Vladimir Tincler, du ghetto au golgheter

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 25 novembre 2015

Le 2 septembre 1961, le Moldova Kishinev affronte le Spartak Vilnius, un match qui opposerait aujourd’hui le Zimbru au Žalgiris. Deux équipes sans prétentions, à la périphérie de l’URSS et loin des ténors footballistiques de Moscou et Kiev, et qui disputent là la deuxième journée de la seconde partie du championnat pour les équipes classées entre la 11e et 22e place. 12.000 spectateurs remplissent les gradins du Stade Républicain de Chişinău pour célébrer une victoire 3-1 des locaux, grâce à un hat-trick de Vladimir Ţincler.

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© fc-dynamo.ru

Ce qui rend cette performance exceptionnelle, c’est ce qu’il s’est passé quelques jours plus tôt. La femme de Ţincler, Anna, gravement malade deux ans seulement après avoir donné naissance à leur fille Albina, lui demande de ramener une bouteille de champagne à la maison. Elle n’en goûtera finalement pas une goutte : décédée quelques heures plus tard, il s’agissait en fait d’une dernière occasion pour elle de remercier son mari et le personnel soignant avant de s’éteindre. Deux jours avant Moldova-Spartak, des centaines de supporters assistent aux funérailles d’Anna et ne s’attendent alors pas à voir Vladimir Ţincler sur la pelouse du Stade Républicain pour ce match de championnat. Il avait demandé lui-même à être dans la composition : « J’avais hésité, mais je devais faire quelque chose, pour lutter contre la perte et le vide. Je pensais sans cesse à Anna et je sentais que je devenais fou à rester seul dans mon chagrin. » Un hat-trick plus tard, la « Jambe d’or » du football moldave écrivait là un nouveau chapitre de sa légende.

Il n’était pourtant pas destiné à en devenir une, de par sa date et son lieu de naissance ainsi que ses origines. Être né le 9 septembre 1937, en Bessarabie roumaine, dans une famille juive, présente a posteriori les conditions macabres réunies pour succomber lors du second conflit mondial. Et pour cause : son grand frère et sa grand-mère n’ont pu y survivre. Il reconnaît lui-même qu’il est resté en vie « par hasard ». L’histoire de Ţincler, c’est celle d’un club mais aussi celle d’un peuple.

La sombre histoire des Juifs de Bessarabie

A l’aube du XXe siècle, on dénombrait environ 43 000 Juifs à Chişinău, soit près de la moitié de la population de l’époque. En 1903 et en 1905, les deux pogroms de Kishinev heurtent de plein fouet la communauté juive, pourtant jusque là épargnée et dans une meilleure situation que sous d’autres cieux de l’Empire russe. Ils annonçaient la couleur de ce siècle balafré à jamais par l’antisémitisme : 68 morts, des centaines de blessés et un nombre incalculable de propriétés détruites n’étaient que les prémices de ce qu’allait vivre Chişinău, alors Kishinev et ville de province de l’Empire, lorsqu’elle fut reprise par la Roumanie, alliée de l’Allemagne nazie, durant l’été 1941.

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Le cimetière juif, bien que dans un état délâbré, témoigne d’une présence juive de longue date à Chişinău. | © Bertramz

Un antisémitisme rampant se confondant dans une xénophobie à l’égard des Bolchéviques, des Hongrois ou de toute autre minorité se manifestait petit à petit au sein de la Grande Roumanie, à laquelle la Bessarabie s’est unie en 1918. Bien qu’officiellement citoyens roumains, les Juifs subissent progressivement les conséquences de la crise de 1929 qui, couplée aux idées nationalistes très en vogue à l’époque, ont donné un poids politique redoutable à la Garde de Fer. Sa mise à l’écart du pouvoir s’est accompagnée de l’application de certains de ses idéaux et par là d’une roumanisation forcée au détriment, bien entendu, des Juifs de Roumanie.

Ainsi, d’un retrait de la nationalité roumaine à un tiers de la population juive en 1938, la Roumanie promulgue en 1940 le Statut des Juifs : « ouvertement inspiré des lois raciales de Nuremberg, le statut supprimait de fait tous les droits civils et politiques des Juifs, » particulièrement pour ceux habitant en Transylvanie, Bukovine ou en Bessarabie.

