En route pour la Russie #2 : Les Portugais du Dinamo Moscou

Adrien Morvan - Publié le 16 novembre 2017

Notre dispositif spécial Coupe du Monde se met en place et cette nouvelle série d’articles va vous accompagner de manière hebdomadaire jusqu’à l’ouverture de la compétition. Chaque semaine, nous ferons le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Ce jeudi, nous continuons avec le Portugal et sa colonie portugaise du Dinamo Moscou. 


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C’est l’histoire du Dinamo Moscou qui a craqué son slip. Comme toujours avec ce club, c’est compliqué. Peut-être parce que l’ancien club du ministère de l’Intérieur a eu plus de mal que ses voisins à faire le deuil de l’Union soviétique. Certains parlent de malédiction, de mauvais karma, pour expliquer la lente descente aux enfers de l’ancien club tout puissant. Comme si les autres avaient les mains propres…

Reste un cas d’école de mauvaise gestion, et un fait intrigant : en 2005, le Dinamo Moscou a acheté dix joueurs portugais. Dix ! Maniche, Costinha, Nuno, Nuno Frechaut, Jorge Ribeiro, Cícero, Luís Loureiro, Almani Moreira, Danny et Derlei. Auxquels il faut ajouter trois Brésiliens (quatre, si l’on compte Derlei), parmi lesquels Thiago Silva. Les résultats n’étaient déjà pas bien brillant depuis la chute de l’Union, mais les supporters du club s’accordent à dire que c’est ce mercato lusophone qui a fait entrer le club dans le grand n’importe quoi.

Il était une fois Portugal – Russie

Tout a commencé par une rouste mémorable. Nous sommes le 13 octobre 2004, le Portugal et la Russie s’affrontent à l’occasion des éliminatoires de la Coupe du Monde. Auréolés de leur statut de finalistes du dernier Euro, les Portugais ont alors deux victoires au compteur, mais viennent de concéder un match nul inexplicable contre le Liechtenstein. La Russie, elle, reste sur une victoire contre le Luxembourg et un nul contre la Slovaquie. Dès le coup d’envoi, la défense russe subit les assauts de l’attaque portugaise. Pauleta ouvre la marque, puis Cristiano Ronaldo et Deco creusent l’écart avant la mi-temps. Avec déjà trois ballons dans la valise du retour, les hommes de Iartsev ne sont pas au bout de leur peine. Les vert et rouge passent encore quatre buts, laissant à peine le temps à Arshavin de sauver l’honneur. Sept buts à un score final. La déroute marque durablement les esprits des fans de foot en Russie. En référence au film (et au livre) Notchnoï Dozor (« la garde de nuit »), l’événement est baptisé Notchnoï Pozor (« la honte de nuit »).

Deco célèbre tandis que Smertin et Ignashevich cherchent la bouteille de destop (© championat.com)

Les dirigeants du Dinamo, à l’époque, avaient donc toutes les raisons de penser que le football portugais était un modèle à suivre. 2004, c’est aussi l’année où Porto a remporté la Ligue des Champions avec José Mourinho à sa tête. Il faut rappeler en outre qu’au début des années 2000, le football russe commençait à peine à sortir la tête de l’eau après une décennie très difficile pour les clubs. Les joueurs non issus des pays de la CEI étaient encore assez rares, et la Fédération n’avait pas encore imposé de quota de footballeurs étrangers. Les grands stratèges des Bleu et Blanc avaient donc le champ libre pour composer un effectif à la mesure de leur imagination malade.

Où un magnat des engrais apparaît

Il est sans doute nécessaire de s’attarder un peu sur la fine équipe qui présidait aux destinées de l’écurie moscovite au début des années 2000. Le directeur général du Dinamo, Pavel Zavarzine, était alors à la recherche de sponsors, désespérément. Au printemps 2004, au détour d’une interview, il apprend qu’Alekseï Fedorytchev, un oligarque spécialisé dans l’import-export d’engrais agricoles, est supporteur des dynamovtsy. Il aurait même joué jadis pour la réserve du club ! Ni une ni deux : Zavarzine se saisit de son plus beau stylo et rédige une demande de sponsoring à l’attention de Fedorytchev.

