En route pour la Russie : #3 Des Islandais en terre varègue

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 23 novembre 2017

Notre dispositif spécial Coupe du Monde se met en place et cette nouvelle série d’articles va vous accompagner de manière hebdomadaire jusqu’à l’ouverture de la compétition. Chaque semaine, nous ferons le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Ce jeudi, nous continuons avec l’Islande et ses supporters qui, contrairement aux idées reçues, ne seront pas les seuls vikings en Russie. 


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« Les montagnes en surplomb dominent la vie, la mort ainsi que ces maisons blotties sur la langue de terre. Nous vivons au fond d’une cuvette : le jour s’écoule, le soir se pose; elle s’emplit lentement de ténèbres, puis les étoiles s’allument au-dessus de nos têtes où elles scintillent éternellement, comme porteuses d’un message urgent, mais lequel et de qui ? Que veulent-elles de nous et peut-être surtout : que voulons-nous d’elle ?

Peu de vestiges évoquent à présent en nous la lumière. Nous sommes nettement plus proches de ténèbres, nous ne sommes pour ainsi dire que ténèbres, tout ce qui nous reste, ce sont les souvenirs et aussi l’espoir qui s’est pourtant affadi, qui continue de pâlir et ressemblera bientôt à une étoile éteinte, à un bloc de roche lugubre. Pourtant, nous savons quelques petits riens à propos de la mort : nous avons parcouru tout ce chemin pour te ravir et remuer le destin. (…)

Contentons-nous de cela pour l’instant, nous t’envoyons ces mots, ces brigades de sauveteurs désemparés et éparses. Elles sont incertaines de leur rôle, toutes les boussoles sont hors d’usage, les cartes de géographie déchirées et obsolètes, mais réserve-leur tout de même bon accueil. Ensuite, nous verrons bien. » – voici les premières lignes du livre « Entre ciel et terre » de l’écrivain Jón Kalman Stefánsson.

250 pages qui nous plongent dans le quotidien islandais de pêcheurs locaux dont la vie dans les fjords se narre loin des images idylliques que l’on trouve ci et là dans l’imaginaire collectif. Vous l’aurez compris, c’est de ces fjords et de son football que nous allons parler aujourd’hui.

Loin des questions existentielles de Jón Kalman Stefánsson, nos pêcheurs bravant les mers agitées prendront le visage de ces supporters islandais, pseudo-inventeurs du culte « viking clap ».  Car oui, si l’Islande était auparavant connue et reconnue pour sa littérature, ses sagas et sa froideur chaleureuse, voilà que cette terre volcanique est depuis quelques années la nouvelle hype footballistique européenne. Une hype qui ne devrait cesser et qui se rendra dans quelques mois en Russie. Le bon moment pour nous de revenir sur les liens entre Grand Nord et terres russes.

« Nos terres sont vastes et riches, mais elles ne connaissent pas l’ordre. Venez donc régner et gouverner notre pays. »

Si l’on aime naturellement faire cohabiter les termes « vikings » et « supporters islandais » dans la plupart des articles sur le sujet, nous pouvons finalement procéder de la même manière avec la Russie.

Quand Tolstoï s’amusait à couper des bouleaux à coup de hache tranchante, quelque temps auparavant, les haches pleuvaient, elles, à Novgorod suite à l’appel aux Varègues. Pendant que certains vikings décident de s’installer en Normandie en 911, d’autres, des Suédois principalement, que l’on nomme Varègues, décident de mettre cap vers l’Est grâce à la traversée des routes marchandes.

Marchands, guerriers et surtout organisés, les Rus’, une tribu varègue, posent leurs bagages sur les rives du lac Illmen, à Novgorod. La ville nouvelle, ou le « berceau de la Russie » comme le racontait le documentaire d’Irène Omélianenko et François TesteRégis Boyer, professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves à l’université de Paris IV-Sorbonne, et auteur du livre « Les Varègues, ces Vikings qui firent la Russie ? », l’explique ainsi :

« La Première Chronique de Novgorod, un peu avant 1050, fait des Varègues les membres d’une guilde de marchands scandinaves établis précisément à Novgorod. La présence de nombreux toponymes en varjag- dans ces régions tendrait à montrer que ces commerçants s’étaient solidement implantés. Et même un texte relativement récent, à cette échelle, la saga plus ou moins légendaire de Thidrikr de Bern – Théodoric de Vérone –, assimile comme naturellement les væringjar à des hommes du Nord qui seraient, pour parler en termes modernes, des voyageurs de commerce. Ce point est important. Scandinaves et commerçants, les Varègues faisaient preuve d’un don de l’organisation, de la discipline, de l’ordre que nous retrouvons partout dans nos sources »

Emmenés par le personnage légendaire de Rurik, ces Rus’ répondent, en 862, à « l’Appel aux Varègues » afin de mettre fin aux dissensions entre les différentes tribus slaves et finnoises sur place et, par la même occasion, donneront naissance à la dynastie qui porte le nom du prince. Une page de l’Histoire importante venant poser les premières pierres de ce que l’on nomme aujourd’hui « Russie ».

