En route pour la Russie #11 : Un Panaméen en Ossétie, la courte aventure d’Alberto Blanco à Vladikavkaz

Mathieu
Mathieu - Publié le 18 janvier 2018

Notre dispositif spécial Coupe du Monde se met en place et cette nouvelle série d’articles va vous accompagner de manière hebdomadaire jusqu’à l’ouverture de la compétition. Chaque semaine, nous faisons le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Cette semaine, le Panama est à l’honneur et c’est à travers le début de carrière d’Alberto Blanco que nous allons vous raconter les liens qui comme les lignes de touches et de sorties de but d’un terrain unissent la Russie et le petit pays d’Amérique Centrale. De Panama City a Vladikavkaz, sur les traces des quelques minutes d’un Panaméen en Alanie.


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Le Panama jouera la première Coupe du Monde de son histoire en Russie. Un exploit de Titan réalisé par les Canaleros, troisièmes et derniers qualifiés de la zone CONCACAF. C’est lors du dernier match, à Panama City, face au Costa Rica, que deux minutes avant la fin du temps réglementaire, Roman Torres emmène de ses muscles saillants tout le peuple panaméen derrière lui dans une folle allégresse.

A la 88e minute, il déborde le défenseur central costaricain et marque en force à quasi-bout portant le but de cette qualification historique. Le Panama chavire, les commentateurs sont en larmes, dans le stade aux bannières écrites en cyrillique c’est un mélange de cris, de pleurs et de joie intense. Le défenseur de Seattle l’a fait, il est le héros de ce peuple moins connu pour son football que pour son canal. Le Président déclarera même le jour suivant cette qualification, jour férié et chômé pour que les Panaméens en famille, et entre amis, puissent savourer cet instant unique et historique.

Savourer, car il est vrai que le petit pays d’Amérique centrale aux quatre millions d’âmes s’est fait connaître autrefois plus par le nom d’un couvre-chef d’origine équatorienne porté par les ouvriers sur le chantier du grand canal de Panama ou plus récemment par le scandale d’évasion fiscale à travers les Panama Papers que par son football et ses exploits.

A l’Est tout (de) nouveau pour Alberto

Si le Panama va jouer sa première Coupe du Monde en Russie, ce n’est pas la première fois qu’un joueur panaméen foulera le sol de la Mère Patrie. En effet, dans l’histoire du football peu de choses lient la Russie et le Panama, si ce n’est une personne. Unique joueur du Panama à avoir joué en Russie. Un joueur formé à l’Olympique de Marseille. Un joueur au nom de poète mexicain ou de star du porno espagnol. Un joueur aimant au début de sa carrière les voyages, les pétrodollars ou pétroroubles, les contrées dirigées d’une main de fer et dont l’ONU aime faire des rapports dénonçant telle ou telle liberté bafouée. Un joueur aux cheveux courts et peroxydés, au plus de soixante sélections pour son pays. Un joueur qui aurait pu, à quelques mois près, être entraîné par Rolland Courbis au milieu du Caucase. Ce joueur, c’est Alberto Blanco, de son nom complet Luis Alberto Blanco Saavedra. Le milieu de terrain panaméen est le seul et unique joueur à avoir évolué sous les couleurs d’un club russe, il est donc aussi le seul et unique joueur panaméen à avoir marqué un but en Russie et le seul et unique à avoir atterri un jour à l’aéroport international de Vladikavkaz en provenance de Transnistrie.

Alberto Blanco est un milieu de terrain plutôt athlétique, déconneur et dur sur l’homme. Sa fiche indique qu’il est passé pendant un an par les équipes de jeunes de l’Olympique de Marseille avant de retourner au Panama. Il est certainement plus probable que le jeune joueur panaméen, alors âgé de 16 ans, ait effectué un essai en France avant de retourner au pays. Quoi qu’il en soit, sa carrière commence vraiment près de sa ville natale de Panama City, plus précisément sur la côte pacifique, à La Chorrera, au San Francisco FC. Jeune joueur, il commence alors à jouer à 21 ans en première division panaméenne avec succès. Mais son destin, c’est vers l’Europe que Blanco le voit, là où jouer permet de mettre à l’abri les siens pour des décennies. À l’âge de 22 ans, il s’envole donc vers le Vieux Continent. Comme beaucoup de joueurs d’Amérique centrale ou du Sud, l’Europe centrale et orientale est alors dans les années 2000 une terre fertile et une première étape pour permettre aux moins talentueux de faire leurs preuves avant de rejoindre un plus grand championnat de l’Ouest. C’est dans cette optique que Satú rejoint la Moldavie, ou plus précisément, la Transnitrie.

