Chez Footballski, nous nous efforçons à travers nos articles de vous raconter une histoire, celle du football, qui en Europe centrale et de l’Est se télescope parfois violemment avec la grande Histoire. La Pologne est certainement l’un de ses plus probants exemples. Pays à l’histoire si complexe, faite bien plus de fleurs florissant les tombes que de joyeux bouquets ornant les vases sur les cheminées. Accompagnez-nous donc doucement, à votre rythme, là où le football a vécu au milieu de la mort, là où l’Histoire a écrit ses lignes les plus sombres, là où certaines traces ne pourront et ne devront jamais s’effacer.

Il y a des noms qui, dans l’Histoire, laissent une trace indélébile. Une trace épaisse, aqueuse, morbide. Une trace comme une cicatrice profonde qui jamais ne pourra se refermer malgré tout le baume que l’on y appliquera. Une trace souillée dont les démons hantent encore les pourtours. La petite ville d’Oświęcim connaît malheureusement bien trop cela, elle qui aurait certainement préféré ne jamais être citée dans les livres et devra pourtant rester à jamais dans les mémoires.

Située entre Tychy et Cracovie, entourée de marécages et de bosquets, dans cette région de Silésie riche en charbon et en chaux, la petite ville d’Oswiecim est maintenant malheureusement connue dans le monde entier. Ce nom qui, en polonais, ne vous dit peut-être pas grand-chose mais qui, en allemand, traîne son cortège funeste en nous ramenant aux plus sombres heures de la folie des hommes. Oświęcim n’est autre qu’Auschwitz.

Et la petite Oświęcim devint Auschwitz-Birkenau

C’est en effet dans ce petit coin reculé et marécageux de Silésie que l’Allemagne nazie (et précisément Heinrich Himmler) va choisir de créer et d’organiser, à partir d’anciens baraquements militaires polonais, le plus grand complexe de concentration et d’extermination du IIIe Reich. Une gigantesque usine du travail forcé et de la mort, qui deviendra l’ultime outil de l’Endlösung (Solution Finale). C’est ici, non loin de la superbe mine de sel de Wieliczka, que des millions d’âmes partirent en fumée, en poussière. C’est ici, près de cette petite ville entourée de fermes autrefois paisibles, que l’horreur a montré son visage le plus cruel.

Oświęcim, avant la Seconde Guerre mondiale, avait déjà connu son lot de malheurs, avec des incendies à répétition entre le XVIe et XVIIe siècles, réduisant plusieurs fois la ville à l’état de cendres. Une petite bourgade au carrefour de l’Europe centrale et aux multiples identités : juive, allemande, tchécoslovaque et polonaise, composée au fil de l’Histoire et de ses soubresauts tumultueux.

Le camp d’Auschwitz I, situé à l’ouest de la ville, est à l’origine un camp de travail aux kapos sadiques pour prisonniers politiques principalement polonais. Un camp qui s’est agrandi au fur et à mesure, pour fournir en main d’œuvre les entreprises allemandes présentes dans la région. Et un camp de « test » pour les futures effroyables expérimentations nazies, comme les crématoriums que l’on retrouvera plus tard dans son extension.

Le Stammlager va être étendu encore plus à l’ouest de l’autre côté de la voie ferrée dans le petit village de Brzezinka en 1941. C’est la naissance d’Auschwitz II Birkenau. Le complexe devient alors la pièce maîtresse du système d’extermination de masse nazi. Si Auschwitz I était principalement un camp de concentration de plus dans la toile funèbre de l’araignée SS, Auschwitz II fait passer le complexe dans la dimension de l’horreur, de l’effroi et de l’extermination. La majorité des arrivants au nouveau camp étant gazés et réduits à l’état de cendres quelques minutes après être descendus des wagons à bestiaux qui les avaient transportés sur des milliers de kilomètres à travers l’Europe.

Je suis retourné chercher le ballon derrière la ligne de but. Et en me relevant, je me suis arrêté : la rampe était maintenant vide. Il n’y avait plus un seul homme parmi la foule colorée (arrivée quelques minutes auparavant).

