En route pour la Russie #29 : Aleksei Paramonov, la première étoile russe du Sahel

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 31 mai 2018

Notre dispositif Coupe du Monde est bien en place et comme chaque jeudi jusqu’à l’ouverture de la compétition, nous vous proposons un article qui fait le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Ce jeudi, c’est la Tunisie qui est mise à l’honneur avec l’histoire d’Aleksei Paramonov, joueur de légende au Spartak Moscou et premier russe à venir entraîner en Tunisie, à Sousse, pour l’Etoile du Sahel.


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Les joueurs tunisiens n’ont pas su marquer le championnat russe de leurs empreintes. Boussaïdi, Zouaghi ou encore Benachour, tous ces hommes n’ont su s’adapter à la vie russe, à son championnat et à ce nouvel environnement, ne restant que quelques mois, le temps de se déplacer ci-et-là dans le pays, et de fouler quelques pelouses en Rostov, Kazan et Moscou. Pourtant, Russie et Tunisie ont connu de meilleurs liens footballistiques. Des liens nous emmenant directement dans la région du Sahel afin d’y retrouver les traces d’Aleksei Paramonov.

Une jeunesse en guerre

Se plonger dans la grande histoire du football soviétique nous permet parfois d’ouvrir une porte bien plus grande que le simple football. Une porte nous donnant à découvrir, comprendre et aimer des histoires humaines. Celles d’hommes et de femmes dont l’existence fut marquée par des peines et des joies, dont la vie devient le reflet de siècles passés. Aleksei Paramonov est de ceux-là. Un homme qui, du haut de ses 93 ans, est l’un des derniers témoins vivants d’une époque morte. Un homme qui, au fil de ses longues interviews, ne cesse de nous en apprendre un peu plus sur ce qu’est l’existence. Une existence faite de football, d’amour, de moult péripéties et douleurs, mais avant toute chose, de plaisir. « Vivre, en général, est un grand bonheur. Combien d’années ? Seul Dieu le sait. » se disait-il, simplement, tel l’homme qu’il est, en ce début d’année 2018. Pourtant, cette Vie n’a pas toujours été si rose.

C’est à Borovsk que le jeune Aleksei Aleksandrovich voit le jour, un jour de février 1925. Si Borovsk n’est pas la ville la plus connue de Russie, elle n’en demeure pas moins un lieu historique célèbre pour son aspect religieux, ses temples et monastères. Une religion omniprésente dans la vie du futur footballeur dont le père est un homme profondément religieux, servant dans l’église, et voyant en ce fils un destin consacré à l’étude et à la religion. Loupé pour lui, à notre plus grand bonheur.

Paramonov, années 30 | © Archives personnelles de Paramonov / sport-express.ru

De Borovsk, père, mère, frère et sœurs embarquent pour Moscou en 1927, sur une charrette tirée par des chevaux. « Je n’ai jamais pensé que de mon Borovsk natal, où j’ai été emmené à Moscou deux ans plus tard sur une charrette tirée par des chevaux, je deviendrai un citoyen honoraire et qu’il y aurait un tournoi à mon nom. Bien sûr que je suis un homme heureux. Je remercie le football, il m’a fait voyager dans plus de 40 pays, m’a donné de nombreux amis à travers le monde. » Mais avant le football, il y cette vie moscovite. Une vie marquée en premier lieu par la guerre.

« À cause de la guerre, j’ai commencé à jouer tard. Le 22 juin 1941, il devait y avoir le premier entraînement au stade « Start ». Mais, juste à ce moment-là, le discours de Molotov sur l’attaque perfide de l’Allemagne retentit. L’entraînement a été annulé et on oubliait le football. » informait Aleksei Paramonov. Ajoutant que « Si l’on m’avait dit à 15-16 ans que je deviendrais un joueur de football, un champion olympique, un joueur du Spartak, je ne l’aurais pas cru. À l’âge de 16 ans, lorsque la guerre a éclaté, j’ai trouvé un emploi à l’usine pour y travailler durant toute la Grande Guerre patriotique afin d’y recueillir les mortiers M-50. » L’objectif, alors, n’est plus de tâter le ballon entre amis ; ici, de ces années, le seul bonheur est d’être encore en vie, de pouvoir encore fouler ces rues. Et même si les pavés sont parfois martyrisés par les bottes de soldats, par le passage de blindés ou par l’explosion de bombes allemandes, le bonheur continue d’exister dans les moments les plus purs de cette vie. « Le plus grand bonheur, c’est quand vous découvrez que votre sœur, médecin, a survécu au siège de Leningrad … »

« Les Allemands ont commencé à bombarder le centre de Moscou. Les raids aériens nous ont conduits à la station de métro « Arbatskaya », et puis nous nous sommes habitués à la sirène et nous avons arrêté de courir là-bas. Une bombe a frappé le théâtre de Vakhtangov, à trois cents mètres de notre maison. Une autre de 500 kilos est tombée sur le pont Bolshoy Kamenny, heureusement elle n’a pas explosé. […] À l’usine, nous avons parfois travaillé pendant 36 heures d’affilée. Au milieu de la nuit, vous dormiez pendant une heure sur un banc. Nos mortiers allaient directement de l’usine à la ligne de front […] c’est agréable de penser que ces M-50 ont aidé à arrêter les Allemands près de Moscou. J’espère que maintenant, quand ils célébreront le 70e anniversaire de la Victoire, ils n’oublieront pas les travailleurs de l’arrière. » se remémorait-il en 2015.

