Le football dans les RSS – #12 la Géorgie : 1981, le Dinamo Tbilissi remporte la C2

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 28 novembre 2017

A moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique, avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Cette semaine, nous parlons de la Géorgie. Épisode 12 : Le sacre, en 1981, du Dinamo Tbilissi en C2. 

Impossible de parler football en Géorgie sans se pencher vers le plus grand accomplissement de son équipe phare, le Dinamo Tbilissi. Non content de s’être adjugé deux championnats soviétiques et deux coupes, les joueurs caucasiens vont défier tous les pronostics pour emporter en 1981, la Coupe des Vainqueurs de Coupes. En battant en finale les Est-allemands du Carl Zeiss Iena le Dinamo Tbilissi emporté par les Kipiani, Daraselia, Shengelia, remporte ainsi un des rares trophées glanés par une équipe soviétique.

Nodar Akhalkatsi, l’ingénieur du « Grand Dinamo »

Le tournant des années 1960-1970 est une époque charnière pour le Dinamo Tbilissi. Champion en 1964 pour la première fois de son histoire, et sous l’impulsion d’entraîneurs comme Gavril Kachalin ou Mikhail Yakushin, le Dinamo se maintient en très bonne place dans la hiérarchie du football soviétique. Ainsi les lurji-tetri finiront 3ème en 1967, 1969, 1971 et 1972, atteignant également la finale de la coupe d’URSS en 1970. 1972 c’est aussi l’année où le Dinamo fait ses première pas en compétition européenne, s’inclinant face à Twente au premier tour.

A cette époque, le futur architecte du « Grand Dinamo » n’est pas encore en mission secrète sous l’égide du NKVD mais fait plutôt dans le chemin de fer. En effet, Nodar Akhalkatsi, ancien joueur du feu SKA Tbilissi et du Lokomotiv, vient de finir sa carrière de joueur et se reconvertit de suite comme entraîneur. Diplômé de l’Institut de Polytechnique, Akhalkatsi était destiné à construire des ponts et des routes à travers le pays mais, au grand dam de ses anciens collègues de l’Institut, c’est bien vers le foot qu’il choisit de consacrer sa vie, un choix qui va s’avérer assez rapidement payant.

Nodar Akhalkatsi (à gauche), se fait du souci pour le Dinamo

De 1967 à 1970, le tout juste trentenaire est ainsi au commande du Lokomotiv Tbilissi, un club qui fait bonne figure dans le championnat local géorgien, servant principalement de tremplin pour les joueurs n’ayant pas encore réussi à percer au Dinamo. Parmi eux va se révéler un meneur de jeu au talent précoce mais miné par les blessures jusque ici, brillant et instruit et qui partage donc le même goût pour la culture classique avec son entraîneur.

Au cours de ces 4 saisons sur le banc des cheminots, et à l’occasion de déplacements dans des coins de l’URSS aussi évocateurs que l’Energetik Dushanbe, le Pamir Leninabad ou encore le Vostok Ust’Kamenogorsk, Akhalkatsi fait ainsi son apprentissage de la deuxième division soviétique dont il atteint la 3ème place en 1969. Pour son ultime saison avec le Lokomotive, en 1970, Akhalkatsi a même le luxe de pouvoir faire jouer deux joueurs exceptionnels : d’un côté Kipiani donc, qui partira dès la fin de saison au Dinamo Tbilissi, de l’autre Mikheil Meskhi. Oui le « Garrincha géorgien », saltimbanque des terrains soviétiques, champion d’Europe 1964, capable de faire bouger une partie entière du public, vient lui au contraire terminer sa carrière au Loko, les dirigeants du Dinamo voyant d’un mauvais oeil sa tendance à s’affranchir des règles dans une équipe censée représenter la Géorgie dans l’Union. A la fin de la saison 1970 le Lokomotive va se retirer temporairement du championnat soviétique. Akhalkatsi se trouve donc sans poste, pas pour longtemps.

L’heure des « supermen soviétiques »

Assez rapidement Akhalkatsi prend un rôle dans le staff du Dinamo Tbilissi, alors solidement accroché dans le Top 5 du championnat soviétique et qui joue alors ses matchs…au stade du Lokomotive, le grand stade central ayant commencé sa rénovation. L’histoire commence réellement en 1976. Ayant épuisés 7 entraineurs en 11 ans, le Dinamo est en pleine recherche d’un deuxième trophée après le titre de champion de 1964. C’est à ce moment que Kipiani a la bonne idée de se révéler et finit meilleur buteur de son équipe. Hasard ou pas c’est finalement à Akhalkatsi qu’on donne les rênes de l’équipe, avec succès : une troisième place et une coupe d’URSS remportée face à l’Ararat Erevan plus tard, et l’entraineur s’est déjà fait un nom.

