Footballskitrip Balkans #8 – On a vécu FK Vardar vs Fenerbahçe, jour de gloire à Skopje

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 4 octobre 2017

Nous en sommes déjà au sixième jour de notre périple, avec un match en forme d’apothéose pour notre avant-dernier jour en Macédoine. En effet, les deux grands clubs macédoniens ont eu la bonne idée cette année de se qualifier pour les tours de barrage d’Europa League. Le Shkendija étant en déplacement du côté de Milan cette semaine, c’est donc le Vardar Skopje qui doit nous offrir le frisson d’une soirée européenne comme on les aime. Le résultat sera au-delà de nos espérances.


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Après trois jours consécutifs en vadrouille, du côté de Strumica d’abord, au canyon de Matka ensuite, puis entre Ohrid et Kicevo la veille, nous nous accordons une matinée de décompression. Pas trop longue toutefois puisqu’avant d’entamer notre après-midi 100% slavo-macédonienne, il nous manque de quoi nous faire beaux pour le match. Direction alors l’Hôtel Russia, le seul endroit en ville où il est possible de trouver un fan-shop du Vardar. Après avoir échappé de justesse à une belle tentative d’escroquerie de la part du taxi, (au bout de six jours on commence à connaitre les tarifs), nous voici devant le fameux hôtel, à quelques encablures de la salle où joue la section probablement la plus connue du club de la capitale en Europe, le RK Vardar, tout juste auréolé d’un titre de champion d’Europe de handball en juin dernier, en ayant battu notamment Barcelone puis le PSG en finale. L’impression se confirme en entrant dans la boutique: le football doit faire face à la rude concurrence du handball à Skopje, et étant donné la quasi-similitude des deux équipements, il faut faire attention à la lettre sur le blason, « FK » ou « RK ». En dehors de cela, le choix est assez vaste et se rapproche des normes occidentales avec une large panoplie d’écharpes, vestes, écussons, mugs… Après avoir complété notre collection de maillots, nous pouvons repartir vers le centre-ville, lieu de convergence des ultras du Vardar, avec qui il nous tarde de faire connaissance.

La grand-messe du jeudi soir

“Soborna Crkva, 17:00 !!!!

Une fois de plus nous allons montrer que nous sommes les plus forts tous ensemble !!

Komiti fournira des tickets pour ceux qui ne peuvent pas s’en acheter.

Mobilisation !!! »

Ce message reçu de nos contacts macédoniens quelques jours plus tôt nous avait intrigué. Pas le fait que le groupe ultra offre des billets pour ceux qui n’auraient pas les moyens de s’en acheter, mais plutôt le lieu de rendez-vous, en plein cœur de la ville, à côté de la cathédrale St Clément d’Ohrid. Et pour cause, située à proximité de notre appartement nous avions été surpris dès notre arrivée par l’aspect extérieur de cet édifice en forme de rotonde. Lieu de culte le plus vaste de l’orthodoxie macédonienne, nous n’avions jusque-là pas eu le temps de la visiter, mais nous étions loin d’imaginer que ce serait le football qui nous amènerait ici.

A 17h exactement, nous voilà donc devant l’édifice, dans le charmant petit square qui y fait face, fréquenté à l’heure actuelle par… une petite dizaine de personnes, visiblement supporters du Vardar mais se regardant tous d’un air suspicieux, comme s’il y avait quelque chose de louche à être ici. Après un petit tour pour visiter l’intérieur de l’édifice, probablement peint des plus belles fresques orthodoxes de Macédoine, nous voyons l’heure tourner et pourtant toujours aussi peu de gens présents. Nous tentons alors notre chance vers un groupe de trois (très) jeunes supporters qui nous confirment que le rassemblement a bien lieu en ce moment et que le gros des troupes arrivera plus tard. Malgré leur jeune âge (entre 10 et 14 ans), ces jeunes sont bien membres des Komiti et connaissent parfaitement les rivalités qui animent leur club, que ce soit avec Pelister, ou Shkendija dans une moindre mesure.

Mais les vrais rivaux à Skopje, ce sont bien les « Shvercerat » (Contrebandiers) du FC Shkupi, avec qui des affrontements ont lieu régulièrement, souvent totalement déconnectés des affaires du football. Un de leurs amis a ainsi reçu un coup de couteau alors qu’il se trouvait dans un parc, loin du stade, un jour où il n’y avait pas match. La maturité de ces jeunes qui décortiquent leurs graines de tournesols à un rythme de champion nous frappe tout autant que leur vision des tensions avec les Albanais nous désespère et nous rappelle la franchise avec laquelle nous avait répondu le fils du président du FC Shkupi. Dans les deux camps il ne semble y avoir qu’une seule devise: « Prêts au combat. »

Le message initial ne mentait pas. Dans un coin, un des kapos a des billets à disposition pour les supporters qui ne pourraient pas s’en offrir, à tarif réduit (100 dinars au lieu de 300 soit 1,40€). Bien nous a pris d’ailleurs d’attendre quelques jours avant de prendre nos billets, les prix étant initialement fixés à 34€, soit 10% du salaire moyen en Macédoine. Heureusement, les protestations des supporters ont réussi à ramener le prix du billet à un niveau correct quelques jours plus tard. Fixé à 300 dinars (5€) le prix est semble-t-il toujours un frein pour une partie de la population qui doit compter sur la solidarité des Komiti pour assister à ce match, ce qui nous fait prendre encore plus conscience de l’énormité du prix initial.