La courte vie du ghetto de Chisinau

Avec l’entrée en vigueur du pacte germano-soviétique, la communauté juive de Chişinău a échappé à ce Statut des Juifs puisque l’Armée rouge entre en Bessarabie en juin 1940, mais son cauchemar ne fait que commencer. Les déportations d’opposants au régime soviétique débutent ; le tremblement de terre de novembre 1940 frappe violemment Chişinău (78 victimes, près de 2800 bâtiments touchés) ; et en juin 1941, l’aviation allemande commence à bombarder la ville en son centre, là où résidaient en majorité la population juive, amorçant l’opération Barbarossa. La « reconquête » de la Bessarabie par la Roumanie désormais dirigée par Antonescu se conclut le 16 juillet lorsque les tanks roumains entrent dans la ville.

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Le monument commémoratif du Ghetto de Chişinău (str. Ierusalim) | © Luliana Covaliu

Le massacre ordonné de la population juive bat alors son plein, dans des proportions et des manières effrayantes. 10.000 victimes succombèrent à la prise de Chişinău, croisant la route des forces de l’Axe alors qu’elles essayaient de s’en échapper. Une grande partie des Juifs tente alors de se cacher, lorsque les forces roumaines et allemandes se divisent la ville et tuent délibérément des milliers de personnes, souvent par familles entières. Quelques jours plus tard, le 24 juillet, les soldats roumains s’attelèrent au porte-à-porte, ordonnant aux Juifs de sortir dans la rue tels qu’ils sont – c’est-à-dire légèrement vêtus, en n’emportant rien ou si peu et en leur promettant qu’ils ne les exécuteraient pas. Environ 11.000 Juifs apeurés et affamés furent rassemblés et conduits vers le bas de la ville. Une discorde entre les commandements allemand et roumain est alors apparue : le premier préconisait de les tuer, tandis que le second affirmait la souveraineté des autorités militaires de Bucarest sur cette décision, puisqu’il s’agit de citoyens de Bessarabie, donc de Roumanie. Finalement, l’ordre de ne pas les tuer a prévalu, et les milliers de Juifs de se débrouiller pour trouver refuge dans un espace exigu, plein de taudis en ruines, sans eau, ni installations sanitaires. Le ghetto de Chişinău est né.

Il est difficile d’oublier ces humiliations que nous avons vécues dans ce ghetto. Je suis resté en vie uniquement parce que mes parents étaient couturiers et qu’on leur a imposé de broder les uniformes des policiers et des gendarmes. C’est comme ça que je m’en suis sorti. Autrement, chaque jour ils transportaient des charrettes pleines de morts-de-faim – Vladimir Ţincler, janvier 2015.

Personne n’avait le droit de sortir du ghetto, devenu un lieu de débauche et d’amusement pour la garde nazie qui s’en occupait. « Les visites au ghetto des officiers de la garnison ou de ceux qui transitaient par Chişinău (…) étaient une sorte de rituel, et choisir les jeunes filles ou femmes juives pour leurs orgies devenaient une habitude très répandue ». Travail forcé, fouilles au corps, viols, rackets, disparitions, famine, fatigue et bientôt l’automne : la vulnérabilité des Juifs internés dans le ghetto était à son paroxysme, et succomber aux maladies telles que le typhus, la gale ou la dysenterie une habitude (I.C. Butnaru, The Silent Holocaust: Romania and Its Jews, pp. 112-125).

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Un convoi prêt à partir vers la Transnistrie au départ du ghetto | © Georg Westermann Verlag / Werkarchiv Westermann / kehilalinks.jewishgen.org

Les Juifs ayant survécu à la « reconquête » de la Bessarabie ont donc vu la mort dans ce ghetto, avant de la vivre pour la plupart d’entre eux au cours des convois forcés vers les camps de concentration situés en Transnistrie, temporairement roumaine. Ces chemins de la mort ont débuté en octobre 1941 lorsque la liquidation du ghetto fut décidée afin de déplacer tout le monde vers les nouveaux camps. Ceux qui vont y arriver souffriront, voire mourront, de faim et de maladies infectieuses, quand ils ne seront pas tués en masse comme au sein de la porcherie de Bogdanovka, alors qu’une bonne partie des déportés n’en verra pas la couleur, exterminée en cours de route. Tous les dix kilomètres, un trou est creusé pour y jeter les quelques-uns qui viennent d’être froidement exécutés.

