Le football dans les RSS : #58 le Tadjikistan – Pamir Douchanbé. Entre hauts-plateaux et rêves de sommets

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 2 mai 2018

À moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) Républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Place cette semaine au troisième de nos pays d’Asie Centrale, à savoir le Tadjikistan. Aujourd’hui, retraçons l’histoire de son plus célèbre représentant, le Pamir Douchanbé, entre hauts plateaux et rêves de sommets.

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Dans le jardin de Dieu, les derniers seront les premiers

« Lorsque Dieu créa le monde, il demanda aux représentants de chaque peuple de former une file afin d’attribuer les terres. Or chacun sait que le Pamiri est de petite taille, très poli et n’aime pas jouer des coudes, si bien qu’il se retrouva en queue de file. Lorsque son tour arriva, Dieu eut un mouvement de surprise, car visiblement, il avait fait une erreur et il ne lui restait plus de terres. Le Pamiri en eut beaucoup de chagrin. Or chacun sait que lorsqu’un Pamiri pleure, Dieu en personne pleure avec lui. Alors, voulant s’amender de son erreur, Dieu lui proposa un tout petit bout de terre qu’il avait gardé pour en faire son propre jardin : c’était le Badakhshan. » Retranscrit par R.Middleton dans « Legends of the Pamir. »

Cette légende consignée par Robert Middleton dans son recueil « Legends of the Pamir » vous donne une idée de la région. Le Pamir, cette région montagneuse qui s’étend sur tout l’Est du Tadjikistan (Haut-Badakhshan), mais aussi jusqu’en Chine (Xinjiang), au Pakistan, en Afghanistan (Badakhshan) et au Kirghizstan (oblast d’Och), enchaînement de plateaux arides et de sommets dont les plus hauts atteignent plus de 7000 m d’altitude, dispose de l’aura des légendes. « Haut-toit« , « Toit du monde » ou encore « Socle du soleil » selon les origines, le seul de nom de Pamir, contient toutes les évocations nécessaires à nourrir les mythes. Ultime étape de la route de la soie avant de basculer vers la Chine, région foulée par Marco Polo et Alexandre le Grand, quoi de plus normal donc que d’y retrouver associé ce nom avec un club de football ?

De Pamir, ou « Pomir » selon l’écriture tadjik, il n’en est pourtant pas encore question lors de la création du club en question. La légende le dit également, le Pamiri (habitant du Pamir) n’est pas connu pour être très démonstratif ni conquérant. Et le moins que l’on puisse dire est que les Tadjiks ne vont pas s’imposer lors de leurs premières saisons dans le championnat soviétique. Nous sommes en 1950, à Douchanbé, ou plutôt Stalinabad, capitale de la RSS du Tadjikistan, qui connait alors un rapide développement économique, porté par l’économie du coton et de la soie comme en Ouzbékistan, mais aussi des industries lourdes et notamment l’aluminium, qui amènent dans leur sillage des milliers de travailleurs de toute l’URSS. Douchanbé, qui n’était qu’un village de 6000 habitants dans les années 1920, atteint alors les 200 000 habitants et se dit qu’il serait grand temps d’avoir un club de football digne de ce nom, et à l’instar d’autres clubs d’Asie Centrale comme le Pakhtakor Tachkent la création du club s’explique par la volonté de voir la République socialiste soviétique du Tadjikistan représentée par ce moyen à travers toute l’URSS.

Douchanbé époque Energetik – 1965

Le futur club phare du football tadjik est ainsi fondé et prend le nom très à la mode de « Bolchevik. » Un nom qui ne porte pourtant pas chance à l’équipe, fondée quelques semaines avant le début du championnat de « Classe B » (deuxième échelon soviétique) avec des joueurs récupérés à droite et à gauche. Mais malgré l’arrivée d’un jeune entraîneur venu spécialement de Moscou, Giorgi Mazanov, le Bolckhevik finit dernier de son championnat dès sa première saison et est immédiatement dissout, pour laisser la place la saison suivante au Dynamo Stalinabad avec le même coach à sa tête. Résultat une 15e place sur 18 clubs et une nouvelle dissolution pour le club de la capitale tadjike.

