Josef Posipal, l’unique Roumain champion du monde

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 23 janvier 2017

En 1994, l’équipe nationale de Roumanie voit son rêve prendre fin. Vaincue par Thomas Ravelli et ses coéquipiers suédois aux tirs au but, la génération dorée du football roumain échoue aux portes des demi-finales de la World Cup américaine. Après avoir battu les favoris colombiens et argentins, la plus belle équipe tricolore de l’Histoire a cru en sa bonne étoile, mais ne sera jamais titrée championne du monde. Et pourtant, un Roumain est bien inscrit au palmarès de la plus grande compétition. Et en bonne place. Quarante ans avant Hagi et les siens, Josef Posipal – plus connu sous le prénom Jupp – est en effet devenu, avec l’Allemagne de l’Ouest, le premier Roumain champion du monde.

Lugoj, à l’ouest de la Roumanie. A 60 kilomètres de Timișoara, la ville de naissance de Bela Lugosi est loin d’avoir connu une histoire footballistique aussi brillante et vivante que le chef-lieu du Banat. Quand l’une a connu les années de gloire avec le Ripensia, le Chinezul et le Poli, sa petite voisine n’a guère connu le football de haut niveau. Le CSM Lugoj évolue aujourd’hui en Liga 3 quand l’autre équipe de la ville, répondant au doux nom d’Auxerre Lugoj, a disparu voilà quelques années. Mais la ville de Lugoj revêt un autre type d’importance footballistique, puisqu’elle peut s’enorgueillir d’être la ville de naissance de Josef Posipal.

Lugoj © primarialugoj.ro

Une séparation brutale

Josef Posipal voit le jour le 20 juin 1927 sur les bords du Timiș. Dans un Banat devenu roumain depuis quelques années, le jeune Josef est, comme beaucoup d’enfants de cette ancienne région austro-hongroise, issu d’une minorité ethnique. Son père, Peter Posipal est un boulanger d’origine allemande et sa mère, Anna Maria Hillier, est d’origine hongroise. Des origines qui le pousseront rapidement à quitter la Roumanie.

Le cours de l’Histoire s’en mêle en effet. Agé de 16 ans, le jeune lycéen quitte son pays pour rejoindre l’Allemagne. En 1943, au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, l’Armée allemande a besoin de nouvelles forces vives. Le départ de Josef Posipal ne serait ainsi pas volontaire, mais sur injonction de la Wehrmacht, le jeune homme étant d’origine allemande. Du jour au lendemain, le voilà quittant Lugoj pour rejoindre Hanovre. Par chance, il n’est pas envoyé au front, trop jeune. Placé dans un camp d’accueil, il est envoyé  suivre une formation de serrurier dans une aciérie, avant de travailler à Eisenwerk, une usine d’armement où il fabrique des munitions.

« Ne rentre pas. Ceux qui ont collaboré avec les Allemands sont déportés en Union Soviétique. Je ne veux pas te voir mourir dans un camp. »

Deux ans plus tard, la guerre prend fin. Mais pas l’exil du jeune homme devenu adulte. A la fin du conflit, il reçoit une lettre enflammée de sa mère. Au comble du chagrin, celle-ci l’implore d’éviter à tout prix de rentrer à Lugoj. Dans une Roumanie passée entre les mains du pouvoir communiste, les citoyens d’origine germanique sont devenus indésirables. Soupçonnés d’avoir pris parti pour le régime nazi, ils sont en bonne partie arrêtés, persécutés et déportés dans des camps de travaux forcés de Sibérie. Ayant travaillé en Allemagne, le jeune homme ne peut pas échapper à ce funeste sort. Pour sauver son fils, sa mère, veuve, lui demande de renoncer à sa famille. Ce que Josef Posipal se résout à faire. Séparés par le Rideau de Fer, parents et enfant ne se reverront jamais. Un déchirement qui suivra Josef Posipal toute sa vie durant.

Une passion, le football

Jusqu’à son adolescence, le jeune Josef touche à plusieurs sports : natation, athlétisme, patinage sur glace, tennis de table, ski ou encore handball. Des sports qu’il pratique encore à son arrivée en Allemagne. Mais c’est finalement vers le football qu’il se tourne. Un sport qui l’entoure depuis sa naissance. Et pour cause, à sa naissance en 1927, la ville de Timișoara connaît son âge d’or. Le Chinezul des frères Rudolf et Adalbert Steiner et de Rudolf Wetzer – d’origine allemande – remporte cette année-là son sixième titre national consécutif. Un record encore inégalé en Roumanie. Puis dans les années 30, c’est au tour du Ripensia de Rudolf Bürger de dominer le championnat, avec quatre titres.


