Le football dans les RSS : #57 le Tadjikistan – Des Zambiens à Douchanbé

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 1 mai 2018

À moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) Républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Place cette semaine au troisième de nos pays d’Asie Centrale, à savoir le Tadjikistan. Aujourd’hui nous partons sur les traces de Derby Makinka, Pearson Mwanza et Wisdom Chance. Leur fait d’armes ? Avoir été les 3 premiers joueurs étrangers de l’histoire du championnat de football de l’Union Soviétique, et cela sous les couleurs du modeste Pamir Douchanbé. Entre guerre froide et guerre diplomatique retour sur l’histoire oubliée des premiers légionnaires footballeurs en Union Soviétique.

Le 24 octobre 1964 la Rhodésie du Nord, alors protectorat britannique, déclare son indépendance et son nouveau président Kenneth Kaunda la renomme Zambie. Le jour même l’indépendance est reconnue par l’URSS et des relations diplomatiques établies 6 jours après. 24 ans plus tard, trois joueurs de l’équipe nationale zambienne décollent de l’aéroport de Lusaka, officiellement en mission diplomatique. Leur destination ? Douchanbé, capitale du Tadjikistan où le club local le Pamir Douchanbé vient d’accéder à l’élite du football soviétique pour la première fois de son histoire. Voilà leurs nouvelles couleurs pour la saison à venir.

Entre Zambie et URSS, des relations alternatives

L’intérêt de l’URSS pour les pays africains et la Zambie en particulier ne vient pas de nulle part. Les mouvements de décolonisation libèrent progressivement les pays africains de leurs anciens pays colonisateurs, mais ces derniers restent bien présents de par leurs intérêts économiques. Dans la course mondiale à l’influence que se livrent URSS, et bloc de l’Est, d’un côté, et États-Unis, et pays de l’alliance atlantique, de l’autre, l’Afrique n’est donc pas en reste. Il est donc assez logique de voir les gouvernements nouvellement indépendants se faire courtiser par les deux grandes puissances mondiales. Dans le cas de la Zambie, la préférence de Kenneth Kaunda se tourne assez nettement vers les pays socialistes, allant jusqu’à formuler le concept d’ « Humanisme zambien », mélange de principes socialistes et africains, tout en conservant de bonnes relations avec les États-Unis. Secrétaire général du mouvement des non-alignés de 1970 à 1973, succédant à Gamal Abdel Nasser, avant de laisser la main à Houari Boumédiene, il accueille d’ailleurs un des sommets de l’organisation à Lusaka en 1970. Faut-il alors s’étonner qu’en août 1966, deux ans après l’indépendance, Lusaka la capitale signe un accord de jumelage avec la ville de Douchanbé, capitale de la République socialiste soviétique du Tadjikistan, deux ans avant de signer un même accord de jumelage avec…Los Angeles ?

Si nous sommes dépendants des pays socialistes dans la lutte contre l’apartheid, c’est que nous n’avons pas le choix.

Bien que Kenneth Kauda exprime de façon assez crue en 1977 la relation totalement intéressée qu’entretient l’URSS avec la Zambie les deux pays trouvent surtout un point d’accord dans leur lutte contre l’apartheid qui a cours alors en Afrique du Sud. En soutenant l’action de guérillas prosoviétiques au Zimbabwe voisin et surtout en permettant à l’African National Congress (ANC) de s’installer à Lusaka en 1984, il permet au parti de Nelson Mandela de poursuivre ses activités en dehors d’Afrique du Sud, d’où il est banni depuis 1960, tout en bénéficiant des conseils de l’ambassade soviétique. Tout ceci explique aisément la coopération militaire de premier ordre à laquelle se livrent Zambiens et Soviétiques. Une coopération qui vous vous en doutez passe bien plus facilement par Moscou que par l’Asie Centrale.

Diplomatie et coopération par le football

De toutes ces manœuvres africaines il est à parier que peu d’échos arrivent jusqu’à Douchanbé, la petite capitale sans histoire, dopée démographiquement à l’industrie du coton et de l’aluminium, située aux confins asiatiques de l’Union. Créé en 1950 le club du Pamir Douchanbé végète dans les limbes des divisions inférieures soviétiques, avant de monter progressivement les échelons au cours des années 1970. En 1983 il réalise par ailleurs une très belle affaire en lançant la carrière d’entraîneur d’un certain Yuri Syomin qui améliore d’année en année les résultats de l’équipe au point d’en faire un candidat potentiel à la montée dans l’élite soviétique. Ce sera finalement chose faite avec son ancien adjoint et ancien joueur du Pamir Douchanbé Sharif Nazarov qui décroche le Graal lors de la saison 1988.


