Shakhter Karagandy, plus ombre que lumière

Damien F - Publié le 4 août 2015

Il est un peu moins de 21 heures. La douceur d’une fin d’été finit de stimuler les 30.000 spectateurs de l’Astana Arena, stade ultramoderne d’une ville construite à coup de milliards de pétrodollars en plein cœur des steppes asiatiques. La capitale du Kazakhstan accueille en ce soir d’août 2013 un barrage de Ligue des Champions, fait historique pour un club du pays. Pourtant ce n’est pas le club de la ville, le FC Astana, qui y joue, mais bien le Shakhter Karagandy, quatrième ville du pays, dont le stade n’est pas aux normes. Peu importe, tant le Kazakhstan entier est rallié derrière l’équipe qui les représente fièrement contre le champion d’Ecosse, le Celtic Glasgow.

Dès les premières minutes, le public, essentiellement des jeunes et des familles, s’enflamme et gronde à chaque fois que son équipe s’approche des buts. Il va même exploser lorsque l’enfant du club Andrei Finonchenko se jette sur une balle qui traîne dans la surface pour faire trembler les filets. Un nouveau but pour le second meilleur buteur de l’histoire du club, à qui on envisagerait volontiers la carrière de lanceur de poids au vu de son physique. Une tête de Serguey Khizhnichenko en fin de match achèvera de doucher les écossais qui ont avalé 5000 kilomètres et perdu quelques illusions. Вот это да, Караганда! Les Kazakhs ont le souffle et la gorge serrés par l’émotion. Ils s’imaginent déjà être la cause des casse-têtes logistiques des plus grands clubs européens. Le coach Viktor Kumykov s’annonce même prêt à arrêter sa longue carrière de fumeur (35 ans) en cas d’accession à la phase de groupe.

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Andrei Finonchenko, la légende | © uefa.com

Sacrifice de mouton et PETA

Pour le match retour, pendant que les Écossais misaient sur des atouts pratiques comme leur chaud public de Celtic Park et une tactique plus offensive, les joueurs du Shakhter Karagandy comptaient sur un coup de main des forces surnaturelles. Un jour avant le match aller, déjà, les Kazakhs avaient sacrifié un mouton sur le terrain de l’Astana Arena : « Nous avons pour tradition de sacrifier un mouton avant d’importantes échéances. Nous l’avons fait avant le début du championnat et avant le tour de qualification de Ligue des Champions. C’est une tradition qui nous a porté chance dans le passé et qui nous aidera aussi cette fois » explique le gardien Alexander Mokin. Dans beaucoup de pays à majorité musulmane comme le Kazakhstan, le rituel du mouton est considéré comme apportant bonne fortune avant une échéance importante.

« Nous avons pour tradition de sacrifier un mouton avant d’importantes échéances. »

Seulement, tout le monde ne l’a pas entendu de la même façon. Notamment l’association de défense des droits des animaux PETA qui a envoyé une lettre au président de l’UEFA Michel Platini pour l’exhorter de punir le Shakhter et d’ «utiliser son influence pour faire cesser toute nouvelle boucherie». L’UEFA, plus simple à convaincre que des politiques ayant le lobby industriel sur le dos, envoya une lettre ouverte au président du Shakhter : « Si certaines pratiques peuvent être enracinées culturellement,  ils n’ont pas leur place dans une arène sportive. Dans ce contexte, je tiens à vous faire prendre conscience que l’abattage des animaux sur un terrain de football avant, pendant ou après  un match de compétition UEFA est totalement inapproprié et ne sera pas toléré. En cas de récidive, cela nous conduira inévitablement à une enquête complète»

« En Écosse, l’agriculture est très développée, on ne devrait pas à avoir de mal à trouver un mouton… »

