Ernest Wilimowski, de meilleur joueur du monde à renégat

Kevin Sarlat - Publié le 1 février 2017

« Les arbres du stade du Pogoń Lwów regardaient ses prouesses, je suis monté sur une branche pour mieux voir, il était incroyable. Il pouvait dribbler quelques adversaires puis arrêter le ballon devant la ligne de but et attendre le retour des défenseurs afin de pousser le ballon dans les filets. Tout cela avec un sourire narquois sur son visage. » C’est ainsi que Kazimierz Górski parle de Ezi.

Ernest Wilimowski, cet attaquant des années 30 et 40 qui faisait des gardiens ses crampes, tous soumis à son talent. Roux, oreilles décollées, six orteils au pied droit, cet attaquant a connu la gloire, la célébrité, l’alcool, les femmes puis le lynchage lorsqu’en 39 il préfère accepter la domination nazie et enfiler le maillot du IIIe Reich. Portrait de l’homme dont on disait qu’il marquait plus de buts qu’il n’avait d’occasions.

Jeunesse silésienne

« Celui qui me dit que les Polonais ne savent pas jouer au football, je lui crache au visage. » s’exprime Leonidas après un Brésil – Pologne d’anthologie au Stade de la Meinau lors de la Coupe du Monde 1938 en France, pour une victoire à l’arraché 6-5 à la fin des arrêts de jeu. Un match qui fera d’eux des héros dans leur pays. Pourtant arrivés en parfait inconnu et logés dans une petite auberge de Sélestat, à 50 kilomètres de Strasbourg, les fils de mineurs sont passés à deux doigts d’éliminer des Brésiliens figurant parmi les favoris de la compétition.

Né dans le secteur allemand durant la Première Guerre mondiale, Ernest voit le jour rue Francuska, dans la ville ouvrière de Katowice, le 23 juin 1916. En cherchant dans les archives, vous ne trouverez pourtant aucun Wilimowski né ce jour-là. Ernest se nomme alors Prandella, le nom de son père, mort dans le même temps sur le front russe en portant les couleurs allemandes. Les habitants de Katowice sont désignés comme Allemands, mais ils ont majoritairement du sang polonais dans leurs veines. La frontière avec l’empire prussien ne se situant que quelques kilomètres à l’Est, il n’est donc pas rares de voir les Silésiens parler entre eux en polonais, allemand ainsi que silésien, le dialecte régional impossible à comprendre pour tout autre polonais.

À l’âge de 13 ans, sa mère Paulina se remarie à un officier de l’armée polonaise s’appelant Wilimowski. Selon la loi, Ernest doit donc changer de nom, mais il change aussi de langue. Ernest et sa mère parlaient jusque-là allemand à la maison. Son beau-père demande cependant à Ernest de se sentir un peu plus Silésien et Polonais. Le jeune Ernest se met donc au silésien et s’inscrit dans une école polonaise.

À l’école les résultats ne sont que peu brillants. L’adolescent préfère plutôt passer son temps à jouer au football, tant et si bien qu’à l’âge de 15 ans, une des professeures conseille à sa mère de l’inscrire dans une école des métiers, pensant qu’il y sera probablement plus adapté et disposera de temps pour jouer pleinement au football, sport auquel il semble visiblement doué. Ernest est déjà inscrit depuis quelques années au 1. FC Katowice, club polonais de la ville et fleuron du football silésien. Ce petit roux aux jambes arquées et aux six orteils sur le pied droit explore déjà les terrains alentour et dérouille les défenses adversaires partout où il y passe.

Wilimowski semble ne jamais passer assez de temps sur le terrain. En plus de jouer en club, il passe son temps libre à jouer dans des terrains vagues avec ses amis. Le football semble être plus qu’une passion, c’est son mode de vie. Il attire les regards et lors de la saison 1932, il débute en équipe première en deuxième division, face aux clubs de la région. 1933 est l’année du déclic. Il joue régulièrement et se fait repérer par le champion en titre et voisin, le Ruch Wielkie Hajduki (aujourd’hui Ruch Chorzów) et son entraîneur qui veut tout faire pour recruter cette pépite au sourire narquois. Les dirigeants entament donc une offensive lors de l’hiver. Le 1.FC Katowice ne veut pas laisser partir sa pépite, le meilleur joueur de la région, voire du pays aux dires de certains. Ils doivent cependant se faire une raison et les problèmes financiers mettent en péril le club. La somme de 1000 zl (soit 250 euros) est déboursée, en plus de deux matchs amicaux organisés au profit du club. Pour convaincre le joueur, un salaire de 120 à 150 zl par mois et un travail à la fonderie Batory pour son père suffisent. Maintenant, il ne lui reste plus qu’à confirmer à un niveau bien supérieur.