« Selon une théorie, quand Ivan III de Moscou a conquis Novgorod, c’est ici qu’il a prononcé le mot « Russia ». Moi, je préfère l’hypothèse normande. Le mot « Russie » correspondrait au nom de ces fameuses tribus, qui étaient ici, avec Rurik. Ces gens avaient les cheveux roux. Et ça, c’est ce que l’on appelle la théorie normande », indique de son côté l’historien Kostantin Hivrich. Régis Boyer continue :

« Les populations slaves, incapables de se gouverner, auraient fait appel aux Scandinaves pour leur donner des « cadres », ce que les Varègues – majoritairement des Suédois, donc – auraient fait volontiers. À Novgorod d’abord, qu’ils appelaient Holmgardr, puis à Kiev, Kœnugardr, ils instituèrent des principautés qui ne tardèrent pas à fusionner pour former un État « russe ». Ces hommes du Nord étaient appelés « rus » par les Slaves, les Grecs et les Arabes – sans doute en raison du fait qu’il y avait beaucoup de « roux », rauds, parmi eux ou bien parce qu’ils venaient majoritairement de la province du Rods – lagen, au sud de l’actuelle Stockholm. De là vient donc l’origine du nom de la Russie, le pays des Rus. Là comme ailleurs, de plus, les Nordiques s’assimilèrent très rapidement aux populations locales : le premier roi de la principauté de Novgorod s’appelait Hrœrekr pour les uns, Rurik pour les autres, le second, Helgi ou Oleg, le troisième Ingvarr ou Igor, mais le suivant sera uniquement Sviatoslav !»

A partir de là, l’Histoire entre Varègues et Slaves devient délicate et complexe. Pour mieux comprendre le sujet et ce qui en découle, nous pouvons vous renvoyer, en plus des sources sus-mentionnées, à l’exposition « Russie viking, vers une autre Normandie » au Musée de Normandie. Une chose est sûre, les Varègues, ces Scandinaves traversant la « route de l’Est », ont une place importante dans l’histoire russe. Une Russie qui, après l’invasion tatar-mongole, s’unifiera quelques siècles plus tard avec Ivan I Kalita, Ivan III le Grand et surtout Ivan IV le Terrible, Tsar de toutes les Russies qui plongea Novgorod dans le chaos et teinta le Volkov d’un rouge sang sous l’afflux des innombrables victimes jetées dans les eaux.

De la bataille aux 1000 épées aux « combattants White Rex », le mythe du Viking sanguinaire

Le temps a passé, la Russie a évolué et ajouté de nombreuses, lourdes et importantes pages à sa riche Histoire. Malgré tout, même en 2017, nous pouvons encore retrouver la trace de « vikings » en terre russe. Pour cela, direction Kolomenskoye et son site archéologique de Dyakovo – nom tiré de la culture Dyakovo formée par des peuples finno-ougriens.

Le but ? Reconstituer une bataille géante, se voulant proche de l’époque à travers costumes, armes et ambiances. Symbole de la force de frappe du projet, les organisateurs ont, durant l’édition estivale de cette année, fait venir le groupe Wardruna, véritable porte-étendard de cette « folk » scandinave basée sur les anciennes croyances nordiques et reposant sur le vieux futhark. Rien d’idéologique dans tout cela, si ce n’est redonner les valeurs premières d’une culture et de croyances utilisées et déformées par certains courants politiques.