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Un événement formidable pour la petite république d’Asie Centrale, dont le Pamir Douchanbé sera bien entendu le premier (et seul) club tadjik à jouer dans l’élite du championnat soviétique. Avec le Pakhtakor Tashkent et le Kairat Almaty, il sera également un des rares venants d’Asie Centrale. Et pour faire bonne figure dans ce nouveau championnat les dirigeants du club n’ont peut-être pas de pétrole, mais ils ont une sacrée idée.

En effet cette même année  1988 l’équipe d’URSS finaliste de l’Euro quelques mois plus tôt participe au tournoi des Jeux olympiques de Seoul et se montre intraitable en remportant la médaille d’or à l’issue d’une finale contre le Brésil de Bebeto et Romario. Mais un des principaux exploits que les observateurs retiennent de ce tournoi est la correction infligée par la Zambie à l’Italie en phase de poule (4-0). Parmi les joueurs sur le terrain ce jour-là l’attaquant Pearson Mwanza, le milieu Wisdom Chance et surtout l’ailier Derby Makinka tapent dans l’oeil des Soviétiques. Malgré une déroute 4-0 du « KK11 » (le 11 de Kenneth Kaunda comme était surnommé l’équipe) en quart de finale face à la RFA les Soviétiques rentrent au pays avec une idée derrière la tête.

Sélection zambienne aux Jeux olympiques de 1988

Arrêt Bosman à la Soviétique

On l’a dit Douchanbé est jumelée avec Lusaka depuis 1966 et un centre culturel soviétique est alors en construction dans la capitale zambienne destiné à ouvrir en 1989.  Officiellement affilié à l’armée en tant que club pratiquement « national » du Tadjikistan, le Pamir Douchanbé contacte ainsi le gouvernement zambien et propose, en échange de l’aide militaire que l’URSS fournit à la Zambie depuis des années, une coopération plus « culturelle », à savoir la venue de ces trois athlètes zambiens. L’idée n’est d’ailleurs pas neuve, car si aucun échange de ce type n’a été possible jusqu’ici, c’est précisément la politique d’ouverture impulsée par Mikhail Gorbatchev depuis 1985 qui permet cette réévaluation des règles par les autorités soviétiques. Cette même année d’ailleurs, l’entraineur du SKA Rostov Viktor Bondarenko, qui vient de passer 4 ans à coacher le club du Matchedje au Mozambique, soumet la même requête pour pouvoir ramener à Rostov ses meilleurs joueurs mozambicains. Proposition refusée pour Rostov, par la commission en charge de ces affaires…qui change finalement ses règles à peine deux jours plus tard et autorise la venue de joueurs étrangers dans le championnat soviétique.

Il existe très peu d’archives photographiques de cette époque. Sur cette photo néanmoins on peut voir Derby Makinka (3e debout en partant de la gauche) et Wisdom Chance (debout tout à droite) lors d’un match contre le Zaïre en 1987. (zambianfootball.co.zm)

Mwanza et Chance quittent donc le Power Dynamos, Derby Makinka, élu joueur zambien de l’année, son équipe des Profound Warriors, et s’envolent pour leur nouvelle destination. Malheureusement, très peu de traces restent par la suite de leur passage au Tadjikistan. Une poignée de matchs contre le Torpedo Moscou, le Metalist Karkov ou encore le Rotor Volgograd viennent signer leur passage dans l’équipe du Pamir, qui évite de justesse la relégation pour leur première saison dans l’élite. Après ce court passage, Makinka et Chance rentrent au pays tandis que Pearson Mwanza prolonge le plaisir en signant en Égypte. Derby Makinka s’engagera ensuite la saison suivante au Lech Poznan pour là aussi un court passage ponctué par 3 apparitions en match officiel et aucun but.

Une autre archive rare. Derby Makinka aligné avec sa nouvelle équipe du Lech Poznan face au Hutnik Warszawa. (numer10.blox.pl/)

L’expérience a dû être dépaysante, elle restera pourtant presque anonyme pendant des années, d’autant que Derby Makinka et Wisdom Chance périront le 28 avril 1993 dans le crash de l’avion de la sélection zambienne au Gabon avec leurs 16 coéquipiers. Pearson Mwanza leur survivra quelques années avant de décéder des suites d’une maladie, en 1997, à l’âge de 29 ans. Trois joueurs dont le passage au Tadjikistan restera donc peu remarqué et pourtant témoins d’un club et d’une époque sur le point de basculer.

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