Cependant, malgré ces courtes heures de repos, les travailleurs tiennent des compétitions générales d’usine. Des compétitions où se rencontrent et s’affrontent ces hommes, dans cet esprit sportif leur permettant d’oublier quelques minutes la réalité extérieure. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans la maison des Paramonov, à côté des médailles d’or et des coupes, est conservé le certificat d’honneur d’une victoire acquise durant l’une de ces compétitions.

 Les Staline, le football et le hockey

« Après l’usine, je suis entré à l’école technique de Malakhova. La section des sports était dirigée par la sœur de la femme d’Anatoly Tarasov. Elle m’a regardé jouer au football et m’a recommandé au club de l’armée de l’air, qui était entraîné par Anatoly Tarasov. […] Au début, Tarasov n’avait pas envie de me prendre et disait à sa belle-sœur « Que comprends-tu dans le football ? » » se remémorait Paramonov en 2014 sur ce passage dans ce « club de l’armée de l’air ». Si cela ne vous dit rien, celui-ci est plus connu sous le nom de VSS Moscou … soit le club d’un certain Vassily Iosifovich Djougachvili, plus connu sous le nom de Vassily Staline, fils de. Une famille qu’Aleksei Paramonov apprendra à connaître. Et mépriser.

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Si Paramonov décrit le fils comme quelqu’un ne « tolérant pas les critiques », c’est surtout le père, qui, lui, n’est jamais entré dans le cœur du joueur. Alors que Joseph Staline meurt en mars 53, Aleksei Paramonov, lui, se trouve à Sotchi, en rassemblement d’avant saison avec son club de toujours, le Spartak Moscou. « Quand la mort de Staline a été apprise, notre gardien de but, Chernyshev, a pleuré. Mais c’est surtout une image de Nikolai Durnev, le chef de l’équipe, champion du tir, 1m90, 120kg, qui m’a frappée. Je le regarde et je vois tomber en sanglots tout en hurlant. Quand je lui ai demandé « Nikolai Danilovich, quel est donc ton problème ? », il m’a dit « Mais comment est-ce possible ?! Staline est mort ! » […] Pour moi, Staline n’était pas une idole. Le père de ma femme a été réprimé […] Quand Staline est mort, je savais déjà que c’était un homme très cruel … »

Paramonov et Simonyan, années 50, monument à Georgi Dimitrov, Bulgarie | © Archives personnelles de Paramonov / sport-express.ru

Cependant, si Staline père n’est pas vraiment réputé pour avoir sauvé nombre de vies soviétiques, son fils, lui, ironie de l’histoire, a sauvé celle d’Aleksei Paramonov. « A la fin de la saison, un groupe de joueurs de football mené par Kapelkin, un ancien officier de l’armée, est revenu d’Allemagne. Il s’est avéré qu’il y a une surabondance de plus de 40 personnes dans la formation. Ils ont commencé à libérer les joueurs, soit en raison de l’âge, soit à cause de blessures. Pour moi, ce fut différent. J’avais 22 ans, je jouais quasiment tous les matchs, mais quelqu’un a dit à Vassily que j’étais de la famille d’Anatoly Tarasov (Tarasov était l’entraîneur du club lors de cette saison, il s’est fait renvoyer sur ordre de Staline qui n’appréciait pas la remise en cause de ses choix sportifs, NDLR.). Ceci était évidemment un mensonge. On se ressemblait physiquement, ils ont inventé cela pour que je parte. » racontait-il. Nous sommes alors en 47, trois ans plus tard, ce même VSS Moscou doit faire face à la perte d’une grande partie de son équipe dans une tragédie aérienne. Une équipe à laquelle n’appartient plus Paramonov grâce à l’égo et la jalousie de Vassily Djougachvili.

« Yura (Yura Tarasov, frère d’Anatoly Tarasov, NDLR) était un ami très proche. Un grand joueur de Hockey qui n’a pas eu sa chance au Spartak et a été ramené au VSS Moscou. Il était dans l’avion pour Sverdlovsk avec son équipe. Avec le vent et la tempête de neige, l’avion s’est crashé et a fait 19 victimes. J’ai accompagné les proches de Yura jusqu’à la gare de Kazan (nom d’une gare de Moscou, NDLR), tout le monde pleurait … Vsevolod Bobrov, qui venait d’être transféré en provenance du CDKA, devait être dans cet avion, mais heureusement il était en retard et n’a pas pu le prendre. Son coéquipier, grand joueur de hockey, Viktor Shuvalov n’a également pas pris part au vol sur ordre personnel de Staline, et est toujours en vie. »

