Rudolf Bürger, l’enfant de Timisoara

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 20 janvier 2016

Au début des années 30, nous sommes encore à l’aube du football en Roumanie. La fédération nationale et le championnat n’ont qu’une petite vingtaine d’années d’existence, tandis que l’équipe nationale n’a joué son premier match officiel moins d’une dizaine d’années plus tôt. Mais avec l’entrée de la Transylvanie dans le territoire national suite au Traité de Trianon de 1920, l’apport de nouveaux joueurs et clubs bouleverse le paysage footballistique roumain. Parmi eux, deux clubs de Timișoara vont rapidement entrer dans l’histoire, et de nombreux joueurs vont laisser une trace dans l’histoire du football roumain et de son équipe nationale. Rudolf Bürger, bien que quasi-inconnu de nos jours, est l’un d’eux.

De Temesvár à Timișoara

Rudolf Bürger | © fussballzz.de

Rudolf Bürger | © wikipedia.ord

Lorsqu’il voit le jour le 31 octobre 1908 à Temesvár, Rudolf Bürger n’est pas encore citoyen roumain. La Transylvanie fait encore partie intégrante de l’Empire austro-hongrois et Timișoara est encore connue sous son nom hongrois. L’année suivante est organisé le tout premier championnat de Roumanie. Un championnat évidemment dominé par les équipes de Bucarest et sa région, puisqu’il sera partagé par les clubs de la capitale et de Ploiești pendant plus de dix ans.

Mais à l’aube des années 20, la Première Guerre mondiale et ses conséquences géographiques bouleversent le paysage sportif roumain. Et la Transylvanie, qui bénéficie d’une certaine avance dans le domaine footballistique de part son héritage germano-hongrois, va dominer cette décennie grâce à un seul et unique club.

Créé en 1910, le Chinezul Timișoara entre dans l’histoire en remportant le championnat de Roumanie pas moins de six fois consécutives. Un record que seul le Steaua Bucarest parviendra à égaliser, soixante-dix ans plus tard. Un club qui compte parmi ses joueurs plusieurs membres de l’équipe nationale, mais forme également beaucoup de futurs sélectionnés. Rudolf Bürger fait partie de ceux-là.

Formé au Chinezul, Bürger évolue dans les différentes équipes de jeunes avant de faire rapidement sa première apparition en équipe première en 1927. A 19 ans à peine, le défenseur fait ses premières apparitions au milieu des Adalbert Steiner, Rudi Wetzer et Mihai Tänzer, leaders incontestables d’une équipe déjà cinq fois championne nationale. Avec ce groupe, le défenseur d’origine allemande remporte son premier titre, le sixième consécutif d’un club désormais légendaire.

Du déclin du Chinezul …

Malheureusement pour lui, Bürger arrive trop tard. Car à l’automne 1927, le Chinezul connaît un rapide déclin. Les problèmes financiers s’abattent sur le club, qui a des dettes envers différentes banques. Un problème auquel s’ajoute une chute spectaculaire du nombre de membres cotisants, qui passe en un an de 1 200 à moins de 300. Un désamour qui s’explique par une gestion plutôt étonnante de la direction. Afin de sortir de l’impasse et augmenter ses recettes, cette dernière décide par exemple d’organiser un maximum de matchs internationaux. Malheureusement pour eux, ses dirigeants voient la Commission Centrale du Football, qui gère le championnat, ne pas tenir compte de son programme. Une rencontre organisée face au WAC Vienne coïncide ainsi avec le quart de finale du championnat (à l’époque, les vainqueurs des différents championnats régionaux s’affrontent en play-offs pour désigner le champion national) ! Décidés à obtenir les meilleures recettes possibles, les dirigeants du Chinezul décident d’envoyer leur meilleurs éléments à Vienne, et laissent une équipe réserve disputer le quart de finale face au Șoimii Sibiu. Une stratégie qui s’avère désastreuse sur tous les plans. Car, en plus d’apporter des recettes insuffisantes, elle précipite l’élimination du club, battu 4-3 au bout des prolongations par Sibiu.