Tadeusz Borowski, Byliśmy w Oświęcimiu – 1946

La survie est aussi un jeu macabre

Juifs, Polonais, Soviétiques, Hongrois, Allemands, Écossais, Gallois, Anglais, Français, Belges, Néerlandais, minorités ethniques et religieuses, toute l’Europe se croise et se côtoie dans ce creuset entouré de barbelés, de tours, de murs et de cheminées dont suintent l’odeur de la mort. Une micro-société se reconstruit alors tant bien que mal, comme pour se redonner un soupçon d’humanité et de normalité. Après les longues journées de travail forcé, les écrivains écrivent, les comédiens et acteurs jouent leurs pièces, les forgerons et cordonniers se débrouillent pour confectionner des objets utiles du quotidien et les footballeurs, eux, attendent la fin de la semaine.

Beaucoup attendent le dimanche avec impatience, seul jour de repos après une semaine éprouvante et blessante tant physiquement que mentalement. C’est les dimanches que vont avoir lieu les premiers matchs de football à Auschwitz. Au début du camp, c’est la place d’appel en terre battue qui sert de terrain de jeu pour le week-end. Sur cette même place où des détenus transis meurent de froid et de faim à chaque appel interminable du matin et du soir.

De fines lignes sont alors tracées à la craie, des amas de cailloux utilisés comme buts. Si le football est interdit dans toute la Pologne occupée par l’Allemagne nazie, sa pratique est tolérée dans les camps de concentration. En effet, si pour les détenus il est un moyen de sortir du quotidien et de la déshumanitation permanente, il est aussi vu par les SS comme un bon divertissement pour les troupes.

Les conditions de vie étaient si mauvaises que le football était notre seul plaisir.

Ron Jones – Prisonnier et gardien de la sélection galloise à Auschwitz

Dans un premier temps, ce sont les kapos du camp qui profitent de leur temps libre pour organiser entre eux des matchs sur le terrain vague central. Le jeune Kazimierz Albin, arrivé à Auschwitz en 1940, se souvient : « Nous avions remarqué un groupe de kapos jouant au football le dimanche après-midi. Parmi eux, il y avait plusieurs joueurs de bon niveau. » Les détenus polonais se massent alors chaque dimanche autour de ces bourreaux parfois bien plus cruels que les SS eux-mêmes, Les kapos étant majoritairement des criminels ou détenus de droit commun allemands.

Cette foule regardant leurs matchs va alors donner une idée à Eric Grönke, capitaine barbare des kapos-footballeurs et passionné de football. Albin décrit ce moment dans ses mémoires :

Un jour, Grönke est venu nous voir et a proposé que nous organisions et préparions notre équipe pour jouer contre la sienne.

Kazimierz Albin – Prisonnier à Auschwitz en 1940 et évadé en 1943

C’est le début des dimanches de football à Auschwitz, moments de normalité dans l’antre du diable.

Fussball Macht wirklich Frei ?

Les prisonniers entreprennent alors avec enthousiasme la création d’une sélection polonaise. Si beaucoup de joueurs sont choisis pour leurs capacités physiques et leur jeunesse sans expérience particulière, certains le seront de par leur statut d’avant-guerre. C’est le cas par exemple de Sylwester Nowakowski, milieu du Ruch Chorzow d’avant-guerre et vainqueur sous les couleurs des Niebiescy de trois championnats de Pologne (1935, 1936 et 1938).

Et encore plus d’Antoni Lyko, légende d’avant-guerre du Wisla Cracovie qui a notamment permis à l’Étoile Blanche de s’imposer face à Chelsea en 1936, et qui obtiendra deux sélections pour la Reprzentacja, sans participer à la Coupe du Monde 1938 en France. Arrivé à Auschwitz au printemps 1941, après avoir été arrêté par la Gestapo suite à sa participation à la Résistance polonaise, Lyko participera à quelques matchs avant d’être fusillé quelques mois après son arrivée lors d’une exécution sommaire.

Quelques autres footballeurs professionnels de clubs de divisions inférieures vont eux aussi rejoindre cette sélection polonaise faites de bric et de broc. Erik Grönke va, auprès du commandement du camp, appuyer la demande des Polonais de se faire fournir des chaussures à lacets pour ce premier match. Car comme la majorité des détenus, les Polonais doivent alors se contenter de porter de lourds sabots en bois, les chaussures en cuirs étant confisquées dès leur arrivée. Mais l’équipement s’arrêtera là. Ils vont se voir rejeter leur demande de pouvoir porter une tenue différente de leur ensemble rayé. Ni short, ni vêtements aux couleurs blanches et rouges donc.

