Mikheil Meskhi, papillon de Tbilissi

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 23 décembre 2016

Vous pensiez que la période soviétique était absolument terne, insipide, robotisée ? Que la vie quotidienne s’inscrivait dans l’austérité la plus totale : des visages fermés allant le matin de leur immeuble grisâtre à l’usine ou à la mine ? Vous avez peut-être raison, mais cela c’était avant de faire la connaissance de Mikheil Meskhi, ailier du Dinamo Tbilissi des années 1960, génial dribbleur capable de faire se déplacer un stade au sens propre, qui a aujourd’hui légué son nom à la deuxième enceinte de Tbilissi. Entre insolence, Garrincha et chasse aux papillons, partons sur les traces du plus fantasque des joueurs géorgiens.

Né le 12 janvier 1937 à Tbilissi, Mikheil Shavlovich Meskhi est d’abord un enfant de la Seconde Guerre Mondiale, qui s’il n’était pas doué au football aurait fini sur un chantier ou une usine de la capitale géorgienne. Son histoire avec le football commence d’ailleurs par une véritable tragédie personnelle.  Pour les enfants de cette époque, une balle faite de chiffon rembourrée était le summum de la perfection, et un vrai ballon de cuir un luxe inatteignable. Dans les années d’après-guerre cependant, « Micha » et sa bande se proposent de mettre en commun leurs maigres économies afin de s’offrir la précieuse sphère. Pendant 6 mois les compères rognent sur tout ce qu’ils peuvent : cinémas, glaces et sucreries et même repas de cantines. Enfin l’argent est récolté et le ballon acheté. Malheureusement l’objet attire la convoitise de tous les gars des chantiers de la rue, qui veulent taper chacun à leur tour dans la balle… qui finit rapidement dans la fenêtre du voisin du premier étage. En quelques secondes, le locataire furieux réduit en lambeaux la sphère, coupable et objet de tous les désirs de Micha et sa bande. Une scène qu’il lui arrivait encore de rêver la nuit adulte, se réveillant en pleurant, et gémissant qu’on lui avait enlevé son ballon. Le départ d’une relation charnelle avec le ballon et le terrain.

Il faut dire qu’avec un oncle lui-même joueur, Mikheil Meskhi avait de quoi développer sa passion. Quelques années après la scène tragique du ballon en lambeau cet oncle offre un autre ballon à Micha qui ne s’en sépare plus, passant même ses nuits avec. Sur ce, il décide alors de l’emmener s’inscrire à la célèbre Ecole n°35, haut lieu de formation du football géorgien. Là, sous la férule d’Archil Kiknadze, célèbre formateur géorgien, il apprend à canaliser son talent et à réfléchir un minimum à son rôle dans un collectif. Car, très vite, Micha se retrouve confronté à un de ses plus gros problèmes : le respect des règles, de l’autorité, de la tactique et de la discipline, autant dire la base du football soviétique des années 1950. S’il accepte les charges physiques, les entrainements aux aurores et les exercices de répétition, c’est uniquement pour pouvoir par la suite se consacrer sur son jeu, sa technique et ses fameux dribbles, qui sont déjà redoutables.

Son passage à l’école à champions de Kiknadze lui permet ainsi d’être repéré par Andro Zhordania, joueur et entraîneur majeur du Dinamo Tbilissi, qui l’amène ainsi dans le club roi de Géorgie à peine ses 17 ans révolus. Pendant 2 ans, il continue sa formation mais détonne déjà par son refus des cadres préexistants, ou plutôt son ennui avec toute forme de règle. Heureusement, Andro Zhordania a parfaitement compris qu’il ne servait à rien de vouloir imposer à Meskhi de suivre un schéma déjà tout tracé, au contraire. L’entraineur l’autorise ainsi à échapper à certaines séances collectives et ne lui demande de travailler qu’une seule chose : sa créativité. Au lieu des séances de tactique, Micha se munit donc d’un ballon et de 5 jeunes coéquipiers qu’il va s’entrainer à dribbler, seul, sur un terrain réduit, sans relâche. Plus étonnant, pour entrainer ses appuis et son agilité il va développer un entrainement non-conventionnel en s’exerçant à la…chasse aux papillons. Une activité qu’il expliquait très sérieusement au journaliste Gregor Akopov :

« Vous pouvez sourire, mais je m’entrainais à chasser les papillons. Et pour ceux qui vont me prendre pour un excentrique, un conseil : essayez de courir après un papillon, de repérer sa trajectoire exacte, cela vous demande énormément de patience. »

Ces années de formation coïncident avec une deuxième rencontre importante qui va influencer le cours de sa carrière.

