En route pour la Russie #12 : Dzhamaldin Khodzhaniyazov, une histoire ouïghoure du Turkménistan au Danemark

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Aujourd'hui à 21h16

Notre dispositif spécial Coupe du Monde se met en place et cette nouvelle série d’articles va vous accompagner de manière hebdomadaire jusqu’à l’ouverture de la compétition. Chaque semaine, nous faisons le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Cette semaine, le Danemark est à l’honneur à travers le parcours de Dzhamaldin Khodzhaniyazov, russo-turkmène d’ethnie ouïghoure, international espoir russe passé par le championnat danois, sous le maillot d’AGF. 


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Il est parfois de ces hommes dont on aime se plonger dans leur histoire, leur passé et leur culture. De ces hommes qui, s’ils n’ont pas réussi grand-chose aux yeux du monde, peuvent devenir, l’espace d’un article, un reflet équivoque d’une certaine culture, d’une histoire partagée par nombre de ses semblables. Évidemment, pour cette nouvelle série, nous aurions pu vous parler d’autres joueurs, d’autres histoires, mais celle de Dzhamaldin Khodzhaniyazov est finalement la plus intéressante à conter ; non pas pour sa carrière sportive – relativement courte pour le moment du fait de ses 21 printemps -, mais plutôt pour son aspect totémique, symbole d’un peuple et d’une Histoire, nous faisant voyager loin des terrains de football, sur les traces des ouïghoures, entre Turkménistan, Chine, Russie et Danemark.

Les Ouïghours et la question du Xinjiang

Vous en avez dorénavant l’habitude en nous lisant, questionner le football revient souvent à questionner la société elle-même. Parler d’un joueur de football comme Dzhamaldin Khodzhaniyazov revient alors à questionner ses origines et son passé. Enfant de Baýramaly, Khodzhaniyazov se situe au carrefour de diverses cultures, dont celle des Ouïghours – peuple turcophone pratiquant un islam sunnite nous emmenant vers le Xinjiang, situé au coeur de l’Asie, au Nord-Ouest de la République populaire de Chine, représentant un sixième de son territoire avec plus de 1,6 million de km² et pas moins de 5 400 kilomètres de frontières avec huit pays, à savoir la Mongolie, le Kazakhstan, la Russie, le Kirghizstan, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde et enfin le Tadjikistan.

«Le Xinjiang […] c’est à la fois la Chine et l’Asie centrale, car la région participe de ces deux réalités. Mais aujourd’hui, dans une large mesure, le Xinjiang, c’est la Chine en Asie centrale. Par bien des aspects, la Chine est un monde de durée et de continuités, tandis que l’Asie centrale est, au contraire, une zone de ruptures et d’instabilité politique, marquée en particulier par le fait qu’elle n’eut jamais un État qui la délimite en tant que telle et qu’elle fut souvent placée à la confluence de forces qui la dépassaient.

Le Xinjiang fait partie de l’espace chinois depuis sa conquête par la dynastie mandchoue en 1757-1759. Cependant, entre cette époque et 1949 (création de la République populaire), les liens avec Pékin ont été très lâches, au point qu’à plusieurs reprises le Xinjiang se trouva dans une situation de quasi-indépendance. Des révoltes très violentes marquaient régulièrement la relation avec le centre. » informait Vincent Fourniau, en 1997, dans les colonnes du Monde diplomatique. 

Si la région est grande, les problèmes, eux, le sont tout autant. Minorité nationale importante, les Ouïghours ont la particularité d’être considéré par la doxa nationaliste comme l’intrus de l’Histoire du pays, ces derniers ne partageant en rien la culture tradition (alimentaire, architecture, traditions, langue, etc.) des Hans – plus grande ethnie chinoise du pays en conflit direct avec les Ouïghours. Des problèmes auxquels des adjectifs comme « monstrueux », « désastreux », « funestes » ne seraient que trop bien mettre le doigt sur les sujets sensibles. Ceux qui font de cette région et de ce peuple un épicentre de tensions latentes aux conséquences mortuaires.