Après avoir remporté le match, chaque membre de l’équipe a reçu un gros morceau de salami.

William Schick – Prisonnier et membre de la sélection tchécoslovaque

En revanche, les Allemands vont augmenter les portions de nourriture pour ces footballeurs du dimanche. La ration de soupe et de pain famélique est doublée pour leur permettre de retrouver des forces avant ledit match, comme l’indique Kazimierz Albin.

Les Allemands voulaient tellement que ce match ait lieu, qu’ils nous ont nourris plus que d’habitude. Car certains de nos joueurs étaient vraiment maigres et faibles.

Kazimierz Albin – Prisonnier à Auschwitz en 1940 et évadé en 1943

Ce premier match a enfin lieu à la fin de l’été 1941. Sur l’Appellplatz, des centaines de détenus se massent autour du terrain de fortune pour assister à ce moment historique dans l’histoire du camp de la Mort. « Il faisait beau, c’était agréable, » se souvient Albin. Si les Polonais sont plus frêles que leurs adversaires allemands, ils dominent tout de même les kapos de la tête et des épaules. Plus vifs, ils réussissent à marquer trois buts alors que leurs adversaires ne font trembler les filets qu’une seule et unique fois. La Pologne défait donc l’équipe des kapos sous les rires contenus des détenus-spectateurs en ce dimanche de septembre 1941.

Un terrain de jeu au milieu de l’horreur

Au fil du temps, le football va donc devenir l’un des éléments clés de la vie quotidienne à Auschwitz-Birkenau. Une seconde sélection polonaise va être créée pour affronter la deuxième équipe des kapos. Et encore une fois, cette fois-ci avec encore plus d’ampleur, les Polonais vont l’emporter. Une défaite 7-0 qui va faire enrager les geôliers allemands, mais qui va ravir une fois de plus les spectateurs et tout particulièrement les SS, se moquant sans retenue de ces criminels battus sèchement par de pauvres Polonais en guenilles.

Puis le directeur du camp, Rudolf Höss, va apporter des changements notoires pour développer la pratique du football dans le camp. Lui qui parfois allait observer ces matchs du dimanche lorsqu’il s’ennuyait va demander qu’un terrain plus approprié soit construit dans Auschwitz II Birkenau, et que plus de sélections nationales (même juives) participent aux matchs. Avec cette manœuvre, le SS-Obersturmbahnführer Höss ne pense pas en premier lieu au bien-être des détenus, mais plutôt à la possibilité d’apporter un bon divertissement pour ses troupes qui ont tendance à s’ennuyer et dont le moral est vacillant.

Ce nouveau terrain va être construit à l’entrée du camp, entre la funeste rampe d’arrivée déversant chaque jour son lot de misère en colonnes longues et épaisses déshumanisées, et les crématoriums et chambres à gaz où cette même misère est exterminée mécaniquement par les SS sans la moindre once d’humanité. Si le terrain jouxte les crématoriums, les joueurs finiront néanmoins par ne plus sentir l’odeur pestilentielle sortant des hautes cheminées : « Lorsque le vent changeait et soufflait dans notre direction, nous sentions une puanteur terrible. Nous savions parfaitement qu’il s’agissait de corps en train de brûler. Mais que pouvions-nous faire ? » se demande Ron Jones.

J’étais très content du terrain de football, il se situait sur une grande prairie juste à droite de la route. Le gazon était vert, les buts fait de deux poteaux, le tout entouré de lignes blanches bien peintes. Tout était là, tout était bien entretenu.

Imre Kertész, 15 ans lors de son arrivée à Auschwitz Birkenau en 1944

Si le football ne permettait pas de sauver des vies, il permettait parfois de retarder l’échéance de la mort. Il est vrai que les équipes devaient changer leurs joueurs de manière quasi hebdomadaire à cause du fort taux de mortalité dû aux conditions de vie exécrables, mais les « joueurs du dimanche » étaient globalement mieux traités. Comme nous l’avons vu, des rations supplémentaires leur étaient dédiées mais l’exemple est encore plus probant avec le cas des détenus de confession juive.