Mais si l’on aime entretenir cette image de grands guerriers sanguinaires et intrépides, de ces surhommes venus du froid nordique, la réalité, elle, est à mesurer grandement, comme le rappelle Régis Boyer dans son livre majeur « Les Vikings » :

« On a beaucoup écrit, depuis quelques décennies surtout, à propos des Vikings, souvent sans connaissance de cause, d’ordinaire à partir d’idées fixes et fausses complaisamment entretenues par les Scandinaves eux-mêmes aussi bien que par nous, en vertu d’un romantisme impénitent nourri de films américains et de vagues réminiscences médiévales (A furore Normannorum libera nos Domine) sorties de leur contexte. Une fascination obscure et comme irrésistible nous porte à confondre les « pirates du Nord », les « découvreurs venus du froid » avec « les grands Barbares blancs » chers à Chateaubriand. « Le mythe du Viking », car c’est bien un mythe, ne cesse de donner la mesure de nos fièvres historiques et littéraires. »

Oui, mais voilà, cette image est bien utile pour certains. Notamment dans le monde du football et plus particulièrement de ses tribunes. En témoigne ce clip de Toni Raout (Тони Раут), rappeur russe, mettant en scène quelques fights hooligans à travers le nom évocateur de « On the way to Valhalla ».  Pour accompagner le tout, direction les boutiques afin d’y retrouver des textiles signés White Rex.

Relativement anonyme chez nous, White Rex est pourtant assez présent dans le monde du MMA, du hooliganisme et plus généralement des tribunes russes. Un succès relatif dû en grande partie à la direction et aux valeurs défendues par cette marque, se caractérisant elle-même comme étant « agressive » et défenseure des « grands ancêtres européens ». De quoi placer le cadre idéologique.

White Rex se veut bien plus qu’une marque. Tout d’abord, il y a les vêtements. La base même du projet et – naturellement – commune à toutes marques de prêt-à-porter. C’est connu, une grande partie du mouvement ultra et hooligan en Europe est concerné par son apparence vestimentaire, s’inspirant bien souvent de la tradition casual anglaise. Lyle & Scott, Ellesse ou encore Stone Island, le choix est large et montre cet aspect d’appartenance à un mouvement spécifique à travers l’uniforme. Un constat que l’on peut faire pour la plupart des sous-cultures anglaises et en premier lieu le mouvement skinhead.

« On ne peut pas ne pas communiquer », soulignait Paul Watzlawick, de l’Ecole de Palo Alto, dans les 5 axiomes de la communication. De ce fait, le vêtement est un objet culturel venant nous parler, nous interpeller et nous questionner sur l’être en face de nous. Pas de « pure praxis » pour celui-ci, note Roland Barthes, sémiologue français connu notamment pour son étude des vêtements, qui rappelait que « l’objet culturel possède, par sa nature sociale, une sorte de vocation sémantique : en lui le signe est tout prêt à se séparer de la fonction et à opérer seul, librement (…). »

Dans le cadre des tribunes, porter ces marques casual vient alors communiquer notre adhésion et appartenance à un groupe social reposant la plupart du temps sur des règles tacites. Ainsi, porter du Stone Island dans les virages d’un stade n’est pas un acte anodin et irréfléchi. Mais parfois, cet objet culturel devient également porteur de messages politiques, comme ici, dans le cadre de White Rex.

Fondé par Denis Nikitin, White Rex se veut militant et transdisciplinaire. La doctrine prônée par la marque, affichée sur son site internet, est la suivante :

« Les Européens, poussés par la propagande des valeurs étrangères, ont perdu l’esprit du combattant, l’Esprit du Guerrier ! L’un des principaux objectifs de White Rex est de faire revivre cet esprit. La société moderne amène les philistins et les consommateurs ; pourtant, nous voulons voir des guerriers – des gens qui sont forts moralement et physiquement. »

Cette mentalité de « guerrier nationaliste » se retrouve en premier lieu dans la charte graphique de la marque portée par certains hooligans et ultras en Russie et dans d’autres pays européens. Une méthode simple, largement inspirée des pratiques nazies, venant s’accaparer tout un pan culturel de la mythologie nordique afin d’y transposer son idéologie et ses idées. Soleil noir et Sōwilō en guise de logo, apparition de la rune Tiwaz sur certains designs, le marteau de Thor sur d’autres, tandis que d’autres logos affichent des guerriers en tout genre (Viking, Croisé et Légionnaire romain) et la date de création de la marque : 14.08.08, un « heureux hasard » venant rappeler l’expression des « 14 mots » de l’écrivain nationaliste et suprémaciste blanc David Lane ainsi que de l’acronyme « 88 », signe de reconnaissance néonazi  correspondant à l’abréviation HH (pour « Heil Hitler »). Un chiffre que l’on retrouve jusque dans le design d’un célèbre t-shirt intitulé sobrement « Bombs 88″.

Transdisciplinaire disais-je car, outre ces activités dans l’habillement, White Rex se veut également promoteur et organisateur d’événements liés au MMA. Devenant au fil des années l’un des acteurs importants de la scène russe. Un choix finalement logique venant appuyer cette idée de « l’esprit guerrier » que certains souhaitent inculquer à l’image du Viking. Un Viking, ici, symbole de force démesurée et de protecteur d’une certaine vision de l’Europe placée sous le signe de « la race blanche ».