L’entraîneur Kumykov, aussi prompt à enchaîner les provocations qu’à générer des tactiques surprenantes, a laissé entendre lors de la conférence d’avant-match que le sacrifice se répéterait : « Chaque club a ses propres traditions d’avant match et ses rituels. Le Celtic doit avoir les siens. Nous allons essayer de respecter nos traditions. Et puis en Écosse, l’agriculture est très développée, on ne devrait pas à avoir de mal à trouver un mouton… ». Au final, il n’y eut aucun sacrifice sur la pelouse du Celtic Park. A cause de cela ou non, les Kazakhs n’arrivèrent pas à retrouver leur sérénité du match aller. Le Celtic, habitué aux exploits sur sa pelouse en compétition européenne, démarra pied au plancher. Dans les arrêts de jeu de la première mi-temps, Commons marqua d’un boulet de canon des 30 mètres. La même frappe qui s’était brisée sur la transversale à l’aller, comme un symbole de chance qui tourne. Le Jésus grec Samaras confirma cette impression dès le retour des vestiaires avec un but de renard. Voyant que sa tactique défensive était vouée à l’échec, le Shakhter se mit à entreprendre. Mais un sauvetage sur la ligne d’un écossais et une frappe sur la barre de Khizhnichenko, buteur à l’aller, ne permirent pas aux visiteurs de marquer le but si important à l’extérieur. Pire, Forest fusilla Mokin de près à la 92ème. La phase de poule d’Europa League fit office de rattrapage même si le cœur y était moins. Deux matchs nuls et des prestations loin d’être ridicules permettront de faire gagner enfin un peu de légitimité au football kazakh.

« Aucun footballeur ne veut jouer gratuitement »

On pouvait dès lors espérer une stabilisation du Shakhter au niveau européen. Qui n’aura pas lieu. Un an plus tard, en août 2014, le Shakhter Karagandy disputait son troisième tour préliminaire d’Europa League (après avoir éliminé Shirak et Atlantas) contre une équipe affaiblie de l’Hajduk Split. Problème, avant le match, les joueurs commencent à se demander pourquoi ils n’avaient toujours pas reçu les primes de qualification pour les tours précédents. Les joueurs envisagèrent un boycott du match contre les Croates, mais furent finalement convaincus par le staff de l’importance de jouer. Malgré leur victoire 4-2 à domicile, la direction refusa d’expliquer la situation et ne voulut rien entendre. L’équipe « lâcha » le match retour en perdant 3-0 et sombra en championnat, comme lors de cette défaite 6-1 face au Kairat à la fin du mois. Kumykov l’expliquera par l’état psychologique de son équipe : « Je ne veux pas les blâmer pour la défaite. En septembre, cela fera quatre mois que nous ne sommes plus payés. Aucun footballeur ne veut jouer gratuitement ». Le stage d’entraînement qui devait se dérouler à Almaty du 3 au 11 septembre n’eut même pas lieu. Une semaine avant le départ, la direction signifia au staff et à l’effectif qu’il n’y avait plus d’argent disponible pour payer le vol, la nourriture et l’hébergement. Le rêve a du plomb dans l’aile. Les fans du Shakhter envoyèrent même une lettre désespérée au président du Kazakhstan, Nazarbaiev, pour lui implorer de soutenir le club qui a été mis aux enchères jusqu’au 1er Décembre. Pas de réponse.

Nurmukhambet Abdibekov, fraîchement nommé gouverneur de la région de Karaganda, fut contraint de s’expliquer. Il n’imaginait pas se retrouver dans une situation aussi difficile avec l’actionnariat : « Durant les années précédentes, quand la situation économique le permettait, notre actionnariat nous soutenait financièrement et donc nous trouvions un compromis entre nos possibilités financières et le business privé. Aujourd’hui, Kazakhmys, Arcelor et d’autres entreprises qui nous financent ont des difficultés. Elles ont interrompu leur soutien financier l’an dernier, ce qui n’avait pas été prévu dans le budget. Nous avons payé ce que nous avons pu avec le budget disponible mais pour le moment nous ne couvrons pas le déficit de trésorerie. C’est un problème difficile lié au manque de fonds dans notre budget.  Il nous manque 7 milliards de tenge jusqu’à la fin de l’année. En ce moment, nous réfléchissons aux moyens qui nous permettraient d’assumer nos obligations ».

Trop dépendants des fonds alloués par l’oblast, qui est lui-même dépendant des fonds alloués par les compagnies minières, le club kazakh se trouva en grosse difficulté financière. Sportivement, l’équipe s’écroula complètement en play-off et finit dernière. Après cette fin de saison catastrophique, Kumykov annonça son intention à Abdibekov d’arrêter l’aventure. Les joueurs-clés, eux, ne voulaient pas revivre une saison galère. Konysbayev, Maly et Simčević partirent sous de nouveaux horizons, laissant la place aux jeunes. Les éléments restants de l’épopée comme Mokin et Finonchenko se blessèrent sérieusement. Avec 7 défaites, 2 matchs nuls et 1 seule victoire, le nouveau coach Vladimir Cheburin prit la porte. Depuis, ce n’est pas tellement mieux avec une actuelle avant-dernière place au classement. Le Shakhter devra sauver sa place lors des play-down, une année avant le passage probable à une augmentation à 14 du nombre de clubs dans la ligue. Mais à y regarder de plus près, ce n’est pas la première difficulté de l’histoire d’un club qui n’a jamais connu le feu des projecteurs.