Il faut attendre d’ailleurs 1956 avant de revoir un club. Exit cette fois-ci le Bolchevik, place au Kolkhoze pour des résultats toujours aussi décevants. Dans la lignée du Kolkhoze, place l’année suivante à l’Uroshai ou « moisson » en tadjike, que vous devinerez toujours aussi peu généreuse. Les dirigeants persistent pourtant dans la lignée des noms agricoles et flairent le bon coup en tentant une dernière fois un coup avec le Hosilot, soit « le rendement. » Toujours aussi décevant. Il faut en effet attendre l’année 1960 pour que le club se trouve un nom un tant soit peu pérenne avec l’Energetik Douchanbé. Simple et efficace, c’est sous ce nouveau nom que le club tadjik commence sa lente progression au sein du football soviétique.

Quand le Pamir vient jouer les troubles-fêtes

Habitué systématiquement à la dernière place de leur championnat, une certaine stabilité commence finalement à s’installer et le club monte progressivement en puissance au cours des années 1960. Profitant d’une réforme du championnat en 1964, l’Energetik se retrouve par ailleurs à jouer plus de matchs face à des équipes de meilleur niveau et engrange de l’expérience. Preuve de cette belle progression 11 des joueurs se voient décerner le titre de « Maitre des Sports de l’URSS », en 1967. Grâce à une nouvelle réforme du championnat en 1970, ils peuvent alors accéder au deuxième échelon du football soviétique. Une promotion fêtée comme il se doit avec un nouveau changement de nom. Puisque l’équipe est destinée à parcourir toute l’Union Soviétique pour ses matchs portant la bannière de la République tadjike, pourquoi ne pas lui associer un nom plus évocateur, en rappelant d’où viennent ces joueurs à la peau basanée et aux yeux bridés ? Va donc pour Pamir, un nom qui évoque à lui seul les confins orientaux de l’Union, là où les pics se confondent avec le ciel, et retombent vers la Chine et l’Afghanistan. Qu’importe que Douchanbé se situe dans les plaines de l’ouest du pays, à 700 petits mètres au-dessus du niveau de la mer, on aurait de toute manière grand-peine à créer un club de football au Pamir, tant la région est difficile d’accès. Attention cependant, aucune trace écrite ne permet d’accréditer cette thèse, il s’agit juste d’une hypothèse basée sur les dates, les changements de nom et la situation de la république tadjike dans l’URSS.

Pour continuer sur cette lancée, le tout nouveau Pamir fait une nouvelle fois appel à un entraîneur extérieur, en la personne Istvan Szekecs. Installé à la tête de l’équipe de 1973 à 1978, pour sa première expérience en tant qu’entraîneur, l’Ukraino-Honrgois, ancien joueur du Chernomorets Odessa, remodèle profondément le club de la capitale tadjike. En important ses méthodes éprouvées à Lviv ou Odessa et inspirées du style de jeu du Dynamo Kiev, l’entraîneur bénéficie également de la confiance de ses dirigeants pour mettre en place, notamment, un modèle de préparation physique plus adapté aux longs et fréquents déplacements que devaient faire les joueurs tadjiks. Une première expérience de laquelle il tirera les enseignements préalables à ses futurs succès avec le Pakhtakor Tachkent.

Pamir époque cheveux longs – 1970

Mais c’est en 1983 que le Pamir Douchanbé réalise un grand coup en lançant la carrière d’un certain Yuri Syomin, qui, durant deux saisons, améliore de manière remarquable les résultats de l’équipe, extirpant les joueurs tadjiks de leur réputation de losers, au point d’en faire des candidats à la montée dans l’élite du football soviétique. Rappelé par son club de toujours, le Lokomotiv Moscou, Syomin laisse le champ libre à son ancien adjoint Sharif Nazarov, lui-même ancien joueur époque Energetik Douchanbé. C’est sous ses ordres que le Pamir réalise son premier exploit en étant promu, un an après le Lokomotiv de Syomin, dans l’élite du football soviétique. Grande nouvelle pour le football d’Asie Centrale, qui comptait déjà le Pakhtakor Tachkent, mais grande première bien évidemment pour un club tadjik.

