équipe représentant le Pays Sicule :

« J’avais entendu parler des équipes Non-Fifa et je regardais les événements qu’ils avaient créé sur Internet, et proposé alors à quelques amis l’idée de créer une équipe nationale Sicule pour y participer. J’ai rencontré Zoltan Jakab (qui a dirigé plus de 120 matchs comme sélectionneur de l’équipe de futsal de Roumanie) qui avait déjà organisé des matchs de football entre équipes sicules et hongroises. Et puis, plus on en a parlé, plus ça s’est concrétisé et plus je me suis investi là-dedans. Donc l’équipe du Pays Sicule a été créée par nous deux – moi et Zoltan Jakab. J’ai invité d’ailleurs la Transcarpatie (hongrois d’Ukraine) pour le premier match à domicile du Pays Sicule, en août 2014, à Szekelyudvarhely (Oderheiu Secuiesc en roumain). »

Une fois les invitations lancées, ne restait plus qu’à rendre la pareille. Durant les deux années suivantes, des équipes nationales se construiront ainsi du côté slovaque (Felvidek), ukrainien (Karpattalya) et serbe (Delvidek, équivalent à l’actuelle région autonome de Voïvodine). Jusqu’à disputer, en 2016, une Coupe de l’Héritage hongrois, à Szarvas, en Hongrie. Un lieu symbolique puisque la ville est considérée par les Hongrois comme le centre géographique de ce qu’ils considèrent comme la « Grande Hongrie ». Le vainqueur de ce tournoi, à savoir le Felvidek, remportait par la même occasion un ticket pour la Coupe du Monde organisée en Abkhazie.

Szekelyfold / CONIFA

Un coup d’œil sur l’effectif de la sélection sicule engagée pour cette Coupe du Monde donne une petite indication de l’organisation de la sélection. Sur les 23 joueurs, 12 d’entre eux évoluent dans l’équipe du FK Miercurea Ciuc, ou plutôt FK Csíkszereda. Un club de troisième division roumain réputé pour la qualité de sa formation, ayant créé en 2013 l’Académie de Football du Pays Sicule qui accueille 700 jeunes de la région, et ayant un lien de partenariat avec le club de l’Akademia Puskas en Hongrie. Le sélectionneur de l’équipe sicule, Robert Ilyes, ancien joueur du Rapid Bucarest notamment, est également le coach du FK Miercurea Ciuc/Csíkszereda depuis sa création.

« Nous sommes des Hongrois qui vivent dans le Pays Sicule, donc nous sommes Sicules. Les Sicules ne sont pas une population différente, ils sont Hongrois. Les Sicules tirent leur nom d’une expression hongroise qui signifie « gardes-frontières. » Les territoires de Sicule ont été placés sous la direction du Comte des Sicules puis, à partir du 15e siècle, les voïvodes de Transylvanie ont occupé le poste eux-même et les Sicules étaient considérés comme un groupe ethnique. » nous dit Szondy Zoltán, président du FK Csíkszereda.

On pourrait se dire qu’une telle dépense d’énergie pour représenter un pays et une langue étrangère à son pays de résidence suggère une cohabitation compliquée avec les autorités locales. Si dans le contexte roumain l’identité sicule fait plutôt figure de folklore, il en est bien différemment du côté slovaque, ou l’équipe de « Haute-Hongrie » ravive régulièrement des braises loin d’être éteintes.

Sélection de Felvidek lors de l’Euro 2015 organisé dans le cadre champêtre de leurs voisins du Pays Sicule Felvidéki Labdarúgó Egyesület / CONIFA

En hongrois, le mot « Felvidek » désigne le « Haut-Pays » ou la « Haute-Hongrie », la région septentrionale de l’ancienne Hongrie soit aujourd’hui le territoire slovaque. Et autant dire qu’en Slovaquie on goûte très peu aux différentes manifestations de l’identité nationale hongroise, pour un peuple qui représente aujourd’hui près de 10% de la population. Cela est particulièrement visible dans la ville de Dunajska Streda, une des villes principales de la communauté hongroise en Slovaquie, dont le club local, le DAC 1904, est le principal porte-étendard dans le pays. Les matchs contre le Slovan Bratislava ou les derbys contre le Spartak Trnava sont ainsi très souvent des moments de confrontation très chauds entre les deux communautés.


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Très récemment, le DAC a d’ailleurs eu la mauvaise surprise de voir la fédération slovaque interdire les drapeaux non slovaques dans les enceintes des stades du pays. Une mesure visant essentiellement à contrer le soutien des supporters du DAC qui, eux, ont l’habitude de déployer foule de drapeaux et tifos à l’effigie de la Hongrie et de ses couleurs. Un constat que l’on retrouve également dans les chants des supporters et dans l’hymne du club, en hongrois dans le texte. Histoire de s’amuser de cette décision, ces mêmes supporters ont décidé de déployer, non pas des drapeaux, mais plutôt quelques bouts de banderole, ci-et-là dans le stade, où l’on pouvait lire « PIROS » ; « FEHER » ; « ZÖLD » ; soit « ROUGE » ; « BLANC » ; « VERT » … des couleurs venant rappeler un certain drapeau interdit.