© Footballski

Les gamins aimeraient absolument nous emmener avec eux dans leur tribune. Quand ils nous assurent toutefois que la police entre dans leur parcage à chaque match et qu’il y aura un fight « à 100%« , nous nous disons que finalement les tribunes latérales, c’est pas si mal et qu’on pourra profiter pleinement de leur spectacle. Le petit square se remplit enfin petit à petit et ce sont bientôt près de 300 personnes qui se retrouvent à chanter, boire et agiter leurs drapeaux devant l’édifice. On s’attend presque à voir le prêtre sortir pour bénir le kapo mais non, le spectacle prend forme et commence à être intéressant. Si intéressant qu’il devient tentant de monter sur un muret pour prendre des photos et quelques vidéos des chants. Visiblement, un des membres du groupe ne souhaite cependant pas que ce rassemblement festif soit ainsi immortalisé et me fait comprendre de façon très courtoise qu’il a très envie d’éclater mon téléphone portable sur ledit muret. Un autre membre du groupe, heureusement dans un tout autre esprit, a remarqué que nous discutions depuis tout à l’heure avec les gamins, et vient calmer ce charmant monsieur avec un tout autre discours : « Mais c’est un honneur pour nous que des gens viennent d’aussi loin pour nous rencontrer, profitez, prenez des photos ! » Il nous offre même des billets pour venir avec eux!

Avec tout cela, l’heure du match s’approche et le cortège commence à se mettre en place. 300 personnes voire plus, des fumigènes, une belle banderole, tout cela encadré par un important dispositif policier, l’ambiance de cet après-midi se réchauffe de plus en plus ! Il est alors temps pour nous de bifurquer au détour d’une rue et de nous rendre par un chemin plus calme vers le stade pour un changement d’ambiance radical.

La Supercoupe ? Quelle Supercoupe ?

Aux abords du stade, l’ambiance est en effet résolument familiale. Les familles de Skopje se sont déplacées en nombre cette fois pour assister au match et se mélangent sans souci avec les supporters turcs venus également en masse. Le nombre de personnes portant le maillot du Vardar de cette saison est d’ailleurs assez impressionnant compte tenu des affluences en championnat du club. A quelques jours d’intervalles avec la Supercoupe d’Europe, la Philip II Arena est prête à recevoir le plus gros événement sportif de l’année à Skopje, qui a laissé des souvenirs pour dix ans à tous les chauffeurs de taxi de la capitale. De l’extérieur, le bâtiment est assez impressionnant. De l’intérieur, on l’imaginait plus moderne et surtout moins défraîchi, les sièges n’ayant probablement pas été remplacés depuis quinze ans. Malgré tout, c’est une vraie ambiance européenne que l’on attend d’un tel match, et en ce début de rencontre, elle vient surtout des supporters turcs… qui occupent près de la moitié du stade. Assis nous-même entre une famille de supporters du Vardar et un groupe d’amis du Fenerbahçe, nous assistons au début de match canon des coéquipiers de Mathieu Valbuena.

© Footballski

© Footballski

Les vingt premières minutes sont en effet un calvaire pour les Macédoniens qui subissent la vitesse et la technique turques. Nabil Dirar et Mathieu Valbuena font des ravages parmi les joueurs du Vardar, qui ne peuvent que repousser tant bien que mal les centres incessants dans leur surface. Mais à la 20ème minute, sur leur seule occasion de la première mi-temps, les Rouge et Noir vont ouvrir le score par l’intermédiaire de Barsegyan, qui profite de deux erreurs consécutives de la défense centrale turque pour aller tromper Kameni. Folie bien évidemment dans le stade et surtout dans le virage des Komiti qui, petite déception, et malgré leur nombre initial, ne semblent pas remplir leur tribune. Premier coup dur en revanche pour les Turcs et leurs supporters qui décident de contre-attaquer en convoquant les rivaux tout d’abord :  « Shkupi, Shkupi, Shkupi! » puis un entamant un chant commun aux fans de Shkendija et Shkupi vantant les soi-disant plaisirs tarifés que l’on pourrait s’offrir auprès des mères des joueurs du Vardar. Après un dernier missile de Potuk à bout portant, détourné du bout des gants par le gardien Gacevski, l’arbitre siffle la mi-temps.

Tout comme l’avant-match, la pause se déroule dans une très bonne ambiance entre Macédoniens et Turcs, qui se croisent sans souci dans les couloirs, chacun prenant sa photo souvenir avec le stade en arrière-plan. La confiance des Turcs va pourtant rapidement s’étioler au fur et à mesure de la seconde mi-temps. Héroïques (et très chanceux), les joueurs du Vardar posent de plus en plus de problèmes et s’enhardissent même. Ni les entrées de Soldado ou encore d’Isla ne permettent de forcer la décision pour des Turcs qui semblent perdre leur jeu de minute en minute malgré l’activité de notre Valbuena national. Du côté du Vardar, l’entrée de Jaba Jighauri, déjà aperçu lors de notre Footballskitrip en Géorgie (est-ce un signe ?), fait énormément de bien grâce à sa technique et sa couverture de balle.