Pour une poignée de cuivre et une poignée de roubles

Cette promotion tant attendue acquise, le Pamir Douchanbé ne va pourtant pas en profiter très longtemps. En effet, l’URSS n’a plus que 3 années à vivre. Trois années, trois saisons au cours desquelles les Tadjiks vont pouvoir se frotter à la crème de la crème des joueurs soviétiques…qui rêvent eux déjà de gagner l’Europe. Du côté du Tadjikistan, on innove pourtant également, et de quelle manière, en s’inspirant des réformes libérales promues depuis quelques années par la perestroïka. Grâce aux relations diplomatiques privilégiées entretenues par le gouvernement local et la Zambie, Derby Makinka, Pearson Mwanza et Wisdom Chansa, 3 joueurs zambiens deviennent ainsi les 3 premiers non-Soviétiques à jouer dans le championnat d’URSS, même s’ils ne restèrent qu’une poignée de matchs. Un article spécial leur sera bien évidemment consacré dans le cadre de cette semaine spéciale.

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Avec l’aide de leurs 3 chipolopolos (balles de cuivre en VO, surnom des footballeurs zambiens), les Tadjiks réussissent ainsi à se maintenir au cours des 3 saisons de première division soviétique, finissant en 13e position sur 16, en 1989, lors de leur première saison, puis à la 10e place, en 1990. Mais les Pamiris le sentent, le vent est en train de tourner. Alors que le Zalgiris Vilnius et les clubs géorgiens du Guria Lanchkhuti et du Dinamo Tbilissi se retirent dès le début de la saison 1990, l’année 1991 marque la fin définitive de l’URSS et de son championnat. Un championnat que les Tadjiks finissent à la 10e place, étant même désignés comme équipe la plus « combative » par le journal Sovetskaya Rossiya. Cette année-là, le Pamir se permet même d’atomiser le Spartak Moscou 5-1 à domicile, un des plus grands exploits de leur histoire. La situation de l’URSS laisse l’année suivante le Pamir dans une situation cocasse lors de la coupe d’URSS. Ayant disposés en 16e de finale des Moldaves du Tiligul Tiraspol, un club qui aurait dû monter dans l’élite sans les caprices de l’histoire, ils se retrouvent sans opposant au tour suivant. En effet, le Niva Ternopol, club ukrainien, s’est retiré de la compétition à la suite de la déclaration d’indépendance de l’Ukraine le 24 août 1991. Même chose pour les quarts de finale puisque ni le Dynamo Kiev ni le Dinamo Minsk n’auront joué leur huitième de finale. Voilà donc les Pamiris qualifiés d’office pour les demi-finales de la coupe d’URSS, perdue face au CSKA Moscou, ce qui reste à ce jour la meilleure performance footballistique d’un club tadjik.

Pamir époque Copa mondiale Italia – 1990

Une performance en signe de révérence pour les Pamiris, dont 4 d’entre eux quittent le club dès ce match contre le CSKA, ne prennent pas de vol retour et restent à Moscou, où le le club du Lokomotiv vient de payer 2 millions de roubles pour s’attacher leurs services. À la suite de la dislocation de l’URSS, c’est donc le tout nouveau championnat du Tadjikistan qui devient leur terrain de jeu, avec un titre et une coupe nationale dès leur première saison en 1992. Le début d’un long déclin pour le club de Douchanbé, plongé, comme tout le pays, dans le chaos de la guerre civile qui ensanglante le pays et ses rues dans les années suivant l’indépendance. Après un dernier titre en 1995, c’est la traversée du désert durant trois saisons où l’équipe ne participe plus au championnat et est en état de mort cérébrale. Il faut un coup de pouce du ministère de la Défense, qui décide de reprendre en main le club et le renomme CSKA-Pamir Douchanbé, pour le réinstaller dans l’élite du football tadjik, alors même qu’un club appelé CSKA Douchanbé, lié depuis l’époque soviétique à l’armée, existe déjà bel et bien. Malgré tout, la rechute est toujours possible, comme en 2008, où l’équipe doit encore se retirer du championnat pour raisons financières.

Voilà en quelques lignes résumée l’histoire d’un club qui aura rarement suscité l’admiration, mais aura malgré tout marqué le football soviétique. L’histoire finalement pas si ordinaire d’un club venu, des confins de l’empire soviétique, goûter, rien que quelques années, aux joies de la première division, lointaine, mystérieuse, inaccessible durant un long temps. Comme ces montagnes du Pamir.

Antoine Gautier


Photo de couverture : Équipe du Pamir Douchanbé, championne de première division en 1988 (footballinussr.fmbb.ru)

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