Une année à peine après son sixième titre, le démembrement du Chinezul est entamé. Rudolf Wetzer, Mihai Tänzer, Gusti Semler et Paul Teleky quittent le club, tout comme une partie de l’équipe dirigeante. Le niveau général baisse, mais les départs sont une aubaine pour Bürger, qui devient titulaire à part entière et connaît une belle progression. Au point de connaître sa première sélection avec la Roumanie dès 1929, à 21 ans, lors d’une victoire 3-2 face au voisin bulgare. Le début d’une histoire qui le liera dix ans avec l’équipe nationale.

C’est ainsi qu’en 1930, Rudolf Bürger est du voyage en Uruguay avec sa sélection pour disputer la toute première Coupe du Monde. Quelques semaines avant leur départ, lui et ses coéquipiers corrigent la Grèce 8-1, avec cinq buts de son capitaine Rudolf Wetzer, qui va marquer le football roumain des années 30. Pour cette première, c’est le Roi Carol II de Roumanie qui compose lui-même la sélection, et accompagne son équipe sur le SS Conte Verde qui le mène vers Montevideo, en compagnie des équipes de France et de Belgique, et de Jules Rimet qui transporte son précieux trophée dans sa valise. A l’arrivée, Bürger est titulaire pour les deux matchs de son équipe. Dans son groupe, la Roumanie s’impose 3-1 face au Pérou à l’issue d’un match très dur. Avec deux absents sur blessure, la Roumanie ne peut rien face aux invincibles Uruguayens dans le deuxième match et s’incline 4-0. Première de son groupe, l’Uruguay file vers les demi-finales et son titre tandis que les Roumains sont éliminés.

Roumanie 1930 Uruguay

L’équipe de Roumanie avant son match contre l’Uruguay. | © Page Facebook Fotbalul Romanesc Interbelic

… à l’avènement du Ripensia

Revenu de son périple, Bürger profite de cet été 1930 pour changer de club. Devant la lente agonie du Chinezul, le défenseur reste à Timișoara mais passe sous les couleurs rouge et jaune du Ripensia. Un club où il retrouve bien des connaissances. En effet, ce tout nouveau club a été créé deux ans plus tôt, en 1928, par le Dr Cornel Lazăr, qui n’est autre que l’ancien président du Chinezul ! Au Ripensia (qui tient son nom de Dacia Ripensis, le nom de la province de Timișoara sous l’empire romain, mais aussi du stade éponyme où il joue), Bürger découvre un nouveau statut : le professionnalisme. A l’aube des années 30, le Ripensia est en effet le premier – et unique – club professionnel de Roumanie. Ce qui n’est pas sans conséquence puisqu’il lui est interdit de participer au championnat national jusqu’en 1932, année où sa réorganisation mène à la fondation de la Divizia A, véritable première division nationale, divisée en deux groupes dont chaque vainqueur dispute la finale.

Et dès 1932, Bürger et les siens survolent cette Divizia A. Premier de son groupe, le Ripensia bat l’U Cluj 5-3 en finale et s’offre son premier titre. Le début d’une belle domination. Le Ripensia Timișoara marque de son empreinte la décennie en Roumanie. L’équipe qui compte dans ses rangs les légendes Ștefan Dobay (quatre fois meilleur buteur du championnat) et László Raffinsky, mais également le meilleur défenseur du pays en la personne de Rudolf Bürger. Un joueur définit par les historiens du club dans l’ouvrage Ripensia – Nostalgies footballistiques comme « petit de taille et pas très musclé, mais impressionnant par sa volonté hors du commun. Bürger est un joueur agressif, bon sprinteur, accrocheur, efficace de la tête, mais surtout d’une conscience exemplaire dans sa préparation. » Grâce à ces qualités, Bürger domine le football des années 30 en Roumanie, remportant quatre titres nationaux et deux Coupes de Roumanie entre 1933 et 1938.

