Žalgiris Vilnius – une légende balte

Invité - Publié le 27 septembre 2017

Ce 24 septembre 2017 est à marquer d’une pierre blanche pour le football  lituanien. Le modeste et anonyme Stumbras Kaunas, en remportant la coupe, empêchait le Žalgiris Vilnius de s’adjuger le trophée pour la septième fois consécutive !  La surprise est grande tant l’hégémonie du club de la capitale est totale sur la compétition domestique.  N’y voyez rien d’autre que la révolte d’un meurt-de-faim face à un roi un peu paresseux. La défaite fait néanmoins tâche, cette année marquant le 70e anniversaire du plus grand club lituanien, et sans doute balte. En Lituanie, politique et histoire sont largement entremêlés. Le Žalgiris Vinius ne fait pas exception. Le club a connu la grandeur puis la décadence avant d’être redevenu depuis quelques années l’ogre insatiable de la A Lyga. Avec l’objectif de se faire connaître de toute l’Europe en accrochant un jour une place en Ligue des Champions, ce qui constitue actuellement le grand défi du club.

Žalgiris, la fierté d’une nation

Le nom du club est déjà tout un programme en affirmant l’identité et la fierté lituaniennes. Le 15 juillet 1410, l’alliance du Grand-duché de Lituanie et du Royaume de Pologne écrase les chevaliers teutoniques dans la plaine entre Tannenberg et Grunwald. Les Polonais et les Allemands utiliseront d’ailleurs les noms de ces lieux pour nommer la bataille. Pour les Lituaniens, elle est connue comme la bataille de Žalgiris. En lituanien, Zal signifie vert et giria signifie forêt, on parle donc de la bataille de la forêt verte ce qui explique la couleur des maillots vert et blanc. Cette bataille marque le début du déclin pour le puissant ordre religieux germanique et l’avènement de la puissance de l’union de la Pologne et de la Lituanie.

Considérée comme une des plus importantes batailles de l’Europe médiévale, son souvenir fut exploité dans le cadre du romantisme nationaliste par les trois nations impliquées. En 1914, une importante victoire allemande contre l’armée russe fut baptisée « bataille de Tannenberg » afin de tenter d’effacer des mémoires l’humiliation connue cinq siècles plus tôt sous les mêmes latitudes.

Commémorée chaque année, cette victoire est considérée comme le symbole de la résistance des Lituaniens face aux agresseurs étrangers et a un statut de légende écrite en lettres d’or dans l’Histoire lituanienne.

Le mémorial de la bataille de Grunwald | © Dudina18 / HiveMiner

Vilnius, une ville à l’histoire tourmentée

La première mention écrite de Vilnius date de 1323. Se développant pendant la période de l’union de Pologne-Lituanie, la ville est connue pour sa tolérance et accueille une très grande population d’origine juive, au point de gagner le surnom de Jérusalem de Lituanie. En 1795, la ville tombe sous la domination de la Russie jusqu’en 1915, lorsqu’elle devient sous contrôle allemand. Profitant du contexte d’une Russie en miettes et de la défaite militaire de l’Allemagne, la déclaration d’indépendance de la Lituanie est signée le 16 février 1918, alors que la ville est encore occupée par les Allemands. S’en suivent différentes et brèves prises de la ville par l’armée rouge et l’armée polonaise. Dans ce chaos d’après guerre, se déclenche une guerre entre la Pologne et la Lituanie. La Pologne considère la Lituanie comme une province lui appartenant. La Lituanie veut quant à elle défendre son intégrité territoriale (et garantir sa mainmise sur Vilnius) et prendre Suwalki, largement peuplée de Lituaniens.

Vilnius est à l’époque peuplée majoritairement de Polonais. Ces derniers conquièrent définitivement la ville le 8 octobre 1920, prétextant une mutinerie et chassant le gouvernement lituanien qui part s’établir à Kaunas. Il va de soi que cette amputation fut très mal digérée par la Lituanie qui n’eut de cesse de réclamer la réintégration de sa capitale historique. La Pologne jouissait de l’appui de la France et de la Grande-Bretagne, la Lituanie étant alors complètement isolée dans son combat. Les institutions de la ville complètement polonisées, et les Lituaniens, déjà minoritaires, fuyant ou chassés, ne deviennent plus, en nombre, que la quatrième nationalité de la ville après les Polonais, les Juifs et les Biélorusses.