Si le joueur perd nombre d’amis, c’est finalement au Spartak Moscou qu’Aleksei Paramonov trouvera un pied-à-terre synonyme d’une nouvelle famille. C’est ici, dans le club du peuple qu’il connait si bien, qu’il devient le joueur qu’il fut et l’homme qu’il est. Ici qu’il marque à jamais l’Histoire du football soviétique, s’inscrivant dans la lignée d’une génération dorée faite de joueurs comme Igor Netto, Nikita Simonyan, Vsevolod Bobrov ou encore Anatoliy Ilyin. C’est ici, dans ce club, dans ce groupe d’hommes, que les destins s’entremêlent, que les amitiés se forgent à jamais. Ici, que les douleurs du goulag de Nicolaï Starostin font directement échos à celles de sa famille. Ici, également, qu’il rencontre Vladimir Stepanov, joueur de football puis entraîneur du club qui perdit ses deux jambes après qu’un individu l’envoya sous les rails d’un tramway. C’est dans ces histoires, ces destins et ces tragédies que s’inscrivent les plus belles lettres du football soviétique, le tout porté par ces joueurs, accumulant trophée sur trophée durant une dizaine d’années, parachevé par une formidable victoire dans les Jeux olympiques de 56 venant consacrer à jamais cette formidable génération de joueurs. Et d’hommes.

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 La Tunisie, nouvelle destination

Après plus de 10 ans au Spartak et un peu moins de 300 matchs joués, Aleksei Aleksandrovich se dirige dès lors vers une carrière d’entraîneur / formateur. Si ses débuts se font chez les sélections de jeunes, c’est finalement en Tunisie que l’ancien joueur du Spartak entraîneur pour la première fois un club professionnel, à savoir l’Etoile sportive du Sahel.

Cette arrivée, on la doit au comité des sports d’URSS. Après avoir reçu une demande du club tunisien, c’est le dossier de Paramonov qui est choisi. Un choix qui, de prime abord, peut sembler surprenant, mais qui ne l’est pas tant que ça quand on sait qu’Aleksei Paramonov est un amoureux de la langue française et a toujours eu la vocation d’apprendre au mieux cette langue. Le moment de poser -rapidement- ses valises à Sousse.

« Le rêve de ma vie était d’apprendre le français. Quand je suis arrivé, la révolution venait d’avoir lieu dans le pays, les Français étaient partis, le socialisme se construisait. » dit Aleksei Paramonov. Ici, le Russe reprend les rênes d’une équipe déjà habituée à la culture de l’Est, son prédécesseur, le Yougoslave Božidar Drenovac, débutait lui aussi sa carrière d’entraîneur du côté de l’Etoile. « Quand je suis arrivé, il y avait d’anciens joueurs qui continuaient à jouer. Mon prédécesseur, un Yougoslave, n’osait pas les sortir … Moi je l’ai fait, et on a commencé à gagner. »

De là, une courte histoire se met en place entre le club, la Russie et Aleksei Paramonov. Si l’homme ne reste finalement qu’une petite année, le temps de faire progresser l’équipe en lançant une nouvelle génération de joueurs, il reviendra dix ans plus tard, toujours dans cet objectif d’apporter son savoir-faire avec les jeunes générations. Une nouvelle génération de footballeurs tunisiens portée notamment par Othman Jenayah. « J’ai mis un étudiant de 17 ans dans l’équipe lors de mon passage en 1964, et en 1976, à mon retour, ce même joueur était encore au club et était devenu capitaine. Il ne voulait pas partir, et ne voulait pas aller sur le banc. Je l’ai remplacé dans un match à domicile, le joueur était fâché … 25 ans plus tard, il m’a téléphoné pour avoir de mes nouvelles. J’ai appris qu’il s’était marié avec la fille d’un milliardaire, qu’il dirige un hôtel et a acheté le club. » racontait-il au sujet de Jenayah.

Peu de Tunisiens se souviennent aujourd’hui de qui était Aleksei Paramonov. Pourtant, ce pays lui aura ouvert les portes, non pas du football, mais de la culture. À défaut d’être devenu un grand entraineur, ce dernier a su atteindre son rêve : apprendre la langue française. S’il n’a pas gagné de nombreux titres en tant qu’entraîneur, il a su faire grandir de nombreuses générations de footballeurs, en Union soviétique, mais également en Tunisie. Une Tunisie qui a su le marquer, pour son football, mais aussi pour sa politique et son président Bourguiba, qu’il qualifiait alors de « vieux et rusé », ajoutant que « chaque année, il partait en Italie et ruminait son décès. Le pouvoir, en Tunisie, s’est immédiatement divisé puis il est revenu en bonne santé et tous ceux qui ont voulu le trahir ont été écartés. »

Telle est l’histoire de Paramonov, entre football, hommes, et politiques.

Pierre Vuillemot


Image à la une : © Paramonov dans son appartement, Moscou. / sport-express.ru

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