Affiche Ripensia - FB Fotbal interbelic

Affiche du « match le plus sensationnel de Division Nationale » de 1932: Ripensia -CFR Bucarest. Notez l’erreur dans l’écriture du mot « foot-ball ». | © Page Facebook Fotbalul Romanesc Interbelic

Avec de telles performances, le défenseur est régulièrement appelé en équipe nationale, avec laquelle il bat notamment l’équipe de France 6-3 en 1932 à Bucarest. Deux années plus tard, il est toujours dans le groupe pour la Coupe du Monde 1934. Il n’est cependant pas titularisé lors du match de qualification remporté 2-1 face à la Yougoslavie, ni lors de celui perdu sur le même score contre la Tchécoslovaquie au premier tour de ce Mondiale italien disputé à élimination directe.

Après avoir vécu cette Coupe du Monde sans vraiment y participer, Bürger se rattrape quatre ans plus tard, lors du Mondial français de 1938. Titré pour la quatrième et dernière fois champion de Roumanie avec le Ripensia après avoir survolé son groupe et le Rapid Bucarest en finale, il va connaître une grande désillusion avec sa sélection.

Alors que la Roumanie est, avec le Brésil, la France et la Belgique, le seul pays à disputer sa troisième Coupe du Monde, Bürger est, avec son compère Nicolae Kovacs, le premier joueur roumain à compter trois mondiaux à son actif. Un record que seuls Gheorghe Hagi, Gică Popescu, Bogdan Stelea et Ilie Dumitrescu égaleront, près de 60 ans plus tard ! Titulaire en ce 5 juin 1938, Bürger affronte l’équipe de Cuba, nouvelle venue dans la compétition après le boycott de tous ses adversaires dans la zone Amérique du Nord et Centrale en signe de protestation contre la tenue d’une deuxième édition consécutive en Europe. Tout indique que les Roumains doivent se qualifier pour le tour suivant, mais les Cubains créent la surprise au Parc des Sports de Toulouse en arrachant un match nul 3-3 au bout des prolongations. Agacé par ce résultat, le sélectionneur Costel Rădulescu change six de ses joueurs pour le rematch disputé trois jours plus tard. Bürger est lui bien titulaire, mais la Roumanie s’incline 2-1. L’exploit cubain est immense mais sans suite, puisque la Suède s’impose 8-0 au tour suivant…

A 30 ans, Rudolf Bürger approche de la fin de sa carrière. Il joue en équipe de Roumanie encore un an, totalisant 34 sélections en dix années de présence avec la Națională. Avec le Ripensia, il rate le titre en 1939, terminant deuxième derrière le Venus Bucarest, avant que la Seconde Guerre mondiale ne mette un terme à sa carrière en 1941, et à la domination de son club, qui disparaît peu après. Fidèle à sa ville natale, Bürger entraîne par la suite plusieurs clubs de Timișoara : Ripensia, CAM (Club Athlétique Ouvrier), Politehnica ou encore CFR. Il ne quitte sa ville qu’en 1952, pour une petite saison aux commandes de l’Electroputere Craiova, avant d’y revenir. Il y reste entraîneur jusqu’en 1970, avant de prendre sa retraite et de s’y éteindre, le 20 janvier 1980, à l’âge de 71 ans.

Pierre-Julien Pera


Image à la une : Bürger et l’équipe junior du Chinezul Timișoara en 1927. | © tempo-poli.ro

Rudolf Bürger, l’enfant de Timisoara
5 (100%) 2 votes

A propos de l'auteur

Pierre-Julien Pera

Pierre-Julien Pera

Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

5 Commentaires

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Apostolos Vellios, fini le temps perdu

"Sur le long terme, je le vois avec un gros potentiel. Il peut être un numéro neuf terrifiant. Il est...

Fermer