Historiquement Turcs d’Asie centrale, les Ouïghours ne sont, de ce fait, pas Chinois. Devant ce constat fâcheux, voilà que la Chine se décide, à partir de 1949 avec la ré-émergence d’un nouveau pouvoir central fort, à encourager une colonisation han massive au sein du Xinjiang afin d’asseoir une politique d’intégration de la région au sein du pays – tout en gardant, de ce fait, une main mise et un contrôle sur cette région importante économiquement du fait d’une présence accrue d’hydrocarbures et de ressources minérales. D’une centaine de milliers de personnes dans ces années 50, voilà que plus de deux millions de Hans se trouvent aujourd’hui en territoire Xinjiang – soit environ 40% de la population régionale (cf. 2005, Xinjiang tonji nianjian, op. cit., p.110-111) – suite, notamment, à la Révolution Culturelle.

© Rémi Castets, « La question ouïghoure et sa dimension centre-asiatique », Revue internationale et stratégique 2006/4 (N°64), p. 89-100.

Une colonisation qui, comme le souligne Rémi Castets, sinologue et spécialiste du Xinjiang à Sciences Po Bordeaux, (Rémi Castets, « La question ouïghoure et sa dimension centre-asiatique », Revue internationale et stratégique 2006/4 (N°64), p. 89-100.), « a permis d’affermir le contrôle chinois sur la région, notamment le long des axes de transport stratégiques et dans la zone frontalière avec l’URSS. Cependant, les politiques visant à injecter des capitaux en priorité dans les zones de colonisation ont généré de fortes inégalités socio-économiques s’articulant le long de lignes ethniques. Ces inégalités ainsi que la logique de domination qui régit les rapports entre Pékin et le système politique régional ont renforcé un profond mal-être. Ce dernier a donné naissance à des formes de contestation qui, au cours des deux dernières décennies, ont été déterminées tant par l’évolution du contexte politique en Chine que par les influences qui se sont diffusées à partir des régions musulmanes voisines, c’est-à-dire du pôle pakistano-afghan et de l’Asie centrale ex-soviétique. »

Face à cette politique de répression sur les Ouïghours, de l’interdiction de certaines pratiques religieuses et culturelles, de nouvelles formes de revendications anticolonialistes se sont mises en place avec, d’un côté, l’émergence d’une caste intellectuelle, universitaire et politique dans les années 80, et de l’autre, des modes d’action plus radicaux et plus mortels à travers le développement de rassemblement de groupes armés, séparatistes et terroristes islamistes. Cependant, si les menaces sont réelles, en témoignent les récents attentats et le profil assez flou du Parti islamique du Turkestan, la perception de la situation au Xinjiang reste complexe et faussée, comme le soulignait un article de Brice Pedroletti, pour Le Monde, publié en 2014 après une série d’actes terroristes sur le sol chinois.

« Ces problèmes ne datent pas d’aujourd’hui, ils se sont accumulés au fil du temps. Il y a les problèmes de droits, les droits linguistiques, la liberté de religion, de graves problèmes de droits de l’Homme aussi dans le Xinjiang, et il y a un chômage important chez les Ouïghours, des problèmes de pauvreté, d’inégalités, de la discrimination. »disait le professeur de l’université Minzu, Ilham Tohti, arrêté en janvier 2014 et accusé de séparatisme.

Dzhamaldin Khodzhaniyazov : enfant turkmène, homme russe

De Nuzugum à Rizwalgul, deux grandes figures de l’héroïsme ouïghour animées dans les vers de la poète Chimengul Awut, l’héritage mythologique ouïghour semble de plus en plus loin pour le jeune qu’est Dzhamaldin Khodzhaniyazov, symbole d’une nouvelle génération se construisant sur un héritage post-soviétique multiple aux langues et cultures différentes, loin des canons nationalistes tout tracés ; lui qui se dit « ouïghour par nationalité, d’une mère moitié russe » ; lui qui « n’a jamais songé [à jouer pour le Turkménistan], et qui [veut jouer] pour l’équipe nationale russe, bien que des propositions ait été reçues. » Des préoccupations et une vision culturelle finalement bien différente de celles de la jeunesse ouïghoure du Xinjiang.