Dés lors, il n’est pas étonnant que le football à Vilnius soit avant tout polonais (Smigly Wilno, Pogon Wilno) et juif, rendant l’identité lituanienne marginale jusqu’au tournant de la seconde guerre mondiale. Dans le cadre de l’invasion de la Pologne, les Soviétiques cèdent Vilnius à une Lituanie fantoche car elle-même annexée un peu plus tôt. Une répression impitoyable s’abat sur la ville et principalement sur les Polonais. Le 23 juin 1941, les nazis entrent dans Vilnius et liquident presque totalement la population juive. Les Lituaniens accueillent favorablement, dans un premier temps, les Allemands qui chassent les Soviétiques et indiquent vouloir rétablir un Etat lituanien indépendant. Promesse  faite évidemment dans l’intention de s’octroyer les faveurs des Lituaniens mais qu’ils n’ont aucune intention de tenir. Cette période donne lieu à des affrontements entre Polonais et Lituaniens. Le 13 juillet 1944, les Soviétiques réinvestissent la ville. S’en suivt une politique d’expulsion des Polonais et de repeuplement par des populations russes et biélorusses. Les Lituaniens qui étaient fortement présents dans les campagnes entourant la ville, affluent et deviennent progressivement majoritaires à Vilnius.

Un nouveau départ pour le football lituanien

L’ordre soviétique établit dune main de fer sur la petite Lituanie, le football renaît à Vilnius mais cette fois-ci avec une prédominance lituanienne. Dès le départ, l’identité lituanienne du club est très fortement marquée, puisque les débuts se font en 1946 en tant que club représentant la république, telle une équipe nationale donc, composée de joueurs du Dinamo Kaunas et du Spartakas Kaunas. L’équipe participe au championnat soviétique (Groupe III) sous la direction du Français Emil Pastor. Un an plus tard, le club est transféré à Vilnius sous le nom de Dinamo et joue son premier match le 16 mai 1947, en seconde division, contre le Lokomotiv Moscou (défaite 1-2).

Le vétuste Žalgiris Stadionas | © Smull / Wikipedia

Ultime et encombrant héritage polonais, le club, renommé Spartakas Vilnius, joue dans le stade du Pogon Wilno, qui sera vite rebaptisé Žalgiris Stadion et reconstruit par des prisonniers de guerre allemands. Revanchards, les Lituaniens tiennent enfin leur grand stade de 15.000 places, marqué au fer rouge de leur identité. Le Spartakas navigue alors entre seconde et troisième division, luttant pour le leadership lituanien avec l’Atlantas Klaipeda, ayant son importance à l’époque.

Afin de marquer les esprits, le nom de Žalgiris est adopté en 1962. Le club était appelé Spartackas car il dépendait des coopératives agricoles (Kolkhoze et sovkhoze) comme le Spartak Moscou. Le nom a été changé en Žalgiris quand le club a été transféré à l’organisation sportive de la République Soviétique de Lituanie où les clubs s’appelaient Žalgiris. Ce changement a été une surprise et s’est fait du jour au lendemain au point de ne pas avoir le temps d’acheter de nouveaux maillots. Au lieu du blanc et vert, le Žalgiris jouait ainsi en rouge, du fait de la couleur des clubs nommés Spartack. Mais le club n’arrive pas à s’imposer comme il le souhaiterait dans le championnat d’URSS. Avec une longue période dans l’anonymat des divisions inférieures, c’est toute la Lituanie qui manque une occasion d’affirmer son existence via le football. Jusqu’en 1982, quand Žalgiris termine finalement le championnat à égalité avec le Nistru Chisinau (l’actuel Zimbru) et que le club gagne le droit d’accéder au plus au niveau de la hiérarchie soviétique.

La saison 1983 est un franc succès, Žalgiris terminant 5eme. Il fait encore mieux en 1987 avec une troisième place et le droit de participer à la Coupe UEFA. Devant 17.000 spectateurs, le club dispute et remporte son premier match européen contre l’Austria Vienne, 2-0. Malheureusement, au retour, les Autrichiens retournent la situation et s’imposent 5-2. Le club connaît une seconde aventure européenne en 1989, en éliminant l’IFK Goteborg avant de s’incliner devant l’Etoile Rouge de Belgrade.

Avec les succès et la visibilité au niveau soviétique, le groupe de supporters Pietu IV, du nom de la partie du stade qui les accueille, voit le jour en 1985. Le club fait alors office de véritable équipe nationale comme il en avait rêvé depuis bien longtemps et le stade Žalgiris offre le moyen d’exprimer une forme de résistance à l’envahisseur. Alors que l’URSS se désagrège peu à peu, le club finit magnifiquement la période soviétique. A la clé, une honorable quatrième place en 1989, reflétant la superbe décennie du club. Le club quittant le championnat, sa qualification en coupe d’Europe est attribuée aux Chernomorets Odessa.