Il débarque lors de l’hiver 2001 au Sheriff Tiraspol. Dans ce pays si différent du sien de par la culture, la langue et le climat, l’intégration du Panaméen ne sera pas facile, il va peu jouer lors de sa première année et devra attendre la troisième au club pour devenir un titulaire indiscutable au Sheriff. Mais prenant ses marques petit à petit, Alberto s’impose et remporte avec le club de Tiraspol quatre championnats consécutifs et une coupe nationale de Moldavie, ses premiers trophées. Il joue des matchs de qualifications pour la Ligue des Champions, se montre sur la scène européenne, mais perd sa place de remplaçant en équipe nationale du Panama, loin des yeux et loin du coeur de son sélectionneur.

D’une République autonome à l’autre

Ses bons matchs avec le Sheriff vont lui ouvrir les portes d’un plus grand championnat, non pas à l’Ouest, mais encore plus à l’Est. Un club russe s’intéresse à lui, dans une région un peu reculée, à la frontière de la Géorgie, au pied des monts du Caucase, c’est l’Alania Vladikavkaz et son unique championnat de Russie (en 1995) au palmarès qui remporte la mise et fait venir le Panaméen. Si le changement culturel est mince, le changement salarial, lui, est conséquent, tant pour lui que pour son agent. À l’Alania on paye les étrangers en dollars de la main à la main et c’est bien comme ça, pour tout le monde.

© David Rawcliffe – Propaganda – Photo

Le club est alors supporté par le Président de la petite république autonome et financé par Istok, la grande société de production de spiritueux (alors en bonne santé économique) alimentant les caisses du club comme les torrents de vodka sortant de son usine près de l’aéroport. Si la corruption et les règlements de comptes règnent parfois dans la région du fait des convulsions des conflits ossètes et de problèmes de la Tchétchénie voisine, la vie n’est pas désagréable dans la capitale des Alains. Le Terek coule paisiblement au milieu de la ville à l’architecture russe parfois cossue, où les églises orthodoxes jouxtent les églises arméniennes dans un patchwork agréable, où la verdure atténue la laideur du béton communiste, où les monts du Caucase découpent au-dessus de la ville des cimes enneigées s’élançant vers un ciel azur. Quelques mois après la prise d’otage de Beslan et la tragédie qui a suivi, Blanco découvre donc la ville, le club et son histoire, les voitures blindées, les gardes du corps armés, et un peu le football.

Dans son nom, l’Alania fait référence à ses peuplades venues de l’Iran actuel: les Alains. Cavaliers ayant colonisé cette région du Caucase lors de grandes invasions, les Ossètes en font leurs ascendants. D’ailleurs, le club ne s’appelait pas Alania Vladikavkaz lors de l’époque soviétique, mais Spartak Ordzhonikidze et est connu pour avoir été le premier club de l’actuel sélectionneur de la Sbornaya et ancien coach du Legia Varsovie, Stanislav Cherchesov. Mais revenons à une époque plus récente. Lorsqu’Alberto Blanco arrive à l’Alania, le club est déjà sur la pente descendante, les derniers roubles et dollars sont jetés dans la bataille pour tenter de le sauver. Istok pense à se désengager totalement malgré la popularité des Léopards du Caucase et Rolland Courbis, arrivé lui aussi un an plus tôt, attiré par le grand challenge sportif rempli de grandes valises pleines de liasses dans sa chambre du Grand Hotel Aleksandrovskiy, a pris la poudre d’escampette fin 2004 suite à l’évènement tragique de la prise d’otage de l’école de Beslan.