Vitalia Daraselia, l’ange fugace du football géorgien

Mais passons un peu sur l’entraineur et voyons l’effectif qui commence à se constituer. Kipiani, qui est désormais au club depuis 6 ans déjà, se voit confier de nouvelles responsabilités en étant repositionné du poste d’ailier à celui de vrai numéro 10. Une génération complète de joueurs issue de l’académie de Koutaissi arrive également en quelques années sur les bords de la Koura. Les défenseurs Sulakvelidze et Chivadze, le buteur Shengelia sont enrôlés entre 1974 et 1976. Le tout jeune et frêle Vitaly Daraselia débarque lui aussi de son Abkhazie natale, âgé à peine de 18 ans.

En quelques années le coach Akhalkatsi met en place une alchimie qui permet à cette équipe de progresser saison après saison dans le championnat soviétique. En combinant la vision naturelle très « esthétique » de ces joueurs et en introduisant toujours plus de vitesse et de créativité dans le jeu, le Dinamo devient une véritable machine, qui remporte rapidement son deuxième titre de champion dès 1978, puis une nouvelle coupe l’année suivante. Ce titre de champion qui permet aux joueurs du Dinamo d’affronter Liverpool. Malgré une défaite 2-1 au bord de la Mersey, les caucasiens renversent complètement la situation au retour et infligent un cinglant 3-0 à des reds médusés par les vagues bleus qui viennent s’abattre sur leur but, le tout dans un Dinamo stadium plein à craquer (100 000 personnes). Un exploit vite calmé par le HSV Hambourg de Keegan et Magath, puis par une décevante 4ème place en championnat, mais ce n’est que partie remise.

C’est donc une rencontre bien indécise qui attend les spectateurs du Boleyn Ground ce 4 mars 1981. Certes West Ham est une grande équipe du championnat anglais, mais se démène en deuxième division à ce moment là. Cette place en C2 ils la doivent à une victoire en FA Cup face à Arsenal, dernier exploit en date dans le foot britannique. En face, les géorgiens sont surtout considérés comme une nouvelle équipe soviétique, qui a certes humilié Liverpool un an auparavant mais dont il est très difficile de connaitre le réel niveau. La réponse sera reçu cinq sur cinq par les fans britanniques qui voient leurs joueurs s’échiner à envoyer du kick and rush sur les buts géorgiens, avant de craquer 3 fois sur des contre-attaques éclairs de Shengelia et Gutsaev, bien lancés par Kipiani.  Il ne faudrait cependant pas oublier l’ouverture du score splendide du libéro Chivadze, remontant le terrain sur près de 50 m pour finir par une frappe lumineuse à l’entrée de la surface. Le but de David Cross sur corner ne change rien au scénario, les géorgiens sortent incontestablement vainqueurs de ce duel face à des anglais désabusés devant la maîtrise technique et collective de cette équipe (4-1). Le match retour est beaucoup moins flamboyant, les locaux étant assurés de leurs trois buts d’avance contrôlent le match, finissant par encaisser un but sans conséquences à quelques minutes de la fin du match (1-0). Le jeune Craig McCracken résume alors l’état d’esprit des amateurs de ballon rond britannique confrontés à un football sorti de nulle part :

Je me posais des tas de questions : qui sont ces supermen et dans quel sinistre laboratoire soviétique ont-ils été inventés ? Pourquoi ne sourient-ils pas plus alors qu’ils sont vraiment très fort au football ? Et le communisme peut-il vraiment être une mauvaise chose si il produit des athlètes pareils ?

Les demi-finales s’ouvrent donc avec comme nouvel épouvantail le Feyenoord Rotterdam. Quelque peu en retrait du championnat néerlandais durant cette période les rotterdamois se sont néanmoins qualifiés pour la compétition grâce à une victoire en coupe face aux rivaux de l’Ajax, ce qui a redonné du baume au coeur à une équipe aux résultats en dents de scie. Jusqu’ici le parcours des hommes de Jezec aura été relativement facile, disposant au premier tour des finlandais de Ilve, puis des danois de Hvidovre, avant de renverser la situation face au Slavia Sofia grâce à une victoire 4-0 à De Kuip. Une nouvelle fois les adversaires paraissent bien fébrile dans le Lenin Dinamo Stadium et le Feyenoord rentre au pays avec une belle valise (3-0), et une obsession pour le numéro 10 géorgien David Kipiani. Le match retour est de nouveau loin d’être une formalité et il faut aux hommes d’Akhalkatsi s’arracher pour ne concéder que deux buts aux bataves (2-0). Un succès inédit qui leur ouvre les portes de la finale et suscite des convoitises.