© footballinussr.fmbb.ru

Un géant à terre

Un championnat de la Baltique réunissant les meilleurs clubs baltes et un club russe (le Progress Cherniakhovsk) est organisé en 1990. Il est facilement remporté par le Žalgiris qui s’appuie sur une attaque de feu, avec Valdas Ivanauskas et Arminas Narbekovas qui quittent tous les deux rapidement le club pour aller jouer à l’étranger.

Par la suite, le club doit composer avec la réalité d’un championnat lituanien aux assistances faméliques et composé en partie de clubs corporatifs. Fini les matchs endiablés contre l’ennemi juré russe ou le prestigieux Dynamo Kiev. Dans ces conditions, l’argent fait défaut, le stade tombe progressivement en ruine et les bons joueurs émigrent très rapidement à l’étranger monnayer leurs talents.

© footballinussr.fmbb.ru

Le premier championnat lituanien, en 1991, n’est qu’une formalité pour le club de la capitale. Le titre donne l’occasion au Žalgiris d’affronter le PSV de Romario qui se qualifie facilement (0-6/0-2) en Coupe des clubs champions. La saison 92/93 vient marquer le premier signe d’essoufflement, Ekranas Panevezys venant mettre un terme à la domination du club de Vilnius. Les saisons suivantes, les éphémères Romar Mazikiai (financé par un riche lituanien exilé aux USA à tendance mégalomane), Inkaras Kaunas et Kareda Siauliai dominent le championnat. C’est tout de même au Žalgiris qu’est formé Edgaras Jankauskas, qui file en 1996 entamer une fructueuse carrière à l’étranger et remporter la C1 en 2004 avec Porto.

Il faut attendre la saison 98/99 pour voir un nouveau titre tomber dans l’escarcelle de Žalgiris. Mais la suite est encore pire. Le FBK Kaunas (financé par un sulfureux homme d’affaire et la toute aussi sulfureuse banque Ukios Bankas)  puis Ekranas Panevezys dominent sans partage le championnat et Žalgiris est relégué dans un anonymat total, jusqu’à devoir disparaître en 2008, suite à des problèmes financiers. Le géant est à terre.

Le Žalgiris revit

Cependant, malgré ces années de galère, le club a gardé le soutien d’un noyau de fidèles supporters (le groupe Pietu IV) et la fidélité de ses anciens membres. Un nouveau club jouant dans un parc de la capitale est établi sous le nom de VMFD Žalgiris. Les mauvaises influences partent, de nouvelles têtes arrivent. Une femme devient présidente du club, Vilma Venslovatiene, brillante universitaire de son état. Un jeune directeur sportif né en 1983, Mindaugas Nikolic, est l’un des artisans de ce nouveau club. L’homme n’est pas inexpérimenté puisqu’à 22 ans, il occupait déjà ce poste au tout puissant FBK Kaunas puis au Heart Of Midlothian, les deux clubs ayant le même propriétaire, Roman Romanov. Rattrapé  par les ennuis judiciaires, Romanov quitte le football et Nikolic peut venir participer au projet Žalgiris et amener ses contacts.

Avec les meilleurs jeunes du défunt Žalgiris et de nombreux anciens venus se mettre au service du club, le titre de deuxième division est une formalité et le nouveau Žalgiris revient directement dans le top de l’élite grâce à une politique de transferts ambitieuse et une organisation moderne enfin digne du club.

C’est lors de son retour en A lyga que le tournant du football moderne s’opère pour le club. En 2011, le mythique Žalgiris Stadium, complètement en ruine, est abandonné pour le LFF Stadium. Un stade qui ne fait pas l’unanimité car il était construit au départ pour le FK Vetra et nommé d’ailleurs d’après son hôte (Vetra Stadium). Le stade est ensuite repris et modernisé par la fédération, lors de la faillite du FK Vetra en 2010. Sans trop d’identité, choisi par défaut, ce stade est plus moderne que l’ancien, mais toujours pas au standing d’une capitale. Les supporters espèrent toujours l’arrivée d’un futur stade digne de la glorieuse histoire du Žalgiris, mais qui est en suspens depuis des années.