Football, handball, hockey, ping-pong…

À peine arrivé, déjà titulaire. Au bout de trois matchs, l’adolescent de l’équipe inscrit cinq buts lors d’une victoire 13 à 0 face au Podgórze Kraków. Positionné comme « connecteur gauche » – un poste aujourd’hui appelé ailier – la tactique du WM (3-2-2-3) est parfaite pour son jeu technique. Rapide et à l’aise des deux pieds, il base toute sa carrière durant son jeu sur le même rituel : recevoir le ballon, fixer le premier défenseur, le passer, fixer le second, l’humilier, puis crucifier le gardien au premier ou second poteau avec le pied droit ou gauche, selon l’humeur. Sur sa première saison, Ezi joue 21 matchs et inscrit 33 buts.

La Pologne entière se tourne alors vers ce jeune prodige lorsque, un mois après son premier match avec le Ruch Chorzów, il enfile pour la première fois le maillot floqué de l’Aigle blanc. La période d’hiver lui permet de s’occuper en devenant vice-champion de Silésie d’handball puis champion de Pologne avec le Pogoń Katowice. Qui dit hiver et pays de l’Est, dit hockey sur glace. Et là aussi, Ezi s’illustre, devenant l’un des meilleurs joueurs de son équipe du Pogoń, équipe qu’il quitte de temps en temps pour jouer au tennis de table. Un sport dans lequel il sait là encore se démarquer. Dans la salle de Będzin, ils sont souvent plus de cent spectateurs à venir admirer ce sportif multitâche. Ernest gagne un peu d’argent dans ce sport, mais c’est surtout l’amusement qu’il cherche, histoire de sourire encore et encore après avoir achevé ses adversaires.

« C’est comme ça que joue un alcoolique »

De nos jours, on sait pourquoi tant d’activités sont interdites aux joueurs. Les staffs médicaux craignent la blessure, et c’est ce qui arrive quelques mois plus tard, en 1934. L’homme qui dribblait le stade à chaque match se fait sauvagement tacler en début de saison. Il ne joue qu’une quinzaine de matchs au total, ce qui n’empêche néanmoins pas ses coéquipiers d’être champions et de remporter la prime qui va avec. L’argent viendra pratiquement un an plus tard, fin juin. Après une victoire contre le Cracovia à domicile, l’équipe prend l’argent et se rend à Cracovie pour y jouer le même match, cette fois-ci sur le terrain des rayés. Une défaite sèche 9-0, une humiliation qui ne change pas le plan d’après-match des joueurs, qui partent faire la tournée des bars de la ville le soir même. Le lendemain, Ernest a pourtant un rendez-vous important. Il s’agit du rassemblement avec l’équipe nationale, lors duquel il arrive visiblement éméché. Il est en tout cas banni de la sélection pendant un an, une année lors de laquelle Ernest manque les Jeux olympiques de Berlin. Ça, le joueur ne l’oubliera jamais. Quelques mois plus tard, après un match où il inscrit six buts, il se dirige vers les journalistes au coup de sifflet final et lance un « C’est comme ça que joue un alcoolique, laissez-le aller à Varsovie ! »

Wilimowski, 4ème en partant de gauche, lors du match Silésie polonaise – Silésie Allemande, en 1935, à Zabrże.

Alcoolique ou pas, après ce que certains disent être le meilleur match de sa carrière en 1938 contre le Brésil, lors duquel « il passe ses adversaires comme on passe des plots, » les représentants de la Selecão lui proposent un contrat outre-Atlantique, du jamais vu pour l’époque. Après une courte hésitation, Ernest accepte et signe. C’était sans compter sur les autorités polonaises, qui ont eu vent de ce bout de papier. Pour eux c’est clair : ils feront barrage à tout départ vers l’étranger.