Alekseï Fedorytchev, au micro (© spbdays.ru)

Le nom de famille de Fedorytchev vous est sans doute inconnu, mais le nom de son entreprise de revente d’engrais, Fedcom, orne les maillots monégasques depuis bientôt vingt ans. Au début des années 2000, de simple sponsor principal, l’oligarque aurait bien voulu devenir propriétaire de  l’AS Monaco. Le problème, c’est qu’il était aussi depuis plusieurs années dans le collimateur de la police de la principauté, qui soupçonnait Fedcom de liens avec les mafias d’Europe de l’Est, et son président de détenir de faux passeports et de ne pas déclarer tous ses revenus. Finalement, l’enquête a fait chou blanc, mais le prince Rainier a préféré garder le contrôle de l’AS Monaco.

Fedorytchev s’est alors rabattu sur le Dinamo, attiré par la proposition de Zavarzine. Il a pris le contrôle du club par un rachat d’actions, pour des motifs aujourd’hui encore assez troubles. En plus d’assouvir sa passion pour le sport, l’homme d’affaires pensait avoir là l’occasion de mettre la main sur le parc Petrovski où se trouve le stade Dinamo, un terrain très intéressant au cœur de Moscou, et sur les contrats publicitaires de la Première Ligue par l’intermédiaire de Fedcom Media.

Les Portugais entrent dans la danse

Après une fin de saison 2004 difficile pour le Dinamo, le duo Zavarzine-Fedorytchev décide de frapper un grand coup sur le marché des transferts en engageant six joueurs portugais. Ils sont aidés dans l’opération par Jorge Mendes, qui commence alors à se faire un nom à l’international. Oleg Romantsev, l’ancienne gloire du Spartak en opération de sauvetage au Dinamo, voit donc débarquer dans son effectif Derlei, vainqueur de la Ligue des Champions avec Porto, les défenseurs Nuno Frechaut et Jorge Ribeiro, le milieu défensif Luís Loureiro, l’attaquant espoir Cícero et un jeune milieu offensif formé au Marítimo, Miguel Danny.

Danny en 2005, tout juste débarqué du Portugal (© sport-express.ru)

Tout juste sauvé de la relégation l’année précédente, le Dinamo fait figure d’épouvantail quand débute la saison 2005. Le mois de mars commence de la pire des manières pour les Moscovites, avec une lourde défaite 4-1 contre le Zenit. Malgré une courte embellie, les Bleu et Blanc prennent une nouvelle valise contre le Spartak (5-1). Trois défaites plus tard, Romantsev est démis de ses fonctions, sans jamais avoir réussi à intégrer sa colonie portugaise. Il faut dire que l’effectif était complètement coupé en deux, les Russes d’un côté, les étrangers de l’autre, un motif qui n’allait pas tarder à se répéter dans d’autres clubs de Première Ligue dans les années à venir.

La deuxième vague

Confronté à un fiasco en première partie de saison, la direction du Dinamo décide de persister dans sa lubie. Avec une certaine logique néanmoins, puisque l’entraîneur brésilien Ivo Wortmann est engagé en juillet pour coacher tout ce petit monde. Seul hic, l’ancien joueur de l’America n’a jamais rien gagné et reste rarement plus d’un an à la tête d’une équipe. Durant l’été, Fedorytchev poursuit sa frénésie d’achat : Maniche, Costinha et Nuno débarquent de Porto, accompagnés d’autres joueurs étrangers. Avant de se faire jeter comme un malpropre au moins de novembre, Wortmann parvient quand même à marquer à jamais l’histoire du Dinamo en alignant pour la première fois 11 joueurs étrangers contre le FC Moscou le 29 août 2005. Une rencontre perdue 2-1, à l’issue de laquelle les supporteurs excédés jettent des œufs sur leur équipe. L’ancien club de la police termine la saison à une décevante huitième place.

Costinha et Maniche le jour de leur signature au Dinamo (© sport-express.ru)

Le vaisseau spatial « Dinamo » ne rentre pourtant véritablement dans la quatrième dimension qu’au cours de la saison 2006. Après Romantsev, c’est un autre grand nom du football russe qui vient s’asseoir sur le banc : Youri Siomine. Dans ses valises, Sergueï Ovtchinnikov, le légendaire gardien du Lokomotiv au caractère bien trempé. Les deux compères ne peuvent que contempler l’étendue des dégâts : le chaos règne dans l’effectif, avec deux groupes nationaux qui ne se parlent pas et qui se jalousent. Les Russes racontent à qui veut bien l’entendre que les Portugais passent leurs nuits au casino.

