Qäbälä, l’après-Javid Hüseynov

Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 28 juillet 2016

Le 6 août 2015, Qäbälä remporte la manche retour du 3e tour préliminaire de la Ligue Europa, 1-0 face à l’Apollon Limassol, et s’offre une qualification historique pour les barrages. Le but du match est inscrit par la légende locale, Javid Hüseynov, sur un pénalty à la 80e minute, lui qui avait déjà égalisé – sur pénalty encore – à la 95e minute au match aller. A l’aube d’une saison qui s’annonce prometteuse, le capitaine de Qäbälä est arrêté quelques jours plus tard en compagnie de cinq autres personnes dans le cadre du meurtre du journaliste Rasim Aliyev. Le début de la fin pour Hüseynov, et d’un exercice pas comme les autres pour Qäbälä.

Un crime ignoble

On vous le racontait dans l’article consacré au club azerbaïdjanais l’été passé, lorsque le Qäbälä était sur le point de brillamment se qualifier pour la phase de groupes de la Ligue Europa, en éliminant le Panathïnaikos, rien que ça.


Lire aussi : Qäbälä, une riche histoire entre les montagnes


Ainsi donc, au terme d’un match plus que houleux, Javid Hüseynov avait manifesté sa joie en arborant le drapeau de son pays puis celui de la Turquie. Face à des Chypriotes, on ne peut pas faire plus provocateur. Il aurait ensuite répondu d’un geste insultant à un journaliste présent sur place qui lui demandait d’expliquer son action. C’est d’un grand dépit que Rasim Aliev, journaliste indépendant, notamment membre de Reporters’ Freedom and Safety et déjà l’objet de menaces et d’intimidations en tout genre, critique le comportement du joueur sur Facebook le soir de la rencontre : « Je ne veux pas que quelqu’un d’aussi immoral, impertinent et incapable de se contrôler me représente sur les terrains de football européens ». Deux jours plus tard, le 8 août, il est agressé violemment à Bakou par plusieurs personnes se disant proches du joueur. Emmené à l’hôpital où le diagnostic révèle plusieurs côtes cassées et la perte d’audition dans son oreille gauche, sa condition se détériore rapidement et il décède d’une hémorragie interne le lendemain.

Rasim Aliev est donc mort pour avoir critiqué un joueur de football sur Facebook.

Interrogé dans sa chambre d’hôpital quelques heures auparavant, il avait décrit le guet-apens : il a reçu un coup de fil d’une personne se présentant comme le cousin du joueur qui l’a d’abord insulté avant de lui proposer de se rencontrer. « J’y suis allé seul. Ils étaient cinq à six hommes et ils se sont immédiatement jetés sur moi pour me frapper » rapportait Le Monde via l’agence Turan. Un assaut fatal au journaliste dans un pays où la liberté d’expression et la liberté de la presse sont pour le moins décriées. Aliev est le quatrième journaliste assassiné en dix ans en Azerbaïdjan comme le rappelle Reporters sans Frontières.

Javid Huseynov | © TOFIK BABAYEV/AFP/Getty Images Azerbaijan on May 31, 2016 sentenced Huseynov, a prominent footballer, to four years in prison over concealing the murder by his relatives of a journalist who criticised him on Facebook, his lawyer said. Rasim Aliyev, a 30-year-old photo and video journalist for a number of online publications, died in hospital in August last year after being beaten by Huseynov's relatives over his Facebook post about a heated football match between teams from Cyprus and Azerbaijan. / AFP / TOFIK BABAYEV (Photo credit should read TOFIK BABAYEV/AFP/Getty Images)

Javid Huseynov | © TOFIK BABAYEV/AFP/Getty Images

Une enquête fut immédiatement ouverte et Javid Hüseynov est arrêté le 11 août, avec cinq autres personnes, pour son implication présumée dans le meurtre du journaliste Aliev. Le club de Qäbälä avait d’ores et déjà écarté son joueur jusqu’à nouvel ordre. Il ne sera jamais réintégré, et le club de commencer une nouvelle ère alors que la saison avait pourtant si bien débuté : celle de l’après-Hüseynov.