Une volonté de vikingisation que l’on retrouve jusque dans les athlètes soutenant la marque. Preuve en est avec Anastasia Yankova, venant poser pour White Rex et étant décrite pour l’occasion comme : « La Valkyrie Anastasia Yankova, âgée de 23 ans, est la première combattante russe de Muay Thai et l’athlète russe la plus « hot » selon le magazine masculin Health. C’est également une bonne amie et elle a récemment commencé dans le MMA dans la cage de White Rex, remportant son premier combat. Anastasia est une personne adorable qui apporte de la beauté aux sports de combat! » Denis Nikitin rappelle aussi que « nous avions longtemps réfléchi à ce qu’il fallait faire pour plaire à la femelle (sic), comment leur faire plaisir avec nos produits mais, malheureusement, nous ne pouvions avoir une image appropriée… Puis une valkyrie moderne est venue à notre aide, une jeune mais déjà athlète reconnue et championne de boxe thai en Russie – Anastasia Yankova. »

De Moscou à Marseille, Nikitin et White Rex en pôle position

Toute cette histoire nous amène maintenant à nous intéresser à la personnalité de Denis Nikitin, fondateur de White Rex, et de ses liens avec le football et plus particulièrement le hooliganisme. Il est bon, dans un premier temps, de rappeler que ce mouvement hooligan, en Russie, est depuis quelques années de plus en plus structuré, devenant un sport à part entière avec de véritables combattants, s’entraînant de nombreuses heures aux différentes techniques liées au MMA. Dans l’une de ses interviews, Denis Nikitin racontait qu’à « l’âge de 14 ans, je me suis impliqué dans le football. Puis, fatigué par le football, j’ai décidé d’aller me battre à 18 ans. Le football se jouait surtout avec des amis, après l’école, et parfois à la place de l’école, mais dans les combats, je devenais sérieux. J’ai regardé mon premier tournoi UFC et j’ai aimé non seulement la force physique, mais aussi les compétences liées aux sports de combat. A ce moment-là, j’ai commencé à abandonner ma pratique du football. »

Cicatrisé en dessous de l’œil après avoir survécu à un attentat à la voiture piégée, Denis Nikitin était l’un des Russes présents à Marseille pour en découdre avec les Anglais durant le dernier Euro, comme le souligne le site inosmi.ru dans une interview avec l’intéressé. Un article rappelant également que « des photos de Marseille montrent des hooligans portant des vêtements White Rex. » Une idylle avec certains hooligans russes que l’on retrouve également dans certains événements organisés par la marque. L’un d’eux, le plus symbolique de tous peut-être, est le tournoi annuel organisé par les supporters du Spartak Moscou commémorant la mort de Yuri Volkov, journaliste et supporter du Spartak Moscou assassiné en 2010 par un groupe de Tchétchènes. Un meurtre impuni, faute de charges contre le principal suspect, mettant le feu aux poudres aux tensions ethniques présentes en Russie.

« Le meurtre de Volkov est devenu un sujet largement débattu dans la société russe et a conduit à des actions de protestation massives par les nationalistes et les fans de football, soulignait White Rex sur son Tumblr, en 2015, ajoutant que pendant cinq années consécutives, un tournoi annuel de boxe est organisé par les supporters du Spartak pour commémorer la mort de Yuri Volkov. Cette année (en 2015, NDLR), White Rex s’est joint à l’événement en offrant un sponsorship et des prix spéciaux. Deux représentants de la société White Rex – Denis Nikitin et Anton Nemov – ont fait un discours de bienvenue à la foule. C’est avec une grande tristesse que nous commémorons la mort d’un Russe dans les rues de Russie. »

De l’âme russe à l’âme perdue, il n’y a qu’un bras.

Comme quoi, l’image du Viking, comme tout symbole historique, est une image que s’approprie ses utilisateurs, qui lui donnent leur propre sens et la déclinent à leur façon. Que ce soit dans l’accoutrement et les « clap » des supporters islandais, ou dans l’accoutrement et le militantisme nationaliste véhiculé par la marque White Rex en Russie. Les Islandais se rendent en juin prochain sur une terre où les Vikings ont aussi créé leur histoire et laissé un héritage.

Pierre Vuillemot


Image à la une : © white-rex.tumblr

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Co-fondateur et rédacteur en chef de Footballski.

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