#3 Semaine spéciale Budapest Honvéd – Jozsef Bozsik, Rhapsodie hongroise

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 18 juillet 2017

Il est toujours difficile, sinon impossible d’établir des classements de joueurs en football, sport collectif par exemple. Les époques et les postes sont tellement différents. Pourtant j’affirme n’avoir jamais rencontré un footballeur plus brillant, ni plus complet que József BOZSIK : ses qualités physiques, techniques, tactiques, morales étaient sans égales.Ferenc Puskás, dans Les Cahiers de l’Equipe, par Jean Cornu et J.-Ph. Rethacker, repris sur twb22.blogspot.com.


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Cet article est une traduction autorisée par Rob Fielder, qui l’a publié en anglais sur le blog Ademir to Zizinho, le 10 octobre 2012. Vous pouvez suivre Rob Fielder sur Twitter (@ademir2z) et nous le remercions vivement de nous avoir permis de traduire ce portrait.


L’importance croissante du « meneur de jeu en retrait » fait partie des phénomènes tactiques les plus connus de ces dix dernières années. Du fait que les équipes s’alignaient avec des milieux encore plus défensifs, les milieux offensifs sont eux-mêmes descendus d’un cran à la recherche de précieux espaces. A bien des égards, ce n’est pas une nouvelle tendance, mais simplement un retour à la pratique des années 1950 et bien avant. Avant l’avènement du WM, le meneur de jeu en retrait (tel que le demi-centre offensif autrichien Ernst Ocwirk) était un élément de base du jeu.

L’extraordinaire milieu droit de l’équipe de Hongrie, József Bozsik, était sans doute le meilleur meneur de jeu en retrait de l’histoire du football. Lorsqu’on se souvient tendrement des Magic Magyars, c’est souvent pour les exploits de buteur de Sándor Kocsis, les innovations tactiques de Péter Palotás et Nándor Hidegkuti, et le génie total de Ferenc Puskás. Cela conduit à fréquemment négliger les qualités métronomiques de Bozsik.

Bozsik face à l’URSS d’Edouard Streltsov, en septembre 1956 | © magyarfootball.hu

Né dans le district de Kispest, à Budapest, Bozsik (surnommé « Cucu » par sa grand-mère lorsqu’il était encore gamin) a développé une amitié de toujours avec Ferenc Puskás dès l’âge de cinq ans et les deux ont été jusqu’à former l’association footballistique probablement la plus fructueuse de l’histoire. A 11 ans, Bozsik était sélectionné par Nándor Szucs pour rejoindre la section junior du club de football de Kispest, une équipe qu’il ne quittera jamais.

Ce n’était pas le seul Bozsik repéré par le club. József partageait une chambre dans le petit appartement familial à Budapest avec ses quatre frères, qui jouaient tous au Kispest, dans les équipes seniors ou juniors. Aucun ne possédait toutefois le talent et la persévérance de József. En effet, le jeune Bozsik a fait ses débuts pour le Kispest contre Vasas à tout juste 17 ans, mais il fut écarté après la rencontre et cela lui a pris du temps pour revenir dans l’équipe. A la fin de l’année 1943, Puskás avait fait ses débuts pour le Kispest et Bozsik était bientôt de retour dans l’équipe. Depuis, il n’a plus jamais quitté sa place.

Dans les premières années, c’est Puskás qui s’est d’abord révélé, connaissant sa première sélection en 1945, alors que Bozsik a dû attendre l’année 1947 pour faire ses débuts, lors d’une victoire 9-0 contre la Bulgarie. Au début de sa carrière en Hongrie, peu de gens étaient sensibles à ce qu’apportait Bozsik au jeu. Il manquait de vitesse et beaucoup le considéraient lourd balle au pied et trop lent pour jouer avec l’équipe nationale. Avec le temps, cependant, les observateurs ont commencé à se rendre compte qu’au lieu de prendre une mauvaise décision rapidement, Bozsik temporisait pour prendre la bonne.