© DAC / Facebook

Football ou Labdarúgó une langue universelle

Venons-en finalement à la question qui fâche. Quel regard porte donc l’État hongrois actuel sur ces minorités qui proclament leur appartenance hongroises à leurs frontières et quels liens existent entre ces idées et le gouvernement hongrois ? On l’a dit précédemment, Viktor Orbán compte particulièrement sur ces populations et a permis, dès sa prise de fonction en 2010, à ces populations d’accéder plus facilement à la nationalité hongroise. Quelques mois avant les dernières élections, en avril 2018, il affichait ainsi fièrement que, bientôt, le cap du million de naturalisations serait atteint. Par ailleurs, Orban ne cache pas sa passion pour le ballon rond et a grandement oeuvré pour accélérer son développement. C’est notamment ce qu’il a mis en place avec la Puskás Akadémia, une équipe de seconde zone, fondée par Orbán en 2007 dans son village de Felcsút (1700 âmes) à quarante kilomètres de Budapest dans le but d’en faire à la fois le Clairefontaine hongrois et une sorte de centre de formation pour son équipe fétiche de Videoton.


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Une loi promulguée en 2011 (« társasági adókedvezmény rendszere », abrégée en TAO, en français, « système d’allègement de la fiscalité des sociétés »), permettait ainsi à des entreprises d’obtenir des crédits d’impôt en échange du financement d’entreprises à caractère sportif ou culturel. Si l’idée de base était bonne : contribuer au développement de ces deux secteurs, en réalité ce sont 100 milliards de forints qui sont allés au seul football (sur les 300 versés entre 2011 et 2016). Et sur cette somme colossale, le club de la Puskás Akadémia en a perçu 8%. Une équipe et un nom qui continuent de faire jaser depuis la création du club, car il est à noter que si la stratégie de l’actuel Premier ministre est de se réapproprier l’héritage culturel que dégage le nom de Ferenc Puskás, celui-ci n’a jamais mis les pieds à Felcsút.

Les ultras sicules se sont fait entendre à côté des chants traditionnels zimbabwéens du Matabeleland. Magique coupe du monde de la CONIFA. Photo : CONIFA

Le « Major galopant » n’aurait en revanche pas dénié mettre les pieds dans la très atypique Pancho Aréna. L’antre de la Puskás Akadémia et sa superbe architecture en bois pourvue de 4500 places n’auraient sans doute jamais vu le jour sans le soutien de son principal supporter, Viktor Orbán. Un constat général que ne nie pas Kristof Wenczel :

« Si l’on parle de la fédération sicule, elle était financée à 90% par des fonds privés ces dernières années. Notre principal objectif va être de recevoir la majorité de nos fonds de la part du Pays Sicule (communes, clubs, sponsors, etc.). Nous avons reçu de l’aide du gouvernement hongrois – par le biais d’avantages fiscaux comme les autres organisations culturelles, sportives et événementielles. Nous travaillons désormais pour créer une structure légale et pouvoir intégrer notre organisation et les autres dans le système de financement du sport hongrois, mais ce n’est qu’à l’état de projet pour l’instant. »

Un constat également fait par le FK Csíkszereda et son président Szondy Zoltán : « Nos relations avec le gouvernement hongrois sont très bonnes. 70% du budget de FK Csíkszereda provient de sources gouvernementales hongroises. » Dès lors, la création de ces équipes nécessite parfois un petit coup de pouce. Tout d’abord en établissant des liens de solidarité fort entre elles. Ainsi, quand l’équipe de Felvidek a dû décliner sa participation à la Coupe du Monde faute d’avoir réuni des garanties financières suffisantes à temps, ce sont leurs collègues de Transcarpatie (Karpattalya) qui ont pris le relais. À ce sujet, laissons finalement le dernier mot au capitaine de la sélection de Transcarpatie, Gyorgi Sandor, qui joue avec son frère en sélection, et sous les ordres de son père, lui-même ancien joueur du Zakarpattya Uzhorod, le club de la capitale de l’oblast ukrainien du même nom. Des mots simples recueillis après leur victoire face à l’Abhazie qui les envoie en quarts de finale, et qui rappellent qu’avant les projections historiques et géopolitiques se trouvent avant tout des joueurs de clubs à peine professionnels qui ont choisi le football comme moyen de représentation  :

« On est en contact bien-sûr entre Hongrois. On a une langue commune, un pays de référence, particulièrement avec les Sicules, on joue avec plusieurs de leurs joueurs dans les mêmes championnats. Mais vous savez, pour le reste, on s’est retrouvé il y a 3 jours ensemble et on va tous chercher à passer un bon moment. Le reste de l’année, on ne se voit pas tant que ça, mon père travaille en Roumanie, moi je joue dans un club de la capitale, à Budapest, mon frère dans un autre club du pays. Donc c’est aussi un défi familial. Tout ce que nous cherchons c’est d’avoir une bonne attitude, de présenter ce qu’est la Transcarpatie pour des gens qui n’en ont jamais entendu parler. »

Une solidarité entre Hongrois qui pousse les fédérations à imaginer une structure commune aux 4 fédérations existantes actuellement pour mutualiser leurs moyens, et qui devrait voir le jour après cette Coupe du Monde.

Antoine Gautier / Propos recueillis par Antoine Gautier (Kristof Wenczel et Szondy Zoltán) et Julien Duez (Gyorgi Sandor) pour Footballski


Photo de couverture : Matabeleland – Pays Sicule / 2 juin 2018 / CONIFA

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