Les Komiti, qui sont au final assez peu nombreux pour faire vibrer un stade comme la Philipp II Arena, vont alors puiser dans leurs plus beaux morceaux historiques pour réveiller la fibre patriotique de tout un stade. Ici, peu de références à Alexandre Le Grand ni à son père mais plutôt à un certain Goce Delchev, le vrai héros national macédonien (ou bulgare en Bulgarie). Ancien instituteur, celui-ci est rapidement devenu un des chefs du VMRO (Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne), dans le but de mener des actions révolutionnaires armées contre l’occupation ottomane. Mort le 4 juin 1903, il n’assista pas au soulèvement d’Illinden quelques mois plus tard, événement fondateur de la conscience nationale macédonienne, mais a acquis le statut de figure mythique de la Macédoine moderne. Aujourd’hui encore, pas un seul village en Macédoine ne possède sa place/statue/avenue Goce Delcev.

Les Komiti (rebelles) font flotter un drapeau à l’Ouest

Et ils chantent cette chanson, et ils chantent cette chanson

Rouge et noir à l’Ouest ces couleurs resteront

Le rouge pour le sang qui bouillonne

Pour les villes et les villages macédoniens

Et le noir pour celui qui se lamente

Pour les idéaux de Goce !

Pour la plus grande joie des Komiti, l’occupation turque et ses 73% de possession de balle touche ici à sa fin, quand dans les dernières secondes du match une ultime boulette du défenseur central Mehmet Topal, sur une tête en retrait qui lobe son gardien, fait chavirer pour de bon la Philip II Arena. Les supporters turcs, dépités, avaient de toute façon commencé à quitter le stade un quart d’heure avant la fin. Il n’en reste pratiquement plus un seul au coup de sifflet final. Le hold-up du Vardar est complet, et à nous trois, nous avons d’ailleurs rarement vu une équipe aussi dominée finir par gagner un match 2-0. Mais l’exploit est là et cette fois-ci, tout le stade est debout pour acclamer les héros qui iront la semaine suivante chercher une nouvelle victoire en terre turque et se qualifier pour les phases de groupe d’Europa League pour la première fois de leur histoire. Pour la gloire de Goce ?

Les notes Footballski

Standing du stade (3,5/5) : On s’attendrait à ce qu’un stade qui a accueilli la Supercoupe d’Europe soit un peu plus entretenu, le camaïeu de sièges rouges et jaunes étant sacrément défraîchi. Malgré tout, il a de l’allure et reste une curiosité pour les amateurs de groundhopping.

Disponibilité des billets (3/5) : Malgré l’enjeu, il restait beaucoup de places libres dans le stade. Pour autant, mieux vaut repérer les lieux de vente des billets dans la capitale parce qu’ils peuvent se cacher dans des endroits assez incongrus. Après un premier essai dans un Intersport d’un centre commercial situé sur la place centrale, on nous a ainsi redirigé vers… un magasin de musique, où entre deux compils de Led Zeppelin, le vendeur a aussi quelques billets pour le match. En championnat, le guichet du stade suffira largement (500 spectateurs en moyenne).

Tarifs (4/5) : 300 dinars pour le prix d’entrée en virage (5€), 500 en latérales et maximum 1200 pour les VIP, voila des tarifs un peu élevés pour la Macédoine, mais justifiés compte tenu du standing du match. Rien à voir avec les 34€ initiaux.

Ambiance (3,5/5) : Les Komiti font le boulot et le stade a fini par suivre. Quelques frissons pour une soirée sympa, surtout quand en face les Turcs ont du répondant. On passera cependant sur l’attitude de ces derniers, qui quittent le stade par centaines un quart d’heure avant la fin du match quand leur équipe n’arrive pas à marquer.

Accessibilité et transports (5/5) : Le stade est situé en plein centre-ville, près de la rivière Vardar, à moins de dix minutes à pied du cœur historique.

Boissons (4/5) : A l’intérieur du stade proprement dit, des buvettes aux normes européennes, c’est-à-dire limitées au combo Coca/chips. Sur le parvis devant le stade par contre, plusieurs restaurants, bars et cafés proposent des grillades à consommer sur place avec tout l’attirail de boissons dont on peut rêver. De quoi rester refaire le match de longues heures après le coup de sifflet final.

Quartier environnant (5/5) : Situé au bord de la rivière Vardar, les alentours du stade à proprement parler ne sont pas très animés mais une promenade le long de la rivière parsemée de petites guinguettes est plutôt sympa et vous amène au pont marquant la séparation entre la ville albanaise et la ville slavo-macédonienne. Pour ceux qui ont le mal du pays, le parc de la Francophonie fait face au stade, tandis que le Zoo de Skopje et le parc d’attraction attenant se trouvent de l’autre côté.

Antoine Gautier


Image à la Une : © Antoine Gautier / Footballski

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