Les rêves européens contre la monotonie locale

Car au-delà de la sentence qui pèse sur le joueur et l’acte horrible et injustifiable auquel il a pris indirectement part, Javid Hüseynov restait une pièce maîtresse de l’équipe de Roman Grigorchuk. Véritable leader sur le terrain, double champion avec le Neftchi avant de tenter une aventure en Turquie (à Demirspor, sans succès), il débarque à Qäbälä à l’été 2014 et sort alors une grosse saison (12 buts) pour aider le club à atteindre le podium de la Premyer Liqasi. International aux 45 sélections, Hüseynov est le capitaine de cette belle équipe du Qäbälä, le dépositaire de son jeu offensif et l’un des artisans de son beau parcours lors des qualifications de la Ligue Europa. Et le principal protagoniste, pour le meilleur et surtout pour le pire, de la qualification acquise face à l’Apollon Limassol.

Ecarté donc de l’équipe, le savant Grigorchuk s’est donc attelé à composer sans son stratège et a alors replacé la nouvelle recrue Aleksey Antonov plus bas sur l’échiquier, laissant la pointe à Ermin Zec. Symbole de la périlleuse entreprise à laquelle s’est livrée le coach ukrainien, les deux joueurs sus-cités, alignés lors du tour suivant face au Panathinaïkos, n’ont pas convaincu plus que ça et n’ont pas été souvent alignés ensemble par la suite. Ils ne sont d’ailleurs plus au club à l’heure qu’il est.

Dodo_Krasnodar

Dodô dans ses oeuvres face au Krasnodar | © http://qol.az

Durant la phase de poules de la Ligue Europa, Grigorchuk a continué à plaider pour un 4-5-1 avec Facundo Pereyra derrière la pointe (Antonov plus souvent que Zec), Dodô côté gauche et Zenjov côté droit, tandis que Gai et Meza formaient le pare-choc devant le quatuor défensif (Ricardinho-Stankovic-Vernydub-Dashdemirov) et le grand gardien de but qu’est Bezotosniy. Le brassard de capitaine est alors revenu à Dôdo, lorsque l’expérimenté Sadiqov n’était pas sur la pelouse.

Au cours de cette campagne européenne historique pour le petit club azerbaïdjanais, considéré à juste titre comme le petit poucet d’un groupe composé du Borussia Dortmund, de Krasnodar et du PAOK, les hommes de Grigorchuk n’ont pas été si ridicules que ça mais ont pêché là où Hüseynov apportait un plus : les phases offensives et la finition, le Qäbälä n’ayant trouvé la faille qu’à deux reprises. La défense a tenu bon face au PAOK avec deux matchs nuls et vierges, mais pas face au Borussia (défaites 1-3 et 4-0). Le match à Krasnodar est sans doute le tournant de la campagne et le match le plus abouti de celle-ci pour Qäbälä.

Sous une pluie torrentielle, Qäbälä subit tout d’abord les assauts du Krasnodar et le but splendide de Wanderson, avant de remonter petit à petit la pente et de proposer un jeu combatif, direct et sans complexe tout autant que grâce aux arrêts miraculeux de Bezotosniy. Le capitaine Dodô montre la voie en égalisant alors que Sadiqov touche la barre et Zenjov le petit filet. Au final, c’est un Smolov entré en cours de jeu qui offre la victoire aux Russes. Avec quatre points et un plein de confiance avant de recevoir le Borussia Dortmund, l’aventure européenne de Qäbälä aurait pu être toute autre. Avec des si… Au final, ce sont ces expériences qui forment un club, ses joueurs et son entraîneur et les poussent à faire mieux la prochaine fois.

En championnat, le Qäbälä réalisait un sans-faute en compagnie du Qarabag avant un automne moisi (aucune victoire en championnat entre le 17 octobre et le 6 décembre) qui signifiait, déjà, la fin des espoirs de titre au vu de la cadence infernale imposée par les champions en titre. Ainsi, à la trêve, le Qäbälä est à la lutte avec l’Inter Bakou et le Zira pour la place de dauphin. Peu de changements au mercato hivernal si ce n’est les départs de Facundo Pereyra et de David Meza, qui permettent à Camalov et Sadiqov de devenir plus souvent titulaires, tandis que l’arrivée d’Eyyubov en provenance du Kapaz amène une rotation parmi les deux ailiers Dôdo et Zenjov.