« J’ai grandi, y compris en tant que footballeur, en Russie. Je veux jouer pour l’équipe nationale ! »  – Dzhamaldin Khodzhaniyazov pour sportsdaily.ru

Un enfant turkmène dont le chemin se dirige finalement vers cette autre, son autre pays : la Russie. Comme il l’expliquait à Sovsport, en 2013, « ma tante vit à Togliatti. Il y a quatre ans, je suis venu participer aux « sélections » de l’Académie Konoplev et j’ai été pris… Au bout de deux ans, on m’a fait un passeport russe. Malheureusement, après des complications pour l’Académie, les joueurs ont commencé à partir. » Face à ces problèmes au sein de l’Académie Konoplev, le jeune homme prend acte et, comme bon nombre de jeunes joueurs, trouve un point de chute ailleurs. Un ailleurs radieux sur le papier l’emmenant vers Saint-Pétersbourg afin d’y porter le maillot du club russe le plus en vogue ces dernières saisons : le Zenit sauce Luciano Spalletti. De quoi en faire rêver plus d’un et faire naître nombre d’espoirs sur les épaules du jeune défenseur. 

Arrivé sur la pointe des pieds en 2012, voilà que le joueur, sous la houlette du technicien italien, fait son entrée dans le grand bain du football russe quelques mois plus tard, à 17 ans à peine, face au Kuban Krasnodar, le 26 juillet 2013. Si le jeune homme n’est évidemment pas aligné dans la durée, son cas reste observé, commenté, et ses prestations dans la sélection espoirs russes – avec un titre de champion d’Europe U17 à la clé, en 2013 – font alors naître chez les observateurs locaux une grande attente pour celui qui doit incarner le renouveau d’une défense nationale vieillissante.

Loin de ce futur radieux, le réel se trouve finalement bien plus difficile, au point de se demander si ces débuts à 17 ans n’ont pas été précipités. Questionnement rapidement balayé par Dzhamaldin Khodzhaniyazov lui-même, dans une longue interview pour Championnat.com, où se dernier explique que ces débuts sont arrivés « de manière inattendue. Il est stupide de dire le contraire. J’ai joué quelques matchs, j’ai pas mal joué même, mais, par la suite, le Zenit a acheté de bons joueurs. Je me suis pourtant senti sûr de moi, et honnêtement, j’ai pensé que j’allais jouer avec l’équipe première. Au lieu de ça, j’ai passé l’année sur le banc. Comprenez bien que je n’ai pas pensé que j’étais super fort devant être joueur titulaire au Zenit. Non, j’ai seulement vécu au jour le jour et joué au football. »

Jouer au football est cependant vite dit, la faute à un prêt foireux à l’Amkar Perm de Cherchesov se concluant par un seul petit match au compteur et quelques tensions avec l’entraîneur à la célèbre moustache, comme il l’expliquait dans ce même interview pour Championnat.com : « Cherchesov [ne m’a] rien expliqué […] comment savoir si je suis pire ou meilleur [qu’un autre] si je n’ai pas eu ma chance, si je ne suis pas allé sur le terrain ? C’est une chose de mal jouer et d’être poussé en équipe réserve, mais, là, ils ne nous ont tout simplement pas permis de nous montrer. Pour être honnête, c’est une honte. Mais une mauvaise expérience est aussi une expérience. » Une expérience l’emmenant vers de nouvelles contrées et un nouveau pays : le Danemark et l’AGF Århus.

Le Danemark, un autre monde

Seconde ville danoise par son nombre d’habitants, Århus est une ville portuaire historique et importante du pays, dans la célèbre région du Jutland. Coincé sur cette côte est de la péninsule danoise se trouve l’AGF, « l’un des clubs historiques au Danemark et l’un des plus populaires. Jusqu’aux années quatre-vingt-dix, c’était le club le plus titré du Danemark, celui qui remportait régulièrement des titres et jouait en Europe » nous explique Toke Møller Theilade, journaliste danois, rédacteur en chef du site RussianFootballNews.