 

© dpase.hu

Au moment où il débutait en équipe nationale, il était clair que la prise de décision de Bozsik était l’une de ses principales qualités de jeu. Il n’était pas seulement capable de repérer la bonne passe au bon moment, sa technique était également impeccable. Le jeune joueur possédait une panoplie de passes qui lui permettait d’atteindre des cibles lointaines, mais il était aussi disposé à jouer simple si cela était synonyme de conservation du ballon. En outre, il était presque impossible de le déposséder du cuir tant il le protégeait bien de ses adversaires.

En mai 1947, le Kispest était parti en tournée en France et au Luxembourg. Le jeu de Bozsik a attiré l’attention de beaucoup de suiveurs et le club a reçu une offre de deux millions de francs, qu’il a directement rejetée. Bozsik n’était pas le seul joueur à recevoir des offres des équipes étrangères mais le gouvernement n‘était pas enclin à permettre aux meilleurs joueurs du pays d’aller à l’étranger par peur de l’impact que cela aurait sur l’équipe nationale.

A ce moment-là, Kispest était loin d‘être le plus grand club en Hongrie. Les géants de Budapest, Ferencváros et le MTK, avaient davantage de ressources à leur disposition, alors que l’équipe en forme était Újpest. Par conséquent, afin de garder ses deux stars, Kispest offrit à Bozsik et Puskás un magasin de quincaillerie dans le coin. La paire se considérait riche pour l’époque, mais en quelques mois le gouvernement s’est lancé dans un programme de nationalisation des petites entreprises et le magasin a disparu.

© sport365

Cependant, bien que l’intervention du gouvernement fût néfaste aux finances de Puskás et Bozsik, cela n’a eu que des effets positifs sur leur carrière de footballeur. La conversion au communisme qui a eu lieu en 1949 en Hongrie a vu le Kispest devenir l’équipe choisie par l’armée. Les années suivantes ont vu des joueurs comme László Budai, Zoltán Czibor, Gyula Grosics et Sándor Kocsis arriver au club puisque l’armée raflait les meilleurs joueurs de la nation.

« Demande à ton ami Bozsik, il te dira que j’ai raison. » – Ferenc Puskás père à Ferenc Puskás fils.

Le changement de stature du club a presque immédiatement produit des résultats sur le terrain. Rebaptisée Honvéd, l’équipe a gagné le titre en 1949-50 et a ainsi commencé une période de domination nationale. Malgré l’arrivée des autres grands joueurs au Honvéd, la paire Bozsik-Puskás restait centrale pour le succès de l’équipe. Quand Bozsik recevait le ballon dans sa position de milieu droit, sa première pensée était d’essayer d’envoyer une transversale en diagonale pour trouver Puskás à son poste typique d’intérieur gauche. La source de tant de buts marqués par Puskás était cette passe infaillible et incisive.

Bozsik, son épouse, et son ami de toujours | © magicalmagyars.wikispaces.com

Un homme qui tenait particulièrement Bozsik en estime était le père de Puskás, aussi appelé Ferenc. Il a entraîné Honvéd durant deux périodes, entourant le bref intervalle de temps où le génial Béla Guttmann était en charge de l’équipe. Si jamais Puskás voulait convaincre son père de quelque chose, celui-ci lui répondait : « Demande à ton ami Bozsik, il te dira que j’ai raison. »

Comme l’équipe était affiliée à l’armée, Bozsik fut inscrit en tant qu’officier. Heureusement pour lui, cela impliquait très peu de vie militaire. Lors de ses trois premiers mois à l’armée, il était contraint de vivre en caserne, mais après avoir appris les bases de la marche et des défilés, on l’a autorisé à rentrer chez lui. Peu après son déménagement à la caserne il fut, avec Puskás, promu  au rang de lieutenant mais après seulement 18 mois dans l’armée, même l’obligation d’être présent en formation a été abandonnée.

A mesure que le Honvéd commençait à s’améliorer en tant que club, la Hongrie connaissait le même sort en tant qu’équipe nationale. Durant l’entre-deux-guerres, l’Ecole danubienne du football était à l’avant-garde du jeu, et la Hongrie avait atteint la finale de la Coupe du Monde 1938. A présent, l’équipe nationale était de nouveau devenue l’une des plus redoutées dans le monde du football.