Lire aussi : Rudolf Bürger, l’enfant de Timișoara 


Avec un père amateur de football, le jeune Josef grandit avec les images de ces deux grandes équipes, et finit logiquement par tâter lui-même le cuir. Très peu en Roumanie a priori. Personne n’a ainsi pu trouver d’élément prouvant qu’il ait évolué avec une équipe de jeunes du Vulturii Lugoj, le club de sa ville. Ce qui est sûr, c’est qu’il joue dès son arrivée en Allemagne, en 1943, sous un nom d’emprunt: Josef Berwanger. Un nom emprunté à l’homme l’ayant hébergé dans le foyer où il arrive en Allemagne. Encore adolescent, il rejoint Weissen Adler (L’Aigle Blanc), une équipe amateur composée exclusivement de réfugiés d’Europe de l’Est. Une équipe avec laquelle il ne joue que brièvement, puisqu’il rejoint la même année le TSV Badenstadt puis Blau-Weiß Wölpinghausen avant d’opter en 1946 pour Linden 07, équipe de la banlieue de Hanovre avec laquelle il remporte l’Oberliga Niedersachsen-Süd dès sa première saison. Qualifié pour évoluer en Oberliga Nord, le club est néanmoins privé de sa promotion à la suite d’une réclamation du Hannover 96, qui monte à sa place. Pour passer professionnel, Berwanger quitte Linden 07.

Son premier contrat professionnel est signé en 1947 avec le SV Arminia Hanovre. Un contrat qui lui permet de vivre de sa passion, mais également de retrouver son vrai nom, Posipal. A l’aube de sa carrière, il évolue comme avant-centre. Avec une certaine réussite, puisqu’il marque douze buts en vingt matchs pour sa première saison pour les couleurs Grün-weiß-grün (Vert-blanc-vert) de l’Arminia. Si sa seconde saison avec le club est moins prolifique (cinq buts en 22 matchs), elle est suffisante pour convaincre son entraîneur Georg Knöpfle de compter sur lui coûte que coûte. Et le faire entrer dans une nouvelle dimension.

© agon-shop.de

Un héros à Hambourg

Transféré au Hamburger SV, l’entraîneur Georg Knöpfle prend avec lui Josef Posipal. Une condition exigée par Knöpfle. Car le technicien a compris la force de son joueur. Sa seconde saison moins prolifique avec l’Arminia s’explique aisément: sa position a reculé sur le terrain. D’attaquant, Posipal est ainsi devenu milieu défensif, voire défenseur lors de certaine rencontres. Un recul accepté avec facilité, qui devient rapidement un avantage. Placé en défense, celui que l’on appelle déjà « Jupp » se montre à l’aise à tous les postes du WM en vogue à l’époque. Au point d’entrer dans les petits papiers d’un certain Sepp Herberger, le sélectionneur national.

Dès sa première saison à Hambourg, Posipal est appelé en 1950 pour évoluer avec l’équipe d’Allemagne de l’Ouest contre la Suisse, pour ce qui est son premier match international de l’après-guerre. Un problème se pose cependant : Posipal est roumain et ne peut être sélectionné. Il lui faut attendre un an pour recevoir la nationalité allemande, et toute la persévérance d’Herberger pour l’empêcher de monter à bord d’un navire avec lequel il souhaite émigrer aux Etats-Unis. Le 17 juin 1951, Posipal, devenu citoyen allemand, joue enfin son premier match avec la Mannschaft. Un match remporté 2-1 face à Turquie lors duquel il est aligné arrière droit.