De cette période, deux scandales sont restés dans les mémoires. Le premier a pour acteur principal Costinha. L’international portugais, contrarié par la saleté de ses crampons, refuse de s’entraîner, et s’indigne que personne au Dinamo ne soit chargé du nettoyage des chaussures. Siomine, excédé, écarte le joueur. Le deuxième acte implique les deux gardiens de l’équipe : Nuno et Ovtchinnikov. Avant l’arrivée du portier russe, Nuno était le titulaire dans les cages, lui qui avait toujours été numéro 2 à La Corogne et à Porto. En plus d’une place dans le onze de départ, les deux hommes se disputent le brassard de capitaine. La situation s’envenime à l’entraînement, ils s’échangent des insultes (on se demande bien dans quelle langue !) et finissent par se battre. Nuno est écarté à son tour. Maniche, lui, s’était déjà fait la malle à Chelsea en déclarant laconiquement : « Ce pays, ce climat et ce championnat ne me conviennent pas. Un dernier Portugais débarque en août 2006, le milieu Almani Moreira, en provenance du Standard de Liège.

La carrière de Nuno au Dinamo aura été de courte durée (©sports.ru)

Le clap de fin

Tout a commencé avec l’arrivée de Fedorytchev, tout s’est terminé avec son départ. Huitième en 2005, quatorzième en 2006, le Dinamo n’a pas réussi à satisfaire les ambitions de son nouveau propriétaire. Déjà au cours de l’année 2006, les retards de paiement ont commencé à s’accumuler, et quand le riche monégasque a revendu le club, les investisseurs de la banque VTB ont découvert un club criblé de dettes. Fedorytchev, quant à lui, a toujours affirmé avoir acheté les joueurs et réglé les salaires avec ses propres fonds, soient 200 millions d’euros sur deux ans, une somme absolument extravagante pour l’époque (et sujette à caution). La mairie de Moscou ne serait pas non plus étrangère à sa désaffection soudaine, car elle aurait rejeté son projet de rénovation du stade Dinamo. L’idée, comme toujours, était d’en profiter pour « mettre en valeur » les terrains attenants.

Il serait trop fastidieux de détailler le destin des dix Portugais passés sous le maillot bleu et blanc, aussi est-il préférable de s’attarder sur les deux joueurs qui ont marqué le championnat de leur empreinte. L’avant-centre brésilo-portugais Derlei, auteur de 20 buts en 43 matchs malgré des problèmes chroniques au genou, n’a pas fait mentir sa réputation de finisseur hors pair. Mais c’est surtout Danny qui a effectué un passage mémorable en Russie. En trois saisons et demie à Moscou, le milieu offensif a illuminé un collectif limité de sa classe. Transféré pour 30 millions d’euros au Zenit à l’été 2008, il y a passé neuf ans, avec trois titres de champion de Russie à la clef.

Danny lors de sa dernière année au Zenit (©sportbox.ru)

Au-delà des parcours individuels, la période portugaise du Dinamo a fini par prendre une place symbolique dans l’imaginaire collectif des supporteurs russes. L’aventure résume à elle seule tout ce qui n’allait pas alors dans le football national, entre propriétaires cupides, dirigeants incompétents, entraîneurs éjectables et mercenaires dilettantes. De nombreuses mesures prises par la suite l’ont été en réponse à cette situation, avec en tête de liste la limite de joueurs étrangers, sans grand succès. Ailleurs en Europe, d’autres clubs ont connu le même destin que le Dinamo, voyant arriver cinq, dix joueurs du même agent au cours du mercato. Pour un Monaco en demi-finale de Ligue des Champions en 2017, combien de Dinamos laissés exsangues une fois leur rôle de plaque-tournante épuisé ?

Bonus

Le 7-1 du Portugal contre la Russie en intégralité :

En route pour la Russie #2 : Les Portugais du Dinamo Moscou
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