De ce récit d’horreur, trop peu connu mais très commun à de trop nombreux lieux en Europe, Vladimir Ţincler en garde des bribes – il avait 4 ans au moment des faits et vécut dans le camp de Peciora : « J’avais cinq ans environ. Je dormais dans un mangeoire, sur le ciment, c’était l’hiver et nous étions affamés. Tout autour il n’y avait que des cadavres. Nous mangions des pommes de terre. C’était quelque chose d’exceptionnel si nous trouvions du maïs ».

Au total, des 70.000 Juifs qui résidaient à Chişinău avant l’opération Barbarossa, il n’en restait officiellement que… 99 lors du recensement de 1942. Et le journal Basarabia de titrer, le 4 novembre 1941: « En fin de compte, Chişinău se débarrasse de la lèpre juive ». La Roumanie écrivait là l’une des pages les plus noires de son histoire, si pas la plus noire. La situation des Juifs enfermés en Transnistrie s’améliorera quelque peu durant le conflit, et en 1944 l’Armée Rouge reprend le contrôle de Chişinău qui deviendra ensuite la capitale de la République Socialiste Soviétique moldave à la fin de la guerre.

Du Burevestnik à l’Avantûl, les clubs de Tincler

L’histoire tourmentée de cette époque a donc décidé que les exploits footballistiques de Țincler s’écriront en cyrillique, après avoir vu le jour en Bessarabie roumaine en 1937.

Il touche ses premiers ballons dès l’âge de 8 ans, sur un terrain vague. Un ancien footballeur devenu cuistot l’observait et lui donnait un verre d’eau ou de la nourriture pour chaque trick réussi. Il fait ensuite ses classes d’âge au Burevestnik Kishinev et parvient, en 1958, à être classé parmi les meilleurs joueurs de l’année en URSS sous les couleurs du FC Moldova Kishinev; il terminera sa carrière de joueur à l’Avântul en 1966. Enfin il a entraîné durant deux brèves années le Moldova puis le Nistru. En réalité, il s’agit bel et bien d’un seul et même club qui a changé de blase quelques fois durant cette période, et pour lequel il est évidemment une légende vivante : le désormais Zimbru Chişinău.

Le seul joueur moldave à faire partie du « Top 33 » des meilleurs joueurs de l’URSS (1958) et comme étant le joueur moldave ayant joué le plus de matchs dans la Soviet Top League (258).

En 1956, le Burevestnik Kishinev vient de monter au plus haut échelon après avoir remporté la zone I de la 2e division. C’est lors de cette première expérience en compagnie des ogres russes et ukrainiens que le club de la capitale va se classer à une étonnante sixième place, derrière les intouchables de Moscou (le Spartak est champion cette année-là) et du Dynamo Kiev. L’année suivante, le club termine à la neuvième place, mais offre alors une performance d’anthologie à Moscou face au champion en titre du Spartak : mené 4-0 dès la 20e minute de jeu, le Burevestnik va parvenir à égaliser grâce à un triplé de Korotkov et un but de Danilov !

Vladimir Ţincler commence lui à placer son nom au tableau d’affichage lors de l’exercice suivant, lorsque le Burevestnik devient le Moldova Kishinev et termine avant-dernier. En 1959, le Moldova termine 10e du championnat mais parvient à réaliser de belles performances avec des victoires contre le Torpedo, le CSKA, le Dinamo Tbilisi ou encore le Zenit (3-2, un but de Ţincler).

En 1961, le Moldova termine 16e (sur 22 équipes) et bat de nouveau le CSKA à domicile. L’année suivante, le club réalise une bonne première partie de saison (5e du premier sous-groupe), bat le Lokomotiv par deux fois et s’en va gagner au Zenit 3-4 dans l’un des quelques matchs d’anthologie que le club a offert durant cet âge d’or.

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L’équipe du Moldova. Où est Vladimir ? | © world-over.ucoz.ru

Capitaine à une époque où ce sont les joueurs qui le choisissent, il devient un redoutable golgheter, un buteur régulier du club lors de ces quelques saisons passées dans l’élite du football soviétique (28 buts au total) – il est notamment l’unique buteur de la victoire 1-0 face au Dynamo Kiev en novembre 1963 devant 20,000 spectateurs, pour l’un des derniers faits d’armes du Moldova. Relégué la saison suivante et sorti de la Coupe par Chelyabinsk, il n’y avait plus que 5,000 spectateurs pour recevoir le CSKA lors de la dernière rencontre du championnat.

