Les Hongrois en Slovaquie, récit d’une fracture au sein d’un pays

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 1 décembre 2014

Vous n’êtes certainement pas sans savoir que, durant des siècles, la Hongrie régna sur un large pan de l’Europe centrale, Slovaquie comprise, et ce jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et le traité du Trianon qui lui ont fait perdre les deux tiers de son territoire et la moitié de sa population. Symbole de ce lien historique entre les deux pays, la ville de Pressbourg (ancien nom donné à Bratislava) fut capitale de l’empire Austro-Hongrois pendant près de 250 ans jusqu’en 1783 mais surtout, malgré la dissolution en 1919 de l’empire Austro-Hongrois et la séparation de la Tchécoslovaquie en 1993, de nombreux habitants du sud de la Slovaquie se revendiquent toujours comme « la Haute-Hongrie ». Car, oui, la Slovaquie possède une forte minorité hongroise dans cette région représentant environ 10% de la population du pays. Ainsi une ville comme Dunajská Streda, dont le club de football est en première division, possède environ 80% d’Hongrois créant de nombreuses tensions visibles directement dans le spectre du football et surtout visible dans les tribunes des stades slovaques.

Cette fracture entre les deux peuples est aussi visible au sein même de la loi slovaque avec la modification en 2009 de la loi sur la langue d’Etat; la langue slovaque étant considérée comme langue nationale, utilisée pour communiquer à l’oral et à l’écrit dans tous les organismes liés à l’Etat et dans les lieux publics, l’utilisation du hongrois étant condamnable d’une amende pouvant aller jusqu’à 5000 €.

Destiné à endiguer l’utilisation de la langue hongroise dans les villes comme  Dunajská Streda, cette loi créa une très forte polémique dans ces villes à majorité hongroise et continua à alimenter cette fracture au sein du pays. Bien qu’elle fut modifiée à plusieurs reprises, l’utilisation de la langue hongroise en Slovaquie reste sujet à polémique. Politiquement ce sujet de la langue hongroise en Slovaquie -ainsi qu’en Hongrie- reste l’un des TOC du SNS, parti d’extrême droite slovaque, mais aussi l’un des fondements de la politique de Robert Fico, actuel président du gouvernement de la République slovaque.

De même en 2010,  le gouvernement hongrois du premier ministre Viktor Orbàn réforma la loi de la nationalité hongroise permettant aux personnes de descendance hongroise parlant la langue d’obtenir la nationalité hongroise. Suite à l’application de cette loi, la riposte slovaque ne se fera pas attendre en enlevant la nationalité slovaque à toute personne naturalisée dans un autre pays.

16 Septembre 1992 : Slovan Bratislava – Ferencváros

Après ce rapide résumé de la tension viscérale entre les deux partis, revenons à notre sujet principal, à savoir, l’impact de ces tensions dans le football slovaque. Pour commencer, retour en 1992, plus précisément le 16 Septembre avec le match Slovan Bratislava – Ferencváros. 22 ans déjà que ce match de coupe d’Europe s’est joué dans un Tehelné Pole contenant plus de 35 000 personnes.

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© magyarfutball.hu

Classé à haut risque, ce match aura marqué bon nombre de personnes, non pas pour le spectacle sur le terrain, malgré la victoire 4-1 du Slovan Bratislava, mais pour ses incidents dans les tribunes.  Les hooligans et ultras de Ferencvaros avaient une forte réputation dans la scène et étaient souvent craints. Revenir sur ce match et les événements dans ces tribunes reste assez compliqué tant les versions entre les deux parties divergent . On sait notamment que de nombreux heurts entre Hongrois et policiers ont eu lieu avant le match mais c’est surtout un événement qui aura marqué les esprits et qui est commun à toutes les versions, l’intervention brutale d’un groupe commando slovaque en plein match, à une époque où le sentiment national culminait en Slovaquie et était beaucoup plus exacerbé qu’aujourd’hui.

« Ce n’est pas bon d’être Hongrois dans ce stade en ce moment  » s’exprima un commentateur de la TV hongroise.

Ces affrontements nationalistes se retrouvent au sein de la première division slovaque avec le DAC Dunajská Streda (DAC). Comme dit plus haut, Dunajská Streda est l’une des villes bastions de la communauté hongroise en Slovaquie, son club de foot en est naturellement l’un des symboles. Ainsi les membres de la minorité hongroise s’identifient souvent au travers de ce club que ce soit dans son histoire, sa langue, sa culture, ses symboles, ses chants ou encore dans l’amitié avec les Ultras du Ferencváros Budapest. Côté ultras justement, le club en compte environ 400 qui, pour certains, sont partisans des mouvements d’extrême droite hongrois profondément anti-slovaque à savoir Jobbik (Jobboldali Ifjúsági Közösség-Jobbik Magyarországért Mozgalom – L’Alliance des Jeunes de Droite-Mouvement pour une meilleure Hongrie) et le HVIM (Hatvannégy Vármegye Ifjúsági Mozgalom – Mouvement de jeunesse des soixante-quatre comitats).

La Hongrie est présente au DAC jusque dans l’hymne du club.