Quant à Javid Hüseynov, son audition a commencé le 5 janvier. Alors que les cinq complices sont inculpés de blessures amenant au décès du blessé et vol, le « joueur » du Qäbälä commence lui à être jugé sur des motifs différents, à savoir qu’il n’a pas informé les autorités compétentes qu’un crime haineux était en préparation.

Le mois de mai, période de verdicts

Qäbälä reprend bien le championnat après la trêve, avec une série de sept matchs sans défaite, stoppée nette en mars par deux défaites à domicile contre les deux clubs qui le précèdent : Qarabag et Zira. Ensuite, le club fera le strict minimum, avec quelques coups d’éclat (victoire 0-3 au Zira), une grosse déception avec l’élimination en demi-finale de la Coupe, aux tirs au but face au Neftchi, et une fin de saison maîtrisée avec deux victoires sur le buzzer qui permettent au club d’accrocher la troisième place, synonyme de Ligue Europa. Mais au final, étant donné que l’Inter Bakou et le Zira ne sont au final pas éligibles pour les compétitions européennes, cette course était plus ou moins vaine.

Grigorchuk porte mieux la cravate rouge qu'Arsène | © SAKIS MITROLIDIS/AFP/Getty Images

Grigorchuk porte mieux la cravate rouge qu’Arsène | © SAKIS MITROLIDIS/AFP/Getty Images

Les « Radarlar » terminent donc pour la deuxième fois consécutive sur le podium, derrière l’intouchable Qarabag et l’incroyable Zira, et retrouvera sa compétition préférée à l’été, la Ligue Europa. La saison fut clairement marquée comme celle de l’après-Huseynov, avec des hauts et des bas, mais le club a pu maintenir son niveau et ses résultats bien qu’il aurait sans doute préféré s’améliorer et embêter un peu plus longtemps le Qarabag. Du côté de l’académie, tout va pour le mieux : les U19, les U16 et les U15 ont remporté leur série tandis que les U17 ont terminé second.

Enfin, du côté de la justice, la décision est tombée le premier juin : Javid Hüseynov est condamné à quatre ans de prison pour son implication criminelle dans le meurtre de Rasim Aliev. Les cinq suspects ont écopé de 9 à 13 ans d’emprisonnement. L’affaire n’est cependant pas finie puisque Meydan.tv rapporte que « les proches des victimes affirment que Javid Huseynov était le cerveau du crime et ne sont pas d’accord avec ce qu’ils perçoivent comme une peine trop légère. De plus, ils sont inquiets du fait que le joueur de football pourrait être libéré de prison sous la condition de la Loi d’Amnistie récemment adoptée par le Parlement ». Une loi qui concernerait près de 10,000 personnes et dont les contours sont assez flous, puisqu’un détenu pourrait être libéré si sa peine prend fin dans moins d’un an, s’il a participé aux batailles pour la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, ou s’il a commis un crime « qui ne pose pas de danger public grave ». Là où football et politique sont intimement liés, et où la séparation des pouvoirs pose question, les craintes des proches de Rasim Aliev sont tout à fait susceptibles de se concrétiser.

Nouvelle saison, mêmes ambitions

Cet été donc, le Qäbälä vivra sa première saison complète sans Javid Hüseynov, et sans doute pas la dernière. Un profond renouvellement d’effectif s’est d’ailleurs déroulé au club afin de commencer un nouveau chapitre. Tout d’abord, exit les Gai, Antonov, Dodô, Zec ou Dashdemirov (qui lui est transféré au Qarabag).

Ensuite, du côté des recrues, Sadig Guliyev est revenu de son prêt au Zira où il a participé à la belle saison du nouveau-né et il devrait être une solution de rechange fiable en défense centrale. Pour remplacer Dodô sur le flanc gauche, Grigorchuk a deux nouvelles possibilités : le Croate Filip Ozobic, en provenance du Slaven Belupo, et surtout le Français Bagaliy Dabo, ancien d’Istres et Créteil et déjà auteur de trois assists en Ligue Europa cette saison. Ce dernier peut également dépanner en pointe et sur l’aile droite, et semble s’être rapidement acclimaté au schéma de jeu de son nouveau club. Pour pallier au départ de Gai, le Géorgien Kvekveskiri, épatant avec l’Inter Bakou l’an passé, devrait épauler le capitaine Sadiqov devant la défense.