D’une aura immense, les origines de son surnom de « jambe d’or » restent mystérieuses : il lui serait attribué après qu’un docteur de l’équipe a affirmé une contre-indication pour de lourds efforts, afin de repousser la convoitise des grands clubs soviétiques et pour indiquer que bien que fragile, sa jambe reste magique. Sa renommée vient aussi du fait d’avoir été le seul joueur moldave à faire partie du « Top 33 » des meilleurs joueurs de l’URSS (1958) et comme étant le joueur moldave ayant joué le plus de matchs dans la Soviet Top League (258).

Chisinau, ma ville, mon amour

Survivant d’un ghetto, d’un camp de concentration puis revenu dans une ville décimée par la guerre, témoin de sa reconstruction et étant l’un des principaux acteurs de la meilleure période de son club de toujours, on comprend l’attachement de Ţincler pour Chişinău. Convoité par plusieurs clubs soviétiques, il restera dans sa ville, qu’il n’a jamais voulu réellement quitter. Même lorsque sa seconde femme, Lidya, l’avait invité au vingtième anniversaire du Ballet de Moscou, il a poliment décliné l’invitation.

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Vladimir Ţincler | © Sports.md

Egalement, Ţincler ne s’est jamais vraiment éloigné des terrains. Après avoir terminé sa carrière de joueur (lorsque son club s’appelait l’Avântul) en 1966, il devint entraîneur de l’équipe – le Moldova, appelé ensuite le Nistru. « Le football est dans mon sang (…) c’est le sport favori dans le monde. Aucun sport ne parvient à réunir une telle foule. Présidents, premiers ministres et simples travailleurs côte à côte criant depuis les gradins, balançant entre joies et amertumes. Le football rapproche les gens ». Il endossa plusieurs casquettes : donnant naissance au FC Bugeac de Comrat (Gagaouzie), premier vainqueur de la Coupe de Moldavie, entraîneur du Constructorul Chişinău à ses débuts (futur champion de Moldavie, avant d’être renommé FC Tiraspol), journaliste sportif, directeur du musée du Zimbru, entraîneur de jeunes au Zimbru, écrivain, membre du comité exécutif de la Fédération de Football… et même un temps professeur à l’Institut polytechnique d’agriculture et conseiller au ministère de l’éducation physique !

Ainsi, le parcours de Ţincler est un peu une allégorie du Zimbru et de ses différentes dénominations : c’est la raison pour laquelle il reste une légende vivante pour ce club, bienheureux qu’il ait survécu à toutes les embûches que l’histoire a pu lui infliger. Bien plus tard, Ţincler s’impliquera dans l’ONG ayant trait aux survivants du ghetto de Chişinău et participe encore aujourd’hui à plusieurs tournois pour vétérans (sous les couleurs de Chişinău évidemment), étant leur représentant officiel auprès de la Fédération.

En 2012, il se voit décoré par le président Timofti du titre honorifique d’homme émérite pour « mérites exceptionnels envers l’Etat, travail de longue durée et prodigieux dans le milieu du football et haute compétence professionnelle », à une époque où le président moldave ne décorait pas encore tout le monde et n’importe qui.

De par son histoire personnelle qui retrace l’histoire d’un club et celle d’un peuple, Vladimir Ţincler est bel et bien une légende du football moldave. Reprenant son rôle d’éducateur, laissons-le conclure par ces mots qu’il a prononcés lors de la commémoration du ghetto de Chişinău, en janvier dernier :

C’est impossible de mettre des mots sur tout cela. Comment ces soi-disant hommes pouvaient nous faire subir toutes ces choses ? (…) Nous sommes les derniers témoins de ces événements terribles et nous sommes de moins en moins. Notre but est de raconter aux plus jeunes ce qui s’est passé, afin qu’une telle tragédie ne puisse jamais plus arriver. Vladimir Ţincler – janvier 2015.

Thomas Ghislain


Photo à la une : © Tamara Grejdeanu / RFE / RL

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