Le LFF Stadionas | © fkzalgiris.lt

Toujours est-il que le club avance dans le sillage de ce stade. Et le board ne manque pas d’idée. Etonnant par rapport aux normes lituaniennes, Žalgiris fait venir des entraîneurs étrangers (le Croate Damir Petravic puis le Polonais Marek Zub), rapatrie des joueurs lituaniens de l’étranger (Skerla passé par le PSV et l’Ecosse) mais il fait aussi venir des joueurs étrangers dont le standing impressionne pour le niveau du championnat (l’écossais Callum Elliot puis, début 2013, les Polonais Kamil Bilinski et Jakub Wilk).

Cette politique ambitieuse est enfin récompensée en 2013. L’année du premier titre du Žalgiris nouvelle version mais aussi celle d’une belle épopée européenne. Après avoir sorti  St. Patrick’s Athletic et le Pyunik Erevan, le club reçoit le Lech Poznan.  Une montagne infranchissable à priori. Le match aller à Vilnius est l’occasion pour les supporters polonais de défiler dans la ville à coup de slogans rappelant l’identité polonaise de la ville. Mais les Lituaniens douchent leurs visiteurs en s’imposant 1-0 face à une équipe de Poznan guère inspirée. Le match retour est héroïque, Žalgiris s’inclinant 2-1 dans une fin de match houleuse qui voit l’exclusion de Lukasz Teodorczyk et du vétéran Andrius Velicka. Vu le contexte historique, il s’agit non seulement d’un authentique exploit mais aussi d’une victoire riche en symboles pour ce club. Au tour suivant, le Red Bull Salzbourg est infranchissable et brise le rêve d’accéder aux poules de la Ligue Europa.

Le trophée en championnat, en tout cas, est le début d’une emprise sans partage du club sur le football lituanien. Outre une politique marketing et de communication modernes et complètement hors norme pour le pays, le club essaye de former une équipe capable de faire revenir des Lituaniens expatriés (Deividas Semberas, légende du football lituanien après dix années au CSKA Moscou, en est le coup le plus fumant), des étrangers désireux de se montrer et tous les joueurs sortant du lot en Lituanie. Se voulant moderne et innovant, Žalgiris se démarque ainsi en 2015, quand le club fait venir un jeune entraîneur prometteur qui vient de se faire remarquer à Ekranas, Valdas Dambrauskas et organise une tournée au Brésil lors de la préparation d’avant-saison.

© fkzalgiris.lt

Désireux d’être l’ambassadeur de sa ville et du pays, c’est assez logiquement que le club s’investit politiquement en montrant son soutien à l’Ukraine, par exemple. Dans ce cadre, le Karpaty Lviv se déplace en mars 2015 à Vilnius, pour un match de soutien à une organisation qui s’occupe des déplacés internes provenant du Donbass.

Depuis, le scénario est identique. Le club rafle tout sur le plan national, faute de concurrence, mais butte invariablement sur une équipe d’un niveau supérieur lors des tours préliminaires de la Ligue des Champions.  Dinamo Zagreb, Malmö, Astana (où Žalgiris est éliminé sur un but à la 92e au match retour !) et Ludogorets sont synonymes de désillusions. La faiblesse du championnat ainsi que le maigre coefficient UEFA du championnat  sont un frein au développement du club au point qu’il a été évoqué un moment que Žalgiris rejoigne le championnat polonais afin d’attirer plus de monde au stade mais surtout d’affronter des oppositions un peu plus solides et de peut-être faire avancer le dossier du stade. Une ligue balte est également parfois évoquée, sans rien de concret jusqu’à présent.

2017 est donc la l’année du 70e anniversaire du club. Le club a révélé se baser sur un budget de 2,4 millions d’euros (à titre d’exemple, Suduva ne dépasse pas le million) et a présenté un nouveau bus, une mascotte, un nouvel hymne. Un match amical est organisé contre l’IFK Goteborg, rencontré en coupe d’Europe en 1989, donnant l’occasion d’un rassemblement des anciennes gloires du passé. L’année est parsemée de surprises comme l’annonce d’un partenariat avec l’armée lituanienne et l’exposition de matériel militaire devant le stade. Si ce genre d’initiatives peut sembler complètement obsolètes pour nos yeux d’Occidentaux, il s’inscrit dans la psychose que connaît la Lituanie face à la musculation militaire russe et qui s’illustre par des incursions d’avions militaires dans l’espace aérien lituanien (qui ne possède pas d’aviation et doit déléguer la tâche de sa sécurité à l’OTAN) ou et les conflits récents avec l’Ukraine et la Géorgie. Plus que jamais, Žalgiris doit être le fer de lance de l’identité Lituanienne face aux envahisseurs.

Viktor Lukovic


Image à la une : © fkzalgiris.lt

Žalgiris Vilnius – une légende balte
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