Après les débuts de Bozsik pour la Hongrie en 1947, l’équipe a enchaîné une série de résultats jusqu’à remporter 10 des 14 matchs suivants, y compris trois victoires consécutives sur le score de 5-0, contre la Bulgarie, la Suède et la Tchécoslovaquie. Une défaite 5-3 en Autriche a été un coup d’arrêt, mais la Hongrie a immédiatement repris son épopée de victoires. Au moment où elle atteignait la finale du tournoi olympique d’Helsinki en 1952, elle avait gagné neuf de ses dix dernières rencontres, la dixième était un match nul. En Finlande, l’équipe nationale a maintenu sa forme exceptionnelle en détruisant l’Italie, la Turquie et la Suède avant de battre une bonne équipe de Yougoslavie 2-0 en finale.

Kocsis, Puskás et Bozsik en compagnie de l’Autrichien Ernst Ocwirk | © magicalmagyars.wikispaces.com

L’une des conséquences des performances sensationnelles de la Hongrie aux Jeux Olympiques consistait en l’opportunité de jouer un match amical avec l’Angleterre. Après la démolition de la Suède 6-0 en demi-finale, Stanley Rous, le secrétaire de la FA, avait proposé que les deux équipes puissent se rencontrer à Wembley. Le résultat, bien sûr, était une victoire historique 6-3 pour la Hongrie, la première équipe continentale à gagner à Wembley.

Le match était célèbre pour plusieurs raisons : la première défaite de l’Angleterre à domicile contre un « adversaire étranger » (la République d’Irlande l’avait battue à Goodison Park en 1949), l’incroyable but en technique « drag-back » de Puskás, mais surtout le maelström causé dans la défense anglaise par le mouvement de Nándor Hidegkuti. Beaucoup de joueurs devaient profiter de la confusion visible des défenseurs anglais, mais celui qui était destiné à en bénéficier le plus, c’était József Bozsik.

Avec Hidegkuti attirant les joueurs hors de leur position naturelle, Bozsik avait constamment de l’espace disponible. Etant donné sa capacité à choisir la bonne passe même lorsqu’il est sous pression, il était dans son élément lorsqu’on l’autorisait à bouger librement. En effet, à bien des égards, c’est Bozsik qui a donné le ton dès le début. Cinquante secondes après le coup d’envoi, c’est la passe de Bozsik qui a permis à Hidegkuti de marquer. Plus tard dans le match, Bozsik marquait le quatrième but sur un coup franc dévié. Hidegkuti et Puskás ont assurément plus que mérité les applaudissements, mais Cucu y a aussi joué un rôle.

Un an plus tard, l’équipe se préparait pour la Coupe du Monde 1954. Après avoir battu les Anglais à Wembley, ils ont donné une leçon d’humilité aux inventeurs du jeu avec une victoire 7-1 à Budapest, en plus d’avoir vaincu l’Italie 3-0 à Rome en 1953. En bref, ils étaient largement considérés comme invincibles. Les deux matchs de poule à la Coupe du Monde ont montré pourquoi tant de gens partageaient cet avis, puisque la Corée du Sud était mise à terre 9-0 avant la défaite 8-3 de l’Allemagne de l’Ouest.

Ces victoires ont amené à un quart de finale contre le Brésil qui se fit connaître comme la Bataille de Berne au vu du niveau de violence affiché. Bozsik avait un caractère naturellement calme, mais ce n’était pas toujours le cas lorsqu’il jouait au football. Puskás avouera par après qu’il « ne semblait jamais excité, il ne le montrait pas du tout. En dehors du terrain, je ne pense pas que je l’ai vu une seule fois fâché mais si quelqu’un le cognait en cours de jeu, il pouvait entrer en colère et menacer de quitter le terrain. »

En 1954, le Brésil s’était réellement établi comme une équipe de classe mondiale et affichait bien plus de résistance que les équipes passées avant lui. La Hongrie menait par un avantage de deux buts, mais le Brésil est revenu dans la partie et à vingt minutes du terme le score était de 3-2. Nilton Santos, un défenseur si complet qu’il était surnommé « l’Encyclopédie du Football », s’est ensuite jeté sur Bozsik d’un tacle dangereux, qui a entraîné la colère évoquée par Puskás. Les deux joueurs ont échangé des coups de poing et se sont immédiatement fait exclure par l’arbitre anglais Arthur Ellis.