Shakhter Karagandy dans l’antichambre de l’URSS

Le football est apparu assez tardivement au Kazakhstan, en 1913 à l’initiative de marchands anglais de passage. A Karaganda, on retrouve les traces d’un club de foot dans les années 1930, peu après la construction de la ville sur un site inhabité destiné à exploiter les nombreux gisements de charbon. Les Soviétiques y ont bâti une ville pour 300.000 personnes et y ont mis en place tous les organes attribués à la bonne gestion d’une ville soviétique. Le Dynamo étant le fleuron du système éducatif et sportif de l’Union Soviétique, c’est tout naturellement que fut lancé le Dinamo Karagandy qui remporta la première coupe du Kazakhstan après-guerre, en 1948. Deux ans plus tard, le Shakhter (les mineurs) apparut pour la première fois lors d’un tournoi organisé à Odessa et Donetsk.

On retrouve comme premier entraîneur Petr Popov, exilé au goulag de Karlag (un des plus grands camps du travail situé dans l’oblast de Karaganda). Popov est connu pour avoir remporté le doublé coupe-championnat avec l’illustre Spartak Moscou en 1939 et pour ses méthodes particulières, comme lorsqu’il allait au Banya (sauna russe) avec l’équipe et remplaçait l’eau par de la bière agrémentée de quelques gouttes de menthol, le tout passé au four. Avant de repartir en bus à Moscou, il aura eu le plaisir de passer trois ans en exil à Karaganda avec un autre prisonnier politique, son beau-frère Nikolai Starostin du Spartak. Celui-ci venait d’être condamné à dix ans de goulag pour «avoir tenté d’implanter des mœurs bourgeoises dans le sport soviétique». G.K. Bedritskiy, nommé nouvel entraîneur du Shakhter, était l’ami et coéquipier au Pishevyk Odessa du légendaire gardien Nikolay Trusvich, fusillé par les Nazis en 1942 après le match de la mort de Kiev.

Le championnat de la République socialiste soviétique kazakhe existait depuis 1936, sans les principaux clubs qui avaient les moyens de disputer la ligue soviétique, comme le Shakhter Karagandy ou le Kairat Almaty. Le premier match du Shakhter en URSS s’est disputé à Karaganda en avril 1958 contre le Lokomotiv Chelyabinsk. Ces visiteurs venaient du lieu alors considéré comme le plus contaminé de la planète quelques mois après le terrible accident nucléaire de Kychtym (au nord de Chelyabinsk) dans des installations militaires secrètes. Ce match suscita un grand intérêt parmi les nombreux mineurs du coin qui arrivaient au stade couverts de charbon, sans avoir eu le temps de prendre une douche après une longue journée à la mine. Les heures de gloire ne tarderont pas. En 1962, l’équipe gagna le droit de jouer au plus haut niveau soviétique grâce à son titre de champion de deuxième division. Manque de chance, l’inépuisable fantaisie des fonctionnaires soviétiques engendra au dernier moment une réorganisation du championnat à 22 équipes pour passer à une poule unique de 20 clubs. Aucune montée ne fut donc validée et le Shakhter Karagandy se vit arbitrairement refuser une place gagnée sur le terrain. Le voisin du Kairat Almaty, 20ème s’en sortit bien…

En 1967, l’équipe retrouva le succès en finissant deuxième de la D2. Sauf qu’il fut décidé cette fois-ci qu’aucune équipe ne serait reléguée de la Top League et que seul le champion de deuxième division monterait… Des façons de faire étranges pénalisant le Shakhter qui n’aura par la suite jamais l’occasion de découvrir la Soviet Top League. En 1970, un tournant de l’histoire du club s’opéra. C’est cette année-là que, pour la première fois, la deuxième division se joua dans une seule poule unifiée. De gros clubs se rendirent alors à Karaganda qui remplissait son stade de 30.000 places à chaque rendez-vous. Les supporters avaient conscience de vivre des moments historiques avec des victoires contre des clubs tels que le Lokomotiv Moscou, Rubin Kazan ou Zalgiris Vilnius. Mais l’état de grâce ne dura pas longtemps. En 1973, le club descendit en troisième division et ne remonta plus. Pourtant, avant l’effondrement de l’Union soviétique, le Shakhter Karagandy aurait pu à plusieurs reprises revenir en première ligue. Comme en 1982 et 83, quand l’équipe devint championne de l’un des 9 groupes de troisième division, échouant lors du groupe final qui promettait l’accession au champion de chacun des 3 groupes.