Arrivé de Prague, William Schick, footballeur juif, raconte :

Un jour, un SS est arrivé dans le baraquement. Il nous a alors demandé qui, parmi les détenus de ce bloc, jouait au football. Je fus le seul à lever la main. Un SS m’emmena sur le terrain pour participer à un match et à mon retour le bloc était vide. Mes codétenus avaient tous été gazés pendant mon absence.

William Schick – Prisonnier et membre de la sélection tchécoslovaque

Le football, un privilège dans le camp

Jouer au football et être juif était aussi souvent synonyme de sonderkommando. En effet, les Allemands cherchaient souvent parmi les footballeurs juifs des détenus robustes, capables de s’occuper des basses besognes dans les chambres à gaz et les crématoriums. Ces détenus étaient par la suite séparés des autres. Un peu mieux nourris, ils étaient confrontés chaque jour à l’horreur de l’extermination nazie, obligés de nettoyer les chambre à gaz et de mettre les corps de leurs amis, de leur compatriotes dans les immenses crématoriums, avant d’être eux-mêmes liquidés un peu plus tard pour effacer toutes traces.

Un répit de courte durée entouré par la mort où le football permettait de gagner, à travers ce jeu macabre, quelques semaines de vie supplémentaire. Les Allemands préféraient d’ailleurs jouer contre les sélections juives du camp. Ils savaient pertinemment que ces détenus considérés comme des untermenschen seraient plus faciles à battre que les autres et qu’ils proposeraient une opposition minimale de part leur statut et leur condition physique.

Les détenus les mieux traités étaient certainement les prisonniers de guerre, notamment britanniques. Logés dans un camp spécial un peu à l’écart du complexe, ils ont pu créer leur propre championnat des îles britanniques. Si les conditions de vie étaient spartiates et le travail forcé dans les usines d’IG Farben éreintant, la vie quotidienne était moins violente qu’à Auschwitz-Birkenau I et II. Ils pouvaient par exemple recevoir des colis alimentaires (au compte-gouttes) provenant d’organisation humanitaires et n’étaient pas tenus, comme les autres prisonniers, de porter la tenue rayée symbolisant l’enfer concentrationnaire dans l’imagerie collective.

Et c’est d’ailleurs comme cela que la Croix Rouge a pu fournir aux soldats gallois, anglais, écossais et irlandais des ensembles aux couleurs de leurs pays pour les matchs du dimanche sur le terrain jouxtant les crématoriums.

La première chose que l’on remarquait était cette puanteur.

Ron Jones – Prisonnier et gardien de la sélection galloise à Auschwitz

Si le dimanche, les joueurs de football régnaient en maître sur le terrain, durant la semaine c’est le Docteur Josef Mengele qui était l’arbitre de la mort. Le funeste Doktor Tod profitait alors de la proximité du terrain avec la rampe d’arrivée pour y faire passer des tests aux enfants juifs tout juste arrivés. Ceux qui n’étaient pas envoyés directement dans les chambres à gaz devaient passer sous le long bout de bois servant de transversale à l’un des buts.

Les malheureux qui n’étaient pas assez grands étaient alors envoyés directement dans les chambres à gaz ou retenus pour ses expériences sadiques, les autres étaient déclarés aptes au travail et rejoignaient les baraquements du camp. Joseph Adrian Kleinman, jeune adolescent à l’époque, se souvient : « Je n’ai survécu que grâce aux pierres que j’avais dans mes chaussures. Et grâce à ça, je paraissais beaucoup plus grand »

De vrais championnats en dehors d’Auschwitz

La pratique du football n’est pas propre à Auschwitz, on la retrouve dans plusieurs autres camps de l’enfer nazi comme à Majdanek et Dachau. Mais si dès les débuts d’Auschwitz, le football a trouvé sa place au milieu de l’horreur c’est surtout dans les camps de Theresienstadt (Terezín dans l’actuelle République Tchèque) de Gross-Rosen (actuellement situé à Rogoznica dans le sud de la Pologne) que sa pratique est devenue une véritable institution.