« La dernière fois que le club a disputé le titre, c’était en 1996. Lors d’un des derniers matchs de la saison, AGF a rencontré Brøndby. Brøndby était premier au classement avec un point de plus, donc AGF devait gagner. AGF était en tête 3-1 jusqu’à la 79e minute. À la 89e minute, Mogens Krogh, le gardien de but de Brøndby égalise et Brøndby s’empare du championnat. Depuis, AGF a toujours eu des difficultés, continue ce spécialiste du football danois et russe, ajoutant que, depuis, le club est connu comme l’éternel vaincu du football danois. Il y a un énorme potentiel dans le club, et les habitants d’Århus aiment vraiment leur club. Cependant, le club est mal géré depuis des années et au lieu de se battre pour les titres, il a été relégué à plusieurs reprises. Il en va de même pour cette saison. Ils ont l’un des budgets les plus importants de la ligue, même s’il est nettement plus petit que ceux du FC Copenhague et de Brøndby, mais ils n’arrivent pas faire avancer la machine. Du coup, ils licencient les entraîneurs les uns après les autres et achètent des tonnes de joueurs. » 

Un club dans lequel Dzhamaldin Khodzhaniyazov tente de rebondir. Sans grand succès, comme le souligne Toke Møller Theilade, « Khodzhaniyazov est arrivé avec de grands espoirs placés en lui. Il était l’un des joueurs les mieux payés dans le club. Cependant, il n’ a jamais réussi à percer, et les performances misérables se sont enchaînées. Il ressemblait plus à un joueur junior, qui n’avait aucune idée de ce qu’il faisait, qu’à un joueur professionnel. Par exemple, la saison dernière, l’AGF a subi la pire défaite de l’histoire du club contre son grand rival Brøndby. Khodzhaniyazov a été expulsé au début de la première mi-temps, et AGF s’est incliné 7 buts à 0, à domicile. »

Si le constat footballistique n’est pas du meilleur effet, c’est finalement à l’extérieur des terrains que Dzhamaldin Khodzhaniyazov va s’enrichir et découvrir une nouvelle vie, loin de la mentalité russe qu’il avait connue tout le long de sa vie. « Lors de ma deuxième année au Danemark, beaucoup de choses sont devenues normales. Au début, j’ai été surpris par certaines particularités de la mentalité locale. Maintenant, je m’y suis adapté […] j’ai été émerveillé par le fait qu’en perdant mes clés et des documents dans la rue, personne n’ait l’idée de les prendre. Il y a beaucoup d’autres histoires de ce genre. Je ne me souviens pas de toutes, pour moi c’est devenu normal. Mais, par exemple, une heure avant l’un de nos matchs, de la neige tombait en abondance. Alors que nous étions assis dans les vestiaires avant le match, les fans, qui sont venus tôt au stade, ont dégagé le terrain à coup de pelles. Quand nous sommes allés à l’échauffement, le terrain était déjà parfaitement propre. » expliquait le joueur, avec une joie certaine, à sportsdaily.ru.

Ici, au Danemark, comme tout jeune de son âge, Dzhamaldin Khodzhaniyazov apprend la vie, découvre de nouvelles choses, une nouvelle culture et de nouveaux amis. « J’ai été présenté à un étudiant russe d’Aarhus. Il a une grand-mère de Saint-Pétersbourg, mais il a grandi au Danemark. Il parle russe avec un accent. […] Ce qui m’a le plus surpris dans l’équipe ce sont les joueurs qui, au début, m’ont approché et m’ont offert de l’aide. Ils m’ont demandé si j’avais besoin de quelque chose, si tout allait bien, si on devait m’emmener quelque part et qu’il fallait que je parle, que je ne sois pas timide. Tout est très sympathique ici. » concluait ce Ouïghour, loin des siens, à la découverte d’un Nouveau Monde, traversant le Kattegat à la recherche de Mehtumsula.

« Le long fleuve coule devant moi avec arrogance,
Je le traverse comme je traverse l’espoir.
Mehtumsula est là, immergée
Des cheveux longs et noirs comme l’histoire. »
– Chimengul Awut


Pierre Vuillemot / Tous propos de Toke Møller Theilade recueillis par P.V. pour Footballski

Image à la une : © Вячеслав Евдокимов / fc-zenit.ru

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