Enfin, pour le poste d’attaquant, dévolu à Dabo durant les quatre premiers matchs européens, le Qäbälä a réussi le tour de force de recruter Marcel Essombé en provenance du Dinamo Bucarest, auteur de 7 buts en 16 matchs de Liga 1 l’an passé et annoncé partant vers les récents champions Astra. Proche du regretté Patrick Ekeng, le joueur camerounais avait demandé à quitter le club suite au décès de ce dernier. Avec cette venue qui ne fait que confirmer les ambitions du club, Grigorchuk possède donc quatre options de qualité pour trois postes, et bien qu’Essombé devrait occuper la pointe (même s’il ne semble pas encore qualifié pour la Ligue Europa), la polyvalence des Dabo, Zenjov et Ozobic peut facilement donner le tournis aux défenses adverses.

Theo Weeks, la folie libérienne | © http://www.gabalafc.az

Theo Weeks, la folie libérienne | © http://www.gabalafc.az

Enfin, qui pour supporter le travail de ce trio offensif et tenter de remplacer Hüseynov ? C’est ici qu’entre en scène Theo Weeks, un Libérien de 26 ans qui a bourlingué en Turquie puis à Maritimo et Ermis Aradippou (Chypre). En quatre matchs de Ligue Europa, Weeks a déjà plus que comblé les attentes des supporters du Qäbälä avec la bagatelle de cinq buts et un assist ! Positionné en milieu offensif, très à l’aise techniquement, doté d’une belle détente et affûté physiquement, il attire et distribue les ballons et constitue un formidable soutien à ses trois coéquipiers placés devant lui. Lui aussi polyvalent, il est positionné plus haut que ne l’était Hüseynov, tel un deuxième attaquant, ce n’est pas étonnant de le retrouver en position d’avant-centre afin de réceptionner les offrandes de ses partenaires, comme ce fut le cas face au MTK Budapest par exemple, et Qäbälä ressemble alors davantage à un 4-4-2 assez offensif. Sa prestation XXL reste ce triplé d’une finesse technique délicieuse inscrit face au Samtredia, lors du match aller. S’il continue ses performances haut-de-gamme, Weeks pourrait être l’un des grands artisans de la saison du Qäbälä, autant en Europe que dans le championnat domestique.

Ainsi, Qäbälä se dresse face à Lille avec un début de parcours européen presque sans faute : une qualification facile face à Samtredia (la défaite 2-1 du match retour n’avait que peu d’importance vue la performance du match aller, remporté 5-1) et une élimination sans fioriture du MTK Budapest (1-2 en Hongrie, 2-0 à la maison).

L’équipe 2016-2017 de Grigorchuk prend petit à petit forme et a donc déjà prouvé sa capacité à bien défendre, avec un quatuor défensif à peu près similaire à celui de l’an passé et qui possède la muraille Bezotosniy dans les buts, et surtout à bien attaquer, ce qui restait l’un des points faibles du Qäbälä la saison dernière. Face à Lille, le onze aligné devrait être le suivant : Bezotosniy – Ricardinho, Stankovic, Vernydub, Mirzabekov – Kvekveskiri, Sadiqov – Weeks – Ozobic, Dabo, Zenjov.

Un onze de qualité qui n’a rien à envier à celui qui a embêté plus d’une équipe en Ligue Europa la saison passée. Cuckarici, l’Apollon Limassol, Panathinaïkos, le PAOK et Krasnodar s’en souviennent. Le Qäbälä est-il à l’orée d’un nouvel exploit face aux Lillois ? Réponse dès ce jeudi soir !

Thomas Ghislain


Image à la une: © gabalafc.az

Qäbälä, l’après-Javid Hüseynov
5 (100%) 3 votes

A propos de l'auteur

Thomas Ghislain

Thomas Ghislain

La Syldavie gagnera la Coupe du Monde 2018. Folie sur la PMAN.

pays de l'auteur footballski

1 commentaire

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Lokomotiv Zagreb entre gêne et enthousiasme

Les suiveurs du football croate ou du football européen estival de ces dernières années ont forcément eu vent du nom...

Fermer