Au KL Gross-Rosen, c’est au printemps 1943, après le changement de Lagerführer et des demandes des entreprises allemandes, que le sport va prendre une place bien plus importante. Les conditions abominables dans lesquelles les détenus vivaient jusque-là sont améliorées pour que le camp puisse fournir une main d’œuvre forcée en bonne santé pouvant participer activement à l’effort de guerre allemand. Un changement qui n’a jamais vraiment été appliqué à Auschwitz, de par sa taille gigantesque et sa place prédominante dans la terrible machine de mort nazie. Plus de 40 000 personnes perdirent la vie à Gross-Rosen, un chiffre effroyable mais sans commune mesure avec les millions de morts d’Auschwitz, camp de la mort plus que simple Konzentraionslager.

Le football tenait donc une autre place à Gross-Rosen, permettant aux détenus bien sûr de se divertir mais aussi de garder une certaine forme physique, ce qui était apprécié par les nouvelles autorités SS du camp. Là où à Auschwitz les joueurs (outre les prisonniers de guerre) ne pouvaient revêtir des tenues sportives, à Gross-Rosen le règlement du camp permettait la confection de maillots aux couleurs nationales.

En effet, dans tout le Reich et les territoires occupés, les signes distinctifs des détenus étaient les suivants : les prisonniers de droit commun allemands portaient un triangle vert et les prisonniers politiques polonais portaient un triangle rouge comprenant un P. Ces codes distinctifs aux camps ainsi que le nouveau règlement de Gross-Rosen permirent à l’équipe polonaise de se présenter sur le terrain vêtue d’un short rouge et les Allemands d’un short vert.

L’engouement pour le football va y atteindre son apogée au printemps 1944, lorsqu’une douzaine d’équipes et plus d’une centaine de joueurs vont jouer dans le championnat du KL Gross-Rosen. Un championnat qui va voir deux équipes s’affronter pour le titre de champion : Polen I et Deutsche I. Les Polonais moins physiques mais plus techniques vont alors remporter le match au forceps grâce à un but tardif de Zdzislaw Lewandowski. Un résultat comme une humiliation qui ne va pas plaire au commandement SS du camp de Gross-Rosen.

Dans la soirée au bloc 20, dans lequel les footballeurs polonais se reposaient, des Allemands vêtus d’uniformes sont venus. Ils ont barré la porte d’entrée, certains sont rentrés et d’autres ont attendu dehors. À l’intérieur, armés de bâtons, ils ont commencé à nous rouer de coups.

Piotr Weiser – Prisonnier Politique et joueur de Polen I à Gross-Rosen

Mort et football, fable finale

Les matchs de football à Gross-Rosen, tout comme à Auschwitz, ont créé une relation étrange entre les victimes et leurs bourreaux. Un petit bâtiment étonnant se trouvait juste à côté du terrain, une petite baraque dans laquelle le commandant du camp apparaissait tous les dimanches entouré de sa famille et d’officiers pour regarder à l’abri des intempéries les matchs de football.

Lorsque le spectacle avait été apprécié par ces hommes habillés tout de noir de la tête aux pieds, ils jetaient alors aux prisonniers-joueurs de la nourriture ou des objets de première nécessité sur le terrain. Comme dans un zoo aux gardes cruels. Il arrivait aussi exceptionnellement que les joueurs puissent être exemptés de travail pénibles pour participer aux entraînements du soir. Le football était devenu à Gross-Rosen un élément à part entier et primordial de la vie du camp.

Après un beau match, en récompense, les SS nous jetaient des cigarettes sur le terrain.

Czesław Morus – Prisonnier et joueur du Lechia Tomaszow Mazowiecki

Mais parfois le football était lui aussi synonyme de mort et de désolation. À l’automne 1944, à Hirschberg (aujourd’hui Jelenia Góra, à la frontière tchèque), des SS ont décidé de jouer un match amical avec un groupe de Juifs tout juste arrivés d’Hongrie. Après un court entraînement, les deux capitaines de chaque équipe ont marché l’un vers l’autre, un SS et un Juif, que tout oppose de leur destin à leur vie, ces « deux capitaines se sont serrés la main et se sont souhaité un bon match » comme le rapporte dans son journal un médecin de la Croix-Rouge présent ce jour-là.