Un blocage qui amène un record toujours en cours 77 ans plus tard : lors du match face au ŁKS Łódż gagné 12-1 par les Niebiescy, Wilimowski envoie le gardien adverse chercher le ballon dix fois dans les filets. Une dizaine de buts qui ne suffisent pas à faire taire les quelques journaux qui boycottent ses prestations. Certains d’entre eux parlent en effet de Wilimowski comme un traître, disant de lui qu’il se sent plus Allemand que Polonais.

Des accusations auxquelles l’intéressé répond dans la presse le 26 avril 1939 : « À la lumière des récentes allégations  à mon encontre sur les pages de certains magazines et des rumeurs qui circulent comme quoi j’ai été admis à la nationalité allemande, je déclare que toutes ces allégations sont fausses et sans fondement. Depuis toujours et jusqu’à aujourd’hui, je suis un Polonais et je joue pour le bien du sport polonais dans les compétitions internationales, ainsi que dans les rangs du Ruch. » Même avec toutes ces critiques et ses activités, Ezi n’a que peu de temps pour chaumer. Le 27 août 1939, il produit un des meilleurs matchs de sa carrière en offrant la victoire 3-2 face aux Hongrois. Cinq jours plus tard, les nazis envahissent le pays. Wilimowski vient de jouer son dernier match avec le maillot rouge et blanc de la Pologne, après avoir inscrit 21 buts en 22 sélections.

Une seconde vie, un virage à 180 degrés

Dès le début du conflit, toute activité sportive cesse dans le pays et les clubs sont dissous. Ezi quitte son club quelques semaines plus tard pour retourner là où tout a commencé, au 1. FC Katowice, le temps de passer ce premier hiver de guerre avant de disparaître des radars. Bien qu’ayant marqué une tripotée de buts lors de cet hiver 1939 il est retrouvé dans la Saxe, au sein du Polizei SV 1920 Chemnitz. Si ce club forme quelques décennies plus tard un gamin nommé Michael Ballack, en 1940 l’histoire est toute autre. Wilimowski s’y trouve car il ne veut pas servir dans la Wehrmacht. Il est donc devenu policier comme le reste de ses coéquipiers. S’il a failli servir pour l’armée allemande, ce n’est pas par choix. Plutôt que de rester Polonais, il peut grâce à son statut de Silésien poser sa signature sur la Volkliste, papier offrant de nombreux avantages, parmi lesquels celui de rester en vie. Ce qui, admettons-le, est plutôt sympathique.

Parallèlement, Ernest Wilimowski devient Ernst Willimowski, un petit changement de lettres, pour avoir l’air un peu moins Polonais, qui lui sera bien utile par la suite. En plus de sauver sa vie en 1942, il devra aussi sauver celle de sa mère, faite prisonnière à Auschwitz, car elle aurait fréquenté un Juif russe, ce qui est plus ou moins l’offense suprême. Ernest doit alors jouer plusieurs matchs pendant qu’il négocie sa sortie avec le sergent Graf. Ce qui n’est pas si facile, car Ezi et ses origines polonaises rendent plus difficile pour le sergent de convaincre sa hiérarchie. Paulina Wilimowska restera six mois dans l’enfer d’Auschwitz. Elle deviendra ensuite une amie proche de Herman Graf, alors le meilleur pilote de la Luftwaffe.

Ernest à gauche, sa mère au centre et le major Graf à ses côtés.

 

La suite de la carrière de Wilimowski n’est que vagabondage dont peu d’archives ont aujourd’hui pu faire surface. Parmi les meilleures, son épopée au Munich 1860, alors proche du IIIe Reich, en parallèle des matchs disputés avec une équipe de la Luftwaffe, le Rote Jäger d’Hertmann Graf. Le jeune homme est alors âgé de 26 ans. Il passe deux saisons à Munich, remportant une victoire en coupe dans un stade olympique empli de 80 000 personnes. Certains témoins encore vivants se rappellent de cet ailier gauche plein de fougue et de délicatesse qu’était Wilimowski. Tous ceux qui ont eu la chance de le voir un jour jouer ne l’oublient visiblement jamais d’après tous les articles à son sujet. Articles, il faut le dire, très rares, l’homme était plutôt discret et les journaux de l’époque se concentrant sur l’aspect sportif des choses, tandis que les faits hors-terrains dont Wilimowski était le roi n’étaient pas relayés. Rajoutez à cela le fait que la presse allemande était censurée et que par la suite, la presse polonaise allait trafiquer les photos et autres documents ; manière de dire que le traître au talent indéniable n’a jamais existé.