Sur les traces de Garrincha

15 juin 1958 à Göteborg, le Brésil de Pelé domine la sélection soviétique 2-0 pour le dernier match de la phase de poule de la sixième édition de la Coupe du Monde et s’ouvre le chemin de son premier titre. Pas encore sélectionné avec la Sbornaïa, Meskhi peut cependant accéder à la retransmission du match dans un cinéma de Tbilissi et tombe en admiration devant le jeu de Garrincha, son homologue brésilien. Par la suite, il multipliera les entraînements pour calquer son jeu sur l’ailier brésilien, avant de se rendre compte que son physique ne lui permettait pas de réaliser les mêmes prouesses, son manque d’explosivité en premier lieu.

On peut cependant considérer que Meskhi a su parfaitement prendre à son compte une des facettes de son idole brésilienne, son surnom de « alegria do povo », la « joie du peuple ». Car dès ses premiers matchs, Micha fascine la foule, qui n’a bientôt d’yeux que pour le petit artiste géorgien qui régale chaque week-end le public soviétique dans son carré gauche du terrain. Les premiers buts viennent également, souvent spectaculaire, mais Meskhi est alors surtout connu pour son sens des arabesques amenant un centre au cordeau pour la reprise victorieuse de son attaquant. A tel point que lors des matchs du Dinamo Tbilissi, les places les plus prisées par les spectateurs ne se trouvent pas en tribune centrale, mais dans le coin supérieur gauche du terrain, au plus près de l’artiste. Plusieurs contemporains de Meskhi le confirment : on verra même toute une partie du public changer de tribune à la mi-temps pour suivre son ailier fétiche de plus près à l’autre bout du terrain !

La folie Meskhi se poursuit durant les années 1960. Sélectionné dès 1959 avec l’équipe soviétique, marquant d’ailleurs à la faveur d’un succès face à la Tchécoslovaquie, il est du groupe qui remportera un an plus tard le premier championnat d’Europe des Nations. 1959 c’est aussi l’année où le Dinamo Tbilissi se déplace en France et affronte dans un match amical le Racing Club de Paris qu’ils étrillent 6-2. Sans rancune le public parisien se met alors à scander son nom : « Michel, Michel ! ». Tout aussi ému, le commentateur soviétique prend rendez-vous avec le peuple géorgien : « Résidents de Tbilissi, avez-vous des roses ? Alors préparez-les pour Mikheil Meskhi ! ».

En finale face à la Yougoslavie lors de l’Euro 1960, c’est d’ailleurs lui qui, en prolongation, élimine son défenseur et centre pour Victor Ponedelnik qui marque le but décisif à sept minutes du terme. Sans rancune, Ponedelnik affirmera quelques années plus tard qu’avant les matchs, Meskhi annonçait d’emblée s’il avait envie de courir ou non, et à partir de là la possibilité de lui donner la balle uniquement dans les pieds ou aussi en profondeur

Devenu incontournable il embarque alors à la fin de l’année 1961 pour une tournée en Amérique Latine. Les tous-frais champions d’Europe confirment leur statut par une victoire inaugurale face à l’Argentine, mais celui que tous les spectateurs et commentateurs remarquent c’est bien Meskhi, l’acteur principal de la troupe. Si bien que dans les journaux argentins, on ne parle que de Meskhi, le « diable dribbleur », « Sputnik », ou encore « le Garrincha géorgien ».

La deuxième consécration intervient en 1964 avec le premier titre de l’histoire du Dinamo Tbilissi, toujours sous la direction d’Andro Zhordania. A l’issue d’une saison parfaite, les lurji-tetris se retrouvent à égalité avec le Torpedo Moscou et doivent jouer un match en confrontation directe pour désigner le vainqueur du championnat, délocalisé à Tachkent en Ouzbekistan. Mené 1-0, le Dinamo l’emporte finalement 4-1 grâce notamment à un troisième but de Meskhi, « la plus grande joie [qu’il ait] jamais ressentie en tant que footballeur ».