« I should have so much more to tell,
And if I do, maybe it will not have time
Let me explain how good that we are here
And like old friends, I say, and think of one

Although the point is not understandable
Until you’ve lived a difficult year for
That no matter what, as long as we live, and die
We are of one blood

As the lightning tore lone pine,
As the stream of water lost as kicking away the stone,
Like a tired wanderer who quietly asks for food
Home, house, houses, already no longer hope for peace

As the torn-off, dying flower
Than five million ethnic Hungarians, who has not heard the big world
As the dust fell core, we are no longer comes
– If you do not take care of us – what are we without you »

Dans ce climat, les rencontres face au DAC sont souvent à risque notamment contre les deux clubs les plus soutenus du pays, le Slovan Bratislava et le Spartak Trnava dont la plupart des groupes ultras sont eux aussi marqué à l’extrême droite, slovaque cette fois-ci.

25 Octobre 2008: Spartak Trnava – DAC

2008, année du retour du DAC dans l’élite slovaque après 8 ans d’exil dans les divisions inférieures. Un retour pour raviver les tensions. Des tensions qui ne mettront pas longtemps à ressurgir puisque dès le mois d’octobre, les ultras du Spartak Trnava, club possédant la plus grosse Fan Base en Slovaquie, ont promis l’enfer aux Hongrois.

Dès le début du match, les supporters du Spartak déploient une large bannière afin d’envoyer un message à la communauté hongroise. Le ton est donné.

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© spartak.sk

 « Mor Ho ! » – « Détruisez les ! »

De leur côté, les supporters du DAC entonnent comme à leur habitude l’hymne hongrois. Histoire de montrer encore un peu plus leur appartenance pour le pays.

https://www.youtube.com/watch?v=6nMgF9-lOdI

Petit florilège des chants du Spartak Trnava :
« Mort aux Hongrois ! » – « Les Hongrois dans les chambres à gaz ! » – « Les Hongrois dans le Danube ! »

Ce dernier chant fait directement référence à un incident de 1995 quand un groupe de supporters du Spartak Trnava avait jeté d’un train des supporters du DAC en criant justement « Les Hongrois dans le Danube ».

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© fcdac1904.com

 » Nem magyarok vagytok, csak felvidéki hontalanok ! » – « Vous n’êtes pas Hongrois, juste des sans abris « 

Cependant le véritable point d’orgue de ces tensions aura lieu 1 semaine plus tard, lors du déplacement du Slovan Bratislava à Dunajská Streda.

1 Novembre 2008 : DAC – Slovan Bratislava

L’un des événements les plus marquants de l’histoire du championnat a eu lieu ce 1 Novembre 2008. 800 policiers, 1000 supporters du Slovan Bratislava ainsi que des supporters du Ferencváros venus encourager le DAC.

Un climat qui ne tarda pas à exploser; dès l’avant match de nombreuses échauffourées éclateront entre supporters de la capitale et policiers, ces derniers confisqueront également de nombreux objets: symboles nazis, battes de baseball, poings américains, couteaux ou encore des crampons pour la glace.

Côté DAC, les tribunes étaient ornées essentiellement de rouge, blanc et vert. On pouvait notamment voir des drapeaux de la Grande Hongrie, le slogan « Voltunk, Vagyunk, Leszünk » soit « Nous avons été, nous sommes, nous serons » ou encore des symboles faisant références au Parti des Croix fléchées – Mouvement Hungarista.

Mais c’est surtout à la 15è minute de jeu que le match basculera, 16 ans après le match face à Ferencváros une nouvelle intervention brutale de la police anti-émeute marquera de nombreuses personnes. Plus de 60 blessés, des mâchoires cassées mais surtout une commotion cérébrale d’un jeune homme de 17 ans, Kristián de son prénom, qui, malheureusement, entraînera des séquelles à vie avec notamment la perte d’audition d’une oreille.

Cinq jours après les faits et devant de fortes manifestations côté hongrois, notamment des différents groupes ultras de Budapest, la police slovaque publiera une photo pour expliquer cette intervention musclée.

© fcdac1904.com

Depuis cette événement la tension est toujours aussi palpable, les rencontres entre clubs slovaques et le DAC ou des clubs hongrois –Videoton il y a quelques années face au Slovan Bratislava– restent classés à haut risque et continuent de faire resurgir ces tensions nationalistes qui ne cessent de durer, à l’image du dernier DAC – Senica au début du mois de Novembre 2014.

1 Novembre 2014 : DAC – Senica

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© Vojtik Szimina

Comme chaque année depuis 2008, le mois de novembre fait ressurgir encore un peu plus les tensions entre Hongrie et Slovaquie. Les supporters du DAC profitant du match face à Senica pour ne pas oublier les événements du match face au Slovan Bratislava avec quelques messages dans les tribunes (« Meg van a bünös már? » – « Nous avons déjà le coupable ? », « Meddig várjunk még? – « Combien de temps allons-nous attendre ? », « Krisztián nem felejtünk! » – « Krisztián nous ne t’oublions pas ! », « Nem kérunk a rendörterrorból! » – « Non à la terreur policière ») mais aussi des messages directement au Slovan Bratislava et à l’histoire du pays avec des « Merci Sparta » faisant écho aux incidents lors du match d’Europa League ainsi qu’une banderole « Danke Grazie 1938.Nov.2 », qui fait allusion à un événement historique, à savoir le premier arbitrage de Vienne, qui donna au royaume de Hongrie la future « Haute-Hongrie ».

Pierre Vuillemot


Photo à la une : © fcdac1904.com

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