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En l’absence de Bozsik, les Hongrois se sont imposés et Cucu a pu revenir pour la demi-finale contre le champion en titre, l’Uruguay. Probablement le meilleur match dans l’histoire du sport, il a vu deux équipes ultra offensives menacer le but adverse à tour de rôle. La Hongrie semblait certaine de sa victoire à 2-0, mais l’Uruguay est revenu pour la contraindre à la prolongation. Kocsis restaurait l’avance hongroise avant de mettre un coup fatal grâce à un but de la tête, sur un centre de Bozsik. La finale contre l’Allemagne de l’Ouest a vu le retour de blessure de Puskás, mais la Hongrie a de nouveau laissé filer une avance de deux buts. Cette fois-ci, c’est l’Allemagne de l’Ouest qui l’emportait.

La défaite était une immense douche froide pour une équipe qui semblait assurée de gagner. La Hongrie n’avait pas perdu un seul match en quatre ans depuis leur défaite contre l’Autriche à Vienne, pour un total de 27 victoires et quatre matchs nuls depuis lors. Perdre le match le plus important était une déception terrible. Mais pourtant, l’équipe s’est remise à gagner presque immédiatement. Il fallait attendre 1956 pour qu’elle perde un autre match.

C’était l’année de la Révolution hongroise qui a provoqué la dissolution du « Onze d’Or. » Quand la révolte a eu lieu, le Honvéd était à l’étranger en train de préparer sa confrontation avec l’Athletic Bilbao en Coupe d’Europe. L’équipe devait partir en tournée en Amérique du Sud et bien que celle-ci ait eu lieu comme prévu, les autorités hongroises n’avaient pas donné leur accord. Quand elle s’est terminée, les joueurs ont dû faire face à une décision difficile : devait-ils retourner en Hongrie ou rester en exil ?

Le stade de son club de toujours, le Kispest/Budapest Honved, porte son nom depuis 1986 | © Peter Miles / gameofthepeople.files.wordpress.com

La position de Bozsik était des plus compliquées. Il n’était pas seulement un membre du parti communiste, il était aussi député au parlement hongrois. En outre, son père avait récemment disparu et il ne se sentait pas capable d’abandonner sa mère et ses quatre frères à Budapest. La chance d’aller entraîner l’Atlético Madrid était tentante, mais il ne pouvait pas ne pas retourner chez lui.

A ce moment, le Honvéd comme l’équipe nationale hongroise se sont effondrés. Czibor, Kocsis et Puskás ont tous décidé de séjourner à l’Ouest et en leur absence, le club n’était plus aussi compétitif. Malgré cela, Bozsik est resté. Une Coupe du Monde 1958 décevante ne l’a pas dissuadé d’être le capitaine de l’équipe nationale et en 1961, il devenait le troisième joueur seulement dans l’histoire (après Billy Wright et Thorbjorn Svenssen) à atteindre les 100 sélections.

Etant donné sa difficulté à marquer des buts et la disponibilité limitée d’images, il était peut-être inévitable que le nom de Bozsik soit largement oublié. Mais il existe quelques joueurs historiques qui auraient été davantage estimés dans le football moderne. Bozsik possédait le don le plus apprécié dans le football contemporain et le plus difficile à trouver, celui de la patience. Il avait la capacité et le sang-froid pour attendre le bon choix et exécuter ce que peu d’autres pouvaient à peine apercevoir. A une époque où de telles qualités sont une denrée rare, Bozsik aurait été sans égal.

Article écrit par Rob Fielder et publié sur le blog Ademir to Zizinho, le 10 octobre 2012. Vous pouvez retrouver Rob Fielder sur Twitter (@ademir2z).

Traduit par Thomas Ghislain pour Footballski.


Image à la une : © futballhaz.kispest.hu

Couverture : © MLSZ.hu

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