Rien ne fut facilité avec l’indépendance. Le premier championnat constitué de 25 équipes vit le Shakhter terminer septième. Les années passèrent, les places d’honneur s’accumulèrent. Ce n’est qu’en 2008 que l’on retrouva une trace notable du club, pas forcément pour de bonnes raisons. Alors que depuis trois ans les résultats s’amélioraient, le Shakhter Karagandy plongea en plein cœur d’un scandale de paris truqués… Les autorités décidèrent d’exclure les deux clubs concernés avant de revenir sur leur décision : Vostok fut bien relégué tandis que le Shakhter fut acquitté moyennant une sanction de 9 points de retrait. La progression sportive n’est pas freinée pour longtemps. Surtout que le club a la bonne idée de recruter le coach Viktor Kumykov en 2011.

Un entraîneur exclu à vie

Après une modeste carrière de gardien de but au Rotor Volgograd et au Spartak Naltchik, Kumykov tenta d’entraîner ce dernier, club de sa ville et de son cœur. Les débuts furent encourageants jusqu’à la défaite 8-0 contre le Tom Tomsk. Dégoûté, il décida de quitter le football pour entamer une carrière d’officier dans l’armée. Au bout de 4 ans, le football commença néanmoins à lui manquer. Le Kazakhstan étant le seul pays à lui tendre la main, il atterrit à Astana, puis à Semeï en 2003, ville d’origine du football kazakh. Le succès fut mitigé, bien qu’il réussît à accrocher une demi-finale de coupe, dernier fait marquant en date du club. Mais tout à coup, tout se complique. Kumykov est depuis un an sur le banc du Kaysar, club du sud du pays. En cette 29ème journée, son équipe est menée 2-0. Sur une action litigieuse, l’arbitre décide d’accorder un pénalty généreux à l’adversaire et d’expulser le gardien de but. Totalement hors de lui, le coach oblige ses joueurs à sortir du terrain et s’en prend physiquement à l’arbitre de la rencontre. Ni une, ni deux, Kaysar est exclu de la compétition tandis que Kumykov est radié à vie du football kazakh.

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Le caucasien rieur | © shahter.kz

Cinq années plus tard, après quelques piges en Ouzbékistan, le Caucasien retourne au Kazakhstan, profitant de l’arrivée de la nouvelle fédération … qui ne retrouve plus dans ses archives le document confirmant la suspension de Kumykov ! Le gouverneur régional et président du club Serik Akhmetov (désormais premier ministre) émet une proposition intéressante à l’homme féru d’histoire, qui hante les musées pendant son temps libre. Convaincu, il s’engage pour le Shakhter Karagandy avec lequel il gagne deux championnats lors de ses deux premières saisons. Au contraire de l’autre grand Shakhtar (Donetsk), celui-ci ne s’est pas construit sous l’égide d’une grande puissance financière. La quasi-totalité de l’effectif est issu de pays post-soviétiques. Le colombien Roger Cañas, venant du bien-nommé club letton du FC Tranzit, étant une exception notable.

Kumykov a été aidé dans sa tâche par la mentalité irréprochable des joueurs à l’image de l’attaquant Andrei Finonchenko. L’ancien ramasseur de balles est une sorte d’ovni dans le monde du football comme en témoigne une de ses interviews : « Comme beaucoup de garçons de Karaganda, je rêvais de jouer pour le Shakhter. Je suis arrivé comme un stagiaire, j’ai été formé ici, puis quand je suis arrivé dans l’équipe première, j’ai compris que je voulais marquer le club. J’avais des offres d’ailleurs mais l’argent n’est pas la chose la plus importante dans la vie. Il y a eu des bons et des mauvais moments mais je remercie le destin d’être ici ». Malgré les ambitions d’Akhmetov, voir le Shakhter champion est un exploit au vu des ressources bien supérieures de clubs tels qu’Aktobe, Kairat ou Astana. Mieux, les prouesses tactiques du coach Kumykov, louées par tout le monde, emmèneront son club en barrage de Ligue des Champions, fait historique pour un club kazakh. La suite, vous la connaissez. Viktor Kumykov ne s’est pas arrêté de fumer et le Shakhter Karagandy a retrouvé sa place loin des projecteurs du football.

Damien Goulagovitch


Merci à Adrien pour les traductions

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Photo à la une : © vk

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