La solitude de l’artiste

Toutes ces marques d’admiration feraient pourtant presque oublier les détracteurs que Meskhi pouvait aussi avoir, et en premier lieu les entraîneurs, peu habitués à voir des joueurs soupirer durant les séances tactiques. Heureusement pour Meskhi, il peut compter sur le soutien de Andro Zhordania donc, au Dinamo Tbilissi, mais aussi de Gavriil Kachalin, en sélection soviétique puis au Dinamo en 1964, la combinaison parfaite. Alors que ce dernier accordait une grande importance au ressenti des joueurs et à l’expression de leur sensation dans le schéma en 4-2-4 qu’il voulait instaurer, il se tourne alors vers Meskhi qui, contrarié, lui demande s’il peut répondre plutôt en géorgien et non en russe. « Bien entendu ! Et vous Givi (Givi Chokheli, coéquipier géorgien en équipe d’URSS), vous traduirez ! ». Un tel passe-droit ne marche qu’avec quelques entraîneurs et pour des joueurs exceptionnels, mais sûrement pas avec tout le monde.

Car depuis 1962 et la déception de l’élimination en quart de finale de la Coupe du Monde au Chili, Kachalin n’est plus à la tête de la sélection pour protéger Meskhi. Tour à tour, Konstantin Beskov (de 1963 à 1964), et Nikolai Morozov (1964 à 1966) vont largement moins supporter l’individualisme de Meskhi, le plaçant en concurrence avec Galimzyan Khusainov, capable lui de courir, défendre et respecter son placement. Entre temps, au Dinamo Tbilissi, Meskhi aura eu une relation plus ambivalente avec Mikheil Yakoushin, entraineur de 1962 à 1964. S’il admettait son grand professionnalisme et sa science du football, il était incompréhensible pour Meskhi d’appliquer ses consignes, et en premier lieu sa volonté de le changer de côté, bien que l’entraineur lui permette de manquer certaines séances de physique en compensation. Les gens payaient pour le voir jouer lui sur le flanc gauche, pourquoi leur ôter cette joie ? Autre domaine dans lequel la demande disciplinaire de l’entraineur russe ne pouvait atteindre Meskhi : le régime alimentaire et la boisson.

« Yakushin ne comprenait pas notre différence [les Géorgiens, NDLR.]. Nous avons beaucoup de famille, tout le temps un mariage quelque part, un anniversaire, quelqu’un est né, quelqu’un est mort. Peut-on se priver de ça ? Yakushin aurait voulu qu’on ne pense qu’au football, il nous a souvent privés du nécessaire. Êtes-vous déjà allés en Géorgie ? Je n’ai pas brisé son régime, j’ai respecté les traditions. A la fin du match, je suis un bon buveur, donc je pouvais m’enfiler mes huit litres de vin (Pour ceux qui douterait de la possibilité de boire tout seul 8 litres de vin je vous conseille la lecture du carnet de voyage de Alexandre Dumas au Caucase « Voyage au Caucase », ponctué par la remise d’un diplôme de « bon buveur » par les notables de Tbilissi, NDLR.) tant que personne ne pouvait me suivre. »

Laisser un héritage

Cette mauvaise réputation auprès des officiels va alors mener inexorablement la carrière de Mikheil Meskhi à son terme dans des conditions qu’il aurait surement imaginé plus chaleureuses. Le premier revers arrive en 1966. Régulièrement désigné parmi les 33 meilleurs joueurs d’URSS, Meskhi n’est finalement pas sélectionné pour la Coupe du Monde en Angleterre, Nikolai Morozov lui préférant en effet le fameux Khuzainov. La carrière en sélection de Meskhi s’arrête donc à 29 ans avec 34 sélections pour 4 buts, un premier camouflet.

Heureusement, il reste le Dinamo Tbilissi, avec qui Meskhi s’amuse toujours autant dans son carré gauche et est devenu une vraie attraction en Union Soviétique, le public étant à l’affut de son « truc ». La fameuse feinte de Meskhi lui a été inspirée par un coéquipier, Vladimir Eloshvili, qui aurait lui-même été victime d’une feinte d’un attaquant bulgare et aurait voulu enseigner ce nouveau tour à Meskhi. Mais en l’exécutant, Meskhi se trompe… et invente un nouveau geste qui deviendra sa signature, sorte de madjer doublée d’une autre feinte. Le coup consistant à allonger premièrement sa jambe pour distraire le défenseur. Avec la jambe arrière ramener le ballon puis enchaîner avec un autre geste, pichenette pour pousser le ballon et redémarrer à 90°, grand pont, petit pont.  Ce geste deviendra si populaire que durant certains matchs, les défenseurs adverses viendront proposer à Meskhi de leur faire le coup pour faire plaisir au public.