Trois petits matchs et puis s’en va

Malgré ces évènements et un club en difficulté, à l’Alania on essaye de s’en sortir. On retrouve lors de cette saison 2004-2005, des joueurs étrangers tels que l’attaquant moldave Serghei Dadu, passé par le Sheriff ou le défenseur nigérian Isaac Okonrokwo – lui aussi passé par le Sheriff Tiraspol, étonnant non ? Blanco arrive donc pour jouer un peu au foot et gagner un peu d’argent préalablement blanchi avant d’atterrir sur son compte. Mais le Panaméen va peu jouer, il fait banquette et, la plupart du temps, n’est même pas convoqué. À Vladikavkaz, il ne va jouer que trois petits matchs, et encore, seulement trois petits bouts de matchs. Deux matchs de championnats qui se solderont par deux défaites et un match de Coupe de Russie face à Khimki lors duquel l’international marquera son seul et unique but sous les couleurs rouge et jaune de l’Alania.

Alberto est plus souvent au Panama avec sa sélection, qu’il a retrouvée, qu’en Ossétie et rien ne le pousse à rester dans cette région maintenant meurtrie et instable. Le club fini à la 15e place du championnat et se retrouve donc relégué en deuxième division, une deuxième division qu’il ne verra pas, car à cause de soucis financiers trop importants le club n’obtiendra pas sa licence et devra se contenter de la troisième division. C’est le début des montagnes russes pour le club de la capitale ossète, dix ans vont se suivre entre montées et descentes, entre banqueroutes et sursauts. Cette descente fin 2005 amène la majorité des joueurs étrangers à faire leur valise et trouver une terre plus accueillante. On abandonne alors le club comme autrefois une ville de l’Ouest américain lorsqu’un filon d’or était épuisé.

Alberto Blanco ne déroge pas à cette sacro-sainte règle et son expérience russophile va prendre fin à l’été 2005. D’autres dollars attendent ailleurs, d’autres destinations exotiques aux airs d’ailleurs. Encore à l’est, toujours plus à l’est. Et comme le dirait son homonyme-poète mexicain :

La tierra es la misma / La terre est la même
el cielo es otro / le ciel est autre
El cielo es el mismo / Le ciel est le même
la tierra es otra / (mais) la terre est autre
– Alberto Blanco, Mi Tribu

D’Alania à Al Ain, et la fin du routard du foot panaméen

C’est dans le Golfe qu’Alberto Blanco va continuer sa carrière de footballeur. Guide du routard dans la main, il étrenne son crâne peroxydé et ses jambes de buffle – tout d’abord aux Émirats arabes unis avec Al Ain, changeant donc la vodka en eau jaillissant de cette oasis.  Il reste une saison et demie dans la cité à 100 km au sud de Dubai avant de s’envoler encore, mais cette fois-ci un peu plus à l’ouest, en Arabie Saoudite, pour une saison à Al-Nassr. A 29 ans, peut être ayant le mal du pays, âpres dix ans a vagabondé, Alberto Blanco retourne finalement au pays. Il y restera presque jusqu’à la fin de sa carrière, faisant deux nouvelles petites escales, l’une en Colombie et l’autre en Israël. En parallèle, il est présent à tous les rassemblements sous le maillot de la sélection nationale, finissant sa carrière en 2009 avec 61 sélections et trois buts au compteur. Comme un pied de nez formidable à toute cette carrière de footballeur globe-trotter ayant joué dans des régions instables et dans des clubs aux finances plus ou moins opaques en relation avec des mafias locales ou des oligarchies puissantes. Alberto Blanco finit sa carrière dans le club de la Police de Panama City, le SD Atlético Nacional, en 2013.

Dernier geste malicieux d’un milieu de terrain rugueux, dernier geste fantasque d’un joueur ayant vu la Moldavie, la Russie, les UAE, l’Arabie saoudite, la Colombie et Israël l’accueillir. Dernier geste du seul et unique joueur panaméen ayant revêtu les couleurs d’un club russe, d’un homme ayant marqué contre Khimki et qui aurait pu connaître, à quelques mois près, le génie tactique d’un Rolland Courbis perdu dans une ville au pied du Caucase. Une ville ayant lancé la carrière sportive d’un homme portant une célèbre moustache et qui tentera d’emmener, à domicile, la Russie vers les sommets du football mondial. Entre Stanislav Cherchesov et le Panama, il n’y a que l’Alania. Entre la Russie et Alberto Blanco, il n’y a que Vladikavkaz.

Mathieu Pecquenard


Image à la une : AFP PHOTO / ELMER MARTINEZ

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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