Lors de la première mi-temps, les SS vont marquer rapidement et vont dominer des joueurs hongrois affamés et faibles. Puis à la mi-temps, pour certainement donner un peu plus de panache à leur cynique victoire, les SS vont demander à ce qu’on nourrisse les Hongrois pour qu’ils reprennent des forces pour la seconde mi-temps. Les SS se contentant de savourer quelques bières, leur victoire déjà actée.

Un peu revigorés grâce à la soupe chaude et au pain de la mi-temps, les Hongrois égalisent et résistent aux assauts des attaquants SS. Le jeune gardien Ferenz Moros fait des miracles, il sauve plusieurs fois les siens. Mais dans les derniers instants du match, l’arbitre va accorder un penalty généreux aux Allemands. Les Hongrois furieux se ruent alors sur l’arbitre pour contester la décision scandaleuse mais rien n’y fait.

Dans un silence assourdissant, le SS va placer son ballon puis tirer de toutes ses forces mais Moros sur la trajectoire va s’étendre de tout son long pour repousser le ballon et sauver son équipe de la défaite. Une parade salvatrice pour les siens mais fatale pour lui. Sortant de derrière ses buts, un SS pistolet à la main va tirer deux balles sur le jeune gardien juif. Deux balles qui le toucheront mortellement au coude et à la cuisse. Mort sur le terrain pour avoir joué, pour avoir trop bien joué.

Ferenz Moros s’est alors envolé comme ces millions d’âmes à travers les cheminées de briques des crematoriums, victime de la barbarie nazie, victime des pires crimes que l’humanité ait pu connaître. Il n’était plus ce numéro tatoué sur son bras, il n’était plus cette frêle silhouette agile, il était devenu poussière, rendu à la terre pour être né Juif en Hongrie et avoir repoussé un penalty lors d’un match.

Si dans l’horreur des camps de la mort, le football vous semblait futile, il fut pourtant pour beaucoup un moyen non pas d’oublier mais de survivre, un rayon de soleil chaud dans les nuits froides concentrationnaires, un moment de normalité dans la fureur nazie, une respiration salvatrice dans la noyade quotidienne de ce fleuve de haine. Si le football est une religion, à Auschwitz-Birkenau il était l’espérance de la vie.

Mathieu Pecquenard


Pour aller plus loin sur le football durant la Seconde Guerre mondiale, les clubs et les footballeurs juifs :

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6 Comments

  1. Yohann 27 janvier 2020 at 10 h 51 min

    Wahou. Quel superbe article, merci !

    Reply
    1. Mathieu 29 janvier 2020 at 13 h 04 min

      Bonjour,

      Merci beaucoup pour ton retour et pour ton article super intéressant. Ce match Pologne – Brésil en 1938 avec un Willimowski de gala qui par la suite devra comme beaucoup de silésiens d’origine s’engager avec l’Allemagne nazie et donc devenir un traitre aux yeux des Polonais est vraiment un passage méconnu et symptomatique de la complexité de l’Histoire de cette région de l’Europe (comme tu le montres bien dans ton article)

      Reply
  2. Vince 27 janvier 2020 at 22 h 00 min

    Sympa l’article.
    Dommage que ce Mathieu soit un gauchiste qui ferme les yeux sur la souffrance enduree par les blancs en France et ailleurs, cela à cause d’une population afro maghrébine qui pour la plupart, est haineuse et deteste la France et son identité.
    Porte tes couilles Mathieu ça changera.

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    1. Mathieu 29 janvier 2020 at 11 h 47 min

      Salut Vince,

      Merci pour ton commentaire et pour avoir pris le temps de lire cet article.

      Pour le « portage de couilles » je pense qu’en écrivant sous ma véritable identité et pas sous un pseudo en utilisant un VPN (comme toi) je les porte déjà bien mes jaja comme on dit au pays, non?

      Allez, salut l’artiste!

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  3. Anonyme 28 janvier 2020 at 12 h 27 min

    Superbe papier Mathieu. Je je te conseille la lecture, tu l’as déjà lu probablement, de Pierre-Louis Basse  » gagner à en mourir ».

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