Vladimir Beara et Josef Posipal © Noske, J.D. / Anefo – Dutch National Archives, The Hague, Fotocollectie Algemeen Nederlands Persbureau (ANeFo), 1945-1989, Nummer toegang 2.24.01.03 Bestanddeelnummer 906-0018

Rapidement, Posipal est considéré comme l’un des meilleurs joueurs du monde, que ce soit comme défenseur ou milieu défensif. Il tire de ses années de pratique de l’athlétisme des capacités physiques supérieures à la moyenne, court vite, longtemps, est excellent de la tête et possède un tir puissant. Des capacités physiques auxquelles il ajoute une parfaite précision de passe et une vision du jeu extraordinaire. Ce qui fait de lui un joueur complet. Durant ses neuf saisons passées à Hambourg, le HSV remporte à huit reprises l’Oberliga Nord, ne ratant le coche qu’en 1953-54. Seule ombre au tableau, Posipal ne remporte jamais le championnat national, se contentant de deux défaites en finale (défaite 1-4 contre le Borussia Dortmund en 1957 et 0-3 contre Schalke 04 l’année suivante). Ce qui n’empêche pas le Hamburger SV de le considérer comme l’un de ses plus grands joueurs.

« Il a été une pièce essentielle de l’équipe, a toujours joué à un haut niveau, partout où l’on avait besoin de lui. Il est un modèle pour tout libéro ou milieu défensif moderne. Il a conquis le cœur des supporters en refusant en 1952 l’offre du Real Madrid pour rester au HSV, l’équipe de sa vie. » Présentation de Posipal dans le livre d’honneur du HSV

Autre preuve de l’excellence du niveau de Josef Posipal : sa présence au match de gala opposant l’Angleterre à une sélection mondiale. Une sélection dont il est le seul joueur provenant d’Allemagne, aux côtés du Yougoslave Vladimir Beara, des Autrichiens Gerhard Hanappi et Ernst Ocwirk, de l’Hispano-hongrois László Kubala ou encore du Suédois Gunnar Nordahl. Numéro 5 dans le dos, Posipal est aligné arrière droit lors de ce match qui se termine sur le score de 4-4. Quelques mois plus tard, l’invincible sélection anglaise s’inclinera 3-6 face à la Hongrie sur cette même pelouse de Wembley lors de ce que beaucoup nomment « le match du siècle. »

Berne et les deux enfants de Lugoj

« Le retour de Suisse en train a été une véritable procession triomphale. Lorsque nous sommes arrivés à Allgäu, les habitants nous ont lancé du fromage dans le compartiment. A Hambourg, ils ont été des centaines de milliers à nous attendre, mon coéquipier Fritz Laband et moi. Ils nous ont porté en triomphe. De la part de la fédération, nous avons reçu 200 marks pour chacun des matchs joués lors de la Coupe du Monde, 2 500 marks de prime de victoire et un appartement de trois pièces à Hambourg. Et la société pour laquelle je travaillais m’a offert une Vespa, » se souvient des années plus tard Posipal lors d’une interview. En 1954, il connaît l’apogée de sa carrière avec un titre mondial. Une Coupe du Monde remportée au bout du célèbre Miracle de Berne.

Aux côtés d’Helmut Rahn et de son capitaine Fritz Walter, l’homme qui aimait la pluie du WankdorfJupp Posipal est une pièce maîtresse de l’équipe d’Herberger. Il dispute ainsi l’intégralité des matchs de qualification, à un poste de milieu défensif auquel il s’est habitué en sélection. Le Mondial suisse est lui tout sauf une promenade de santé. Malmené lors de la défaite 8-3 face à la Hongrie en phase de groupe, Posipal se blesse à la cheville avant le quart de finale prévu face à la Yougoslavie. Une blessure qui l’empêche de participer à la victoire des siens. Mais Herberger est têtu, et veut l’aligner coûte que coûte lors de la demi-finale face à l’Autriche. C’est ainsi qu’à peine remis, Posipal est titularisé, non pas comme milieu défensif, mais au poste d’arrière droit, comme lors de sa toute première sélection. Un poste auquel il est alors moins habitué, mais où il brille. Au point d’y être reconduit pour la finale face à la grande Hongrie de Puskás, Kocsis et Gyula Grosics. Avec la réussite que l’on connaît.

L’équipe de RFA championne du monde après sa victoire 3-2 face à la Hongrie. Posipal est le troisième joueur debout à partir de la gauche (sous l’horloge), entre, Helmut Rahn et Horst Eckel. © siebenbuerger.de

Sur son côté droit, Posipal retrouve une vieille connaissance. Son adversaire direct, Zoltán Czibor, est ainsi un enfant de Lugoj, tout comme lui ! Né à Kaposvár, à l’ouest de la Hongrie, Czibor arrive rapidement à Lugoj avec ses parents. Dans la petite ville, Posipal et Czibor, qui n’ont que deux ans d’écart, fréquentent la même école, les mêmes parcs, et peut-être les mêmes équipes juniors du Vulturii Lugoj (ce qui n’a néanmoins jamais pu être prouvé). Ce qui est certain, c’est que les deux hommes se connaissent, s’apprécient et discutent ensemble en hongrois lors de cette finale. Quel que fût le résultat du match, la petite ville du Banat aurait donc vu un de ses enfants soulever le Trophée Jules Rimet.