En parallèle, les premiers matchs avec le maillot du IIIe Reich arrivent, et notamment un contre la Roumanie, à Bytom. La veille du match, un petit garçon le reconnaît dans la rue se baladant en civil (les joueurs devaient pourtant porter l’uniforme lorsqu’ils se baladaient dans la rue). Il se dirige vers la légende aux grandes oreilles et aux 6 doigts de pied et lui demande des billets pour le match. Souriant comme toujours, Ernest lui répond alors « Va voir ma mère Paulina Wilimowska, rue Barbara, elle t’y attendra avec une enveloppe des billets de match. » Si on peut facilement le trouver dans la rue, le joueur est difficile à trouver sur le terrain avec pas moins de 16 clubs dans les douze années suivantes de sa carrière. Parmi eux, un retour à Katowice, un à Chemnitz et une pige au RC Strasbourg, en 1949. Même si aucune archive n’est disponible, il semblerait qu’il ait fait son retour à La Meinau lors d’un simple match amical.

À la fin de sa carrière en 1959, Ernest Wilimowski a 43 ans et possède des poches bien remplies. Il passe alors son temps à jouer aux paris sportifs grâce auxquels il met du beurre dans ses épinards et prend le temps d’éduquer ses trois filles et son fils qu’il a eus avec Clara Mehna, fille d’un restaurateur d’Offenburg qu’il a rencontrée huit ans plus tôt. En arrêtant sa carrière, il refuse en même temps une offre de la fédération allemande, choix qu’il regrettera très vite lorsqu’il son compte en banque se retrouve à sec. Il se met alors à travailler dans l’usine Pffafa de Karlsruhe, ville où il vit. Le football est toujours présent dans sa vie lorsque quelques années plus tard, Ernest désire profiter de la Coupe du Monde 1974 en Allemagne de l’Ouest. Il tente de rencontrer les joueurs de l’équipe polonaise, mais la fédération s’interpose et lui interdit tout contact avec l’équipe ou membre du staff.

L’une des dernières images d’Ernest Wilimowski, avec l’un de ses petits-enfants.

S’ensuit une retraite bien tranquille pour une légende qui n’a plus remis les pieds en Silésie. Bien qu’ayant eu en 1995 une invitation pour les 75 ans du Ruch Chorzów, il doit la décliner. Sa femme étant gravement malade, il préfère sagement prendre soin d’elle pendant que les critiques fusent à son encontre au milieu des fonderies et des mines de Silésie. Toutes ces insultes et cette haine, Ezi n’en a que peu faire, une fois de plus. Il meurt deux ans plus tard et est enterré à Karlsruhe, un enterrement lors duquel sa famille et quelques membres de la fédération germanique seront présents, les Polonais n’ayant pas jugé nécessaire de faire le déplacement.

Pour finir, il semblerait que quoi qu’on en dise, Wilimowski a marqué le football polonais de son empreinte. Si peu de gens le connaissent, c’est en grande partie dû à la censure le concernant. Nous sommes aujourd’hui en 2017, soit 100 ans après la naissance du Pelé silésien et il est toujours vu aux yeux d’un bon nombre de supporters polonais comme un traître qui ne mérite que le plus grand des mépris. Il n’est ainsi pas rare de voir des commentaires très virulents sur les photos ou articles parlant de lui ou des équipes dans lesquelles il a évolué. Wilimowski a pourtant toujours dit vouloir faire passer le football avant tout. Beaucoup de regrets sont apparus par la suite, notamment lorsque quelques mois avant sa mort, il déclare : « Si la guerre n’avait pas eu lieu, je serais resté en Silésie. » Génie ou traître, celui qui a inscrit 1175 buts selon son biographe et 554 buts selon des chiffres bien plus officiels est en tout cas une légende.

Kévin Sarlat

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