Mais Micha arrive au terme de 10 ans de carrière, une solide calvitie s’est implantée et son régime physique, bienveillant, commence à faire des dégâts sur son ventre. Plus que ça, la commission des sports de Géorgie commence à voir d’un mauvais œil cet effronté représenter le Dinamo Tbilissi à travers tout le pays. Il fait alors directement pression sur l’entraineur Givi Chokheli, ancien coéquipier de Meskhi au Dinamo pour lui demander de l’écarter du groupe. Sa villa, jugée trop luxuriante, est même dénoncée au Comité Central du Parti, mais il n’est finalement pas inquiété, parvenant à justifier qu’il avait eu l’aval pour sa construction… du Comité Central du Parti. Finalement, c’est une nouvelle scène étrange qui vient clore sa carrière le 26 juillet 1969, lors d’un match amical organisé face au Nacional Montevideo. A la mi-temps, les coéquipiers de Meskhi lui font faire un tour d’honneur sur leurs épaules et devant les acclamations du public, avant qu’il ne quitte le terrain. L’entraineur uruguayen, pensant tout d’abord que cela était une curieuse tradition géorgienne, n’arrive même pas à comprendre quand on lui explique : « Lui ? Finir sa carrière ? Mais c’est le meilleur sur le terrain ?! ». Meskhi repart alors pour 4 matchs au Lokomotiv Tbilissi la saison suivante continuer à vivre de sa passion, mais doit constater l’évidence que sa carrière est finie.

Assez curieusement, pour un joueur qui a toujours refusé les conventions tactiques, Mikheil Meskhi va se remettre en selle en créant sa propre école de football à Tbilissi, « Avaza ». Pendant plus de 20 ans, il formera une pépinière de joueurs géorgiens, futurs vainqueurs pour certains de la Coupe des Coupes 1981 avec le Dinamo Tbilissi ou, pour les plus récents, ayant eu une carrière à l’étranger intéressante après la fin de l’URSS. Bien entendu, il y développe une philosophie de jeu assez libre, prônant la créativité. Il essayera même pour certains de ses meilleurs élèves de leur transmettre sa feinte, ce qu’aucun d’entre eux ne réussira pourtant à maitriser. Sa plus grande fierté restera cependant son fils, Mikheil Meskhi junior, joueur du Dinamo Tbilissi pendant 8 saisons, et vainqueur du championnat d’URSS 1987 avec le Spartak Moscou.

La page se referme définitivement en 1991. Atteint d’une maladie coronarienne, « Micha » meurt à 54 ans. Le stade du Lokomotiv, la deuxième enceinte de Géorgie, fut nommée après son nom quelques années plus tard.  Mais pour son dernier adieu, il aura droit à un hommage qui perpétue jusqu’au bout la légende. Son cercueil, placé au milieu du terrain du stade du Dinamo Tbilissi devant plusieurs milliers de spectateurs fut ensuite déplacé en diagonale, vers le coin gauche du terrain, la scène préférée de l’artiste.

Aujourd’hui, Meskhi laisse donc un nom à un stade mais surtout une certaine idée du romantisme des joueurs géorgiens en URSS et de ce qui leur avait donné le surnom de « soviets brésiliens » dans les années 1960. Une dernière citation illustre un peu plus le personnage atypique qu’il pouvait représenter dans l’URSS de ces année-là :

« Je suis allé sur le terrain pour jouer, et on m’a forcé à travailler. Je ne pouvais pas supporter ce mot mis en relation avec le football. Dans la vie et dans le sport, il y a des artistes et artisans. Dites-moi : est-ce qu’on demande à l’artiste de bricoler le paysage sur la scène ? »

Antoine Gautier / Toutes les images d’archives viennent du site rusteam.permian.ru / Propos recueillis par Axel Vartanian dans une interview de 1984


Image à la une : © sportall.ge

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A propos de l'auteur

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De la kilkenny aux khinkalis. Du tous pourris aux khatchapouris. Caucasiophile, mon horizon s'élargit à l'Est toujours avec un stylo et un micro.

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