Chivadze, Gutsaev, Kipiani, et un homme en imper qui passe derrière totalement par hasard s’amusent bien à Rotterdam (sauf l’homme en imper)

Ainsi l’entraîneur commence à être sollicité par les plus gros clubs de Moscou, en particulier le CSKA. Les dirigeants du Feyenoord, époustouflés par la performance de Kipiani proposent de leur côté un deal incroyable pour l’époque : 2,5 millions de dollars et une sortie en règle complète de l’Union Soviétique pour lui et sa famille. Proposition refusée par le maestro qui souhaitait avant tout rester auprès de ses compatriotes. Mais on imagine avec envie l’allure qu’aurait pu avoir une équipe avec Kipiani et Johann Cruyff, son modèle, qui signera au Feynoord deux ans après.


Lire aussi : David Kipiani, le footballeur total


Une finale entre initiés

Le Rheinstadion de Düsseldorf ne fait malheureusement pas le plein pour la finale qui opposera le Carl Zeiss Iena au Dinamo Tbilissi. Il faut dire qu’avec une finale disputée entre deux pays du bloc de l’Est en RFA l’intérêt n’est pas au rendez-vous pour les locaux. A l’inverse, et à cause des mesures de déplacements en dehors des frontières d’URSS seul un petit contingent de 200 supporters peut venir assister au match, même chose côté RDA. Le Carl Zeiss Iena a pourtant eu un parcours à même de piquer la curiosité des amateurs de ballons. Dès le premier tour un exploit contre l’AS Roma marque l’épopée est-allemande. Battus 3-0 à Rome les össis se décomplexent totalement au retour et infligent un 4-0 aux romains. Les espagnols de Valence, pourtant tenants du titre, puis les gallois de Newport n’opposeront pas plus de résistance, ni même le Benfica Lisbonne, ultime étape avant la finale.

Ce sont donc deux outsiders qui se présentent devant les 5000 et quelques spectateurs à Dusseldorf ce 13 mai 1981. Brouillons et nerveux en début de match les caucasiens souffrent face à une équipe très bien organisée.  Daraselia ne parvient pas à faire valoir sa vitesse et Shengelia, bien pris par les centraux allemands a du mal à être trouvé par Kipiani. Pire, à l’heure de jeu, sur une superbe action collective made in RDA, Gherard Hoppe ouvre la marque en force aux six mètres. Le but a le mérite de décomplexer les bleus. Cinq minutes plus tard à peine, Zvanaez élimine deux joueurs plein axe avant de décaler Gutsaev qui ajuste le gardien Est-allemand. Prenant le dessus techniquement le Dinamo a plusieurs fois l’occasion de prendre les devants mais reste menacé par les contres éclairs des joueurs du Carl-Zeiss. La délivrance a finalement lieu à 5 minutes de la fin. Kipiani hérite du ballon aux 30m, hésite, se retourne, contourne la défense, et sert finalement Daraselia sur le côté gauche. En une touche de balle et deux crochets il s’ouvre parfaitement le chemin du but et conclut en force du gauche au ras du poteau. Beau symbole que cet ailier de poche, âgé à peine de 24 ans ce soir là parcourant le terrain les poings serrés.

Gutsaev célébre l’égalisation – Poperfotto/Getty Images

La victoire est évidemment un évènement considérable en Union Soviétique, mais particulièrement à Tbilissi. En atterrissant plusieurs jours après cette finale les joueurs et l’encadrement pensent avoir fait retomber un peu la folie qui aura gagné la capitale géorgienne, ils seront pourtant des milliers à accueillir leurs héros. 6 ans après le Dynamo Kiev un nouveau club soviétique remporte la Coupe d’Europe. La prédiction du journaliste de France Football après le titre de champion en 1964 se sera donc révélée en quelques sortes prémonitoire :

Le Dinamo a des grands joueurs, de la technique, du talent, et de l’intelligence. En Europe de l’Est, c’est la meilleure représentation du football sud-américain. En l’état il mettrait certainement fin à l’hégémonie des clubs italiens et espagnols en coupe d’Europe s’ils pouvaient y participer.

Cette domination aurait même pu se prolonger encore quelques années mais le Standard de Liège vient contrecarrer les plans géorgiens en demi-finales de cette même compétition en 1982, quelques semaines avant que le buteur Daraselia se tue dans un accident de voiture. Peu importe que le Dinamo ne gagne plus rien en Union Soviétique ni en Europe par la suite. Encore une fois il s’est montré à la hauteur du Dynamo Kiev et des clubs de Moscou.  Chaque année, le 13 mai, le match est rediffusé à la télévision géorgienne, alimentant un peu plus la fierté d’avoir été, un jour, l’équivalent des plus grands.


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