Une blessure toujours vive

Cinq années après sa première sélection, Josef Posipal dispute le dernier de ses 32 matchs avec l’équipe nationale de RFA. Le 15 septembre 1956, cette dernière est battue 2-1 par l’URSS à Hanovre. Et deux ans plus tard, il met fin à sa carrière, à 31 ans seulement. Durant ses neuf années passées à Hambourg, il a disputé près de 300 matchs avec le HSV, toutes compétitions confondues, marquant 58 buts. Titulaire de l’Insigne d’Honneur de la fédération allemande, il détient également la Médaille du Sport de la ville d’Hambourg, dont il est fait Citoyen d’Honneur. Plus surprenant, il se voit décerner l’Insigne d’Honneur de la ville de Munich. Signe de son immense popularité, il est un des rares joueurs bénéficiant à cette époque d’un match d’adieu pour son départ à la retraite. Un jubilé opposant son club de Hambourg au Sparta Prague auquel assistent 80 000 spectateurs !

« En tant que joueur, il agissait tel un piston, pressait constamment l’adversaire, sautait sur lui comme un bulldog. En tant qu’homme, il était unique, une belle âme. Un modèle de correction, de fair-play et de qualités humaines, bien au-delà du sport. Un grand homme et un véritable modèle, une personne d’une modestie incroyable. Il a été comme un père pour moi. » Uwe Seeler

© libertatea.ro

Sa carrière terminée, Posipal ne s’éloigne pas des terrains. Il occupe ainsi plusieurs postes au sein du staff du HSV, tout en occupant un poste de responsable des ventes pour le nord de l’Allemagne dans une usine de meubles rembourrés qu’il crée à Cobourg, en Bavière. Marié à Gisela, joueuse de handball à Hambourg, Jupp a de leur union deux enfants, Claudia et Peer. Mais le mal le ronge.

Josef Posipal ne s’est en effet jamais vraiment remis des affres de sa jeunesse. Son travail à la fabrication de munitions destinées à tuer pendant la guerre lui cause de profonds remords. Mais surtout, il ne s’est jamais remis de la brutale séparation avec sa mère et sa famille. Des problèmes psychiques apparaissent. Posipal est victime de dépression, des épisodes répétés où il parle sans arrêt de la séparation avec sa famille restée de l’autre côté du Rideau de Fer. Il est soumis à un traitement thérapeutique intensif. Un premier accident cardio-vasculaire le prive de la parole pendant un temps puis, le 21 février 1997, Josef Posipal s’éteint, à 69 ans, des suites d’une insuffisance cardiaque.

© Udo Grimberg, Lizenz

Malgré l’aura qui l’entoure au sein du HSV, le souvenir du grand joueur qu’était Posipal s’est doucement éteint. Au point que – de l’aveu même de son petit-fils – peu de supporters parmi les jeunes générations connaissent son nom. Un nom qui est encore moins connu en Roumanie, dont il est pourtant le seul natif à avoir remporté le titre mondial. Si son souvenir s’est éteint, sa famille est restée présente dans le monde du football. Son fils Peer fait l’ensemble de sa carrière à l’Eintracht Braunschweig et au Preußen Münster, dans les deux premières divisions allemandes. Formé au HSV, son petit-fils Patrick évolue lui actuellement au SV Meppen, en Regionalliga Nord, à 28 ans. Un fils et un petit-fils qui succèdent également à leur illustre aïeul au sien de l’usine de meubles de Cobourg. Pour que le souvenir se perpétue.

Pierre-Julien Pera


Image à la Une © moellers-hsv-eck.de

Josef Posipal, l’unique Roumain champion du monde
5 (100%) 10 votes

A propos de l'auteur

Pierre-Julien Pera

Pierre-Julien Pera

Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Le fabuleux destin d’Helenna Hercigonja-Moulton

Depuis des années, le football croate a dû compter sur des talents provenant de sa diaspora. Les plus connus d’entre eux sont...

Fermer