#5 Semaine spéciale Budapest Honvéd – 1956, l’année où tout a basculé

Raphaël Brosse
Raphaël Brosse - Publié le 20 juillet 2017

Le Honvéd est au sommet de son art lorsqu’éclate l’insurrection de Budapest, le 23 octobre 1956. Permettant au peuple hongrois d’exprimer sa soif de liberté et d’indépendance, ce soulèvement est violemment réprimé par les troupes soviétiques. Alors à l’étranger pour y disputer des matchs de coupe d’Europe, Ferenc Puskás et ses coéquipiers sont tiraillés entre le devoir de retourner auprès de leurs proches et l’envie de partir loin de leur pays natal. Retour sur ces faits, qui ont conduit à l’implosion d’une des meilleures équipes de l’histoire du football magyar et même européen.


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Jusque-là, ils marchaient sur l’eau. Irrésistibles en sélection, où ils étaient des éléments indispensables du fameux « Onze d’Or » hongrois, Ferenc Puskás, Sándor Kocsis, József Bozsik ou encore Zoltán Czibor brillaient également de mille feux sous la bannière de leur club, le Budapest Honvéd. Ultra dominatrice sur la scène nationale, l’équipe placée sous la responsabilité de l’Armée s’apprêtait, à l’automne 1956, à participer à la deuxième Coupe des clubs champions européens (actuelle Ligue des champions) de l’histoire. Une alléchante double confrontation face à l’Athletic Bilbao se profilait à l’horizon. Tout allait pour le mieux. Mais cela n’a pas duré…

L’élément déclencheur : une manifestation qui dégénère

Avant tout, il semble nécessaire de revenir sur le contexte politique hongrois de l’époque. Après la mort de Staline, en mars 1953, l’URSS desserre quelque peu son étreinte vis-à-vis des pays satellites. En Hongrie, le modéré Imre Nagy devient Premier ministre en lieu et place de Mátyás Rákosi. Désormais secrétaire général du Parti, ce dernier prend un malin plaisir à torpiller les projets de son successeur, qui doit finalement rendre son tablier en avril 1955. Rákosi est à son tour destitué le 18 juillet 1956. Ce départ est vu par beaucoup d’opposants au régime comme étant un signal fort. Certains, principalement des étudiants, s’enhardissent et n’hésitent pas à revendiquer une plus grande liberté, au sens large du terme.

Le 23 octobre 1956, justement, plus de 200.000 Budapestois convergent en direction du Parlement hongrois, avec pour principale revendication le retour au pouvoir d’Imre Nagy. Une statue en bronze de Staline, haute de dix mètres, est mise à terre. Dans la foulée, des manifestants s’approchent du siège de Radio Budapest et exigent de pouvoir prendre la parole. La situation se tend et des membres de l’ÁVH (la police secrète) ouvrent le feu. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Toute la nuit, la capitale hongroise est le théâtre d’affrontements entre insurgés et forces de l’ordre, appuyées par les Soviétiques. Le chaos dure, se propage à l’ensemble du pays et provoque la chute du gouvernement le 25 octobre. Nagy en profite pour revenir aux affaires, promettant un retrait du pacte de Varsovie et l’organisation prochaine d’élections libres. Les forces soviétiques quittent Budapest et le calme revient peu à peu.

Grosics aux côtés des insurgés

Au moment où se déroulent les faits, les joueurs de la sélection hongroise sont à Tata, où ils préparent un match amical face à la Suède. Tous écoutent la radio afin d’être informés des événements qui agitent la capitale. La rencontre est bien sûr annulée et plusieurs membres du « Onze d’Or » rejoignent Budapest. Opposant au régime, Gyula Grosics apporte son soutien aux insurgés et leur permet même de stocker des armes dans sa propre maison. « Par la suite, j’ai eu beaucoup de mal à me débarrasser de toutes ces armes, a-t-il d’ailleurs avoué (propos relayés par Jonathan Wilson dans son ouvrage Behind The Curtain). Heureusement, j’avais un bon ami dans l’armée, un capitaine, qui est venu avec un camion pour récupérer tout cet arsenal. C’était ma modeste contribution. »

Gabor B. Racz – sent to me personally, CC BY-SA 4.0

C’est donc dans ce contexte pour le moins instable que le Budapest Honvéd aborde son grand rendez-vous européen face à l’Athletic Bilbao. Le match aller doit avoir lieu au Pays basque, le 22 novembre. Pourtant, les Rouge et Noir quittent la Hongrie une vingtaine de jours plus tôt. Auraient-ils cherché à fuir ? Certaines sources révèlent que ce serait Imre Nagy en personne qui aurait conseillé aux joueurs et au staff de partir sans tarder. Car le vent est en train de tourner. Après une brève accalmie du 28 octobre au 4 novembre, les affrontements reprennent de plus belle. Et pour cause, le Politburo ordonne aux chars soviétiques d’entrer à nouveau dans Budapest, afin de mettre un terme au mouvement insurrectionnel. Celui-ci prend définitivement fin le 10 novembre. Bilan : 2.500 morts et 13.000 blessés dans le camp des insurgés (722 morts et 1.251 blessés du côté des Soviétiques). Pas moins de 26.000 contestataires sont arrêtés, la moitié est emprisonnée et des centaines sont exécutés ou déportés en URSS. Nagy, quant à lui, est condamné à la peine capitale en juin 1958.

Les « hors-la-loi » partent en tournée

Forcément un peu déstabilisés et surtout inquiets pour leurs proches, les joueurs du Honvéd foulent donc la pelouse du stade San Mamés le 22 novembre. Ils y subissent un revers qui n’est pas rédhibitoire dans la course à la qualification (3-2). Initialement fixé à Budapest le 2 décembre, le match retour est repoussé au 20 décembre et doit se dérouler à Bruxelles, sur terrain neutre. Entre-temps, Puskás et sa bande disputent quelques rencontres amicales en Italie, dans le but de récolter suffisamment de fonds pour financer leur déplacement. Le Milan AC, Palerme et Catane sont balayés tour à tour. C’est cependant plus compliqué face à Bilbao. Devant les 50.000 spectateurs présents dans les travées du stade du Heysel et malgré un épais brouillard, les Basques mèneront jusqu’à 1-3, grâce en partie au fait que le but hongrois était tenu par Zoltan Czibor durant la dernière demi-heure. Miné par la blessure de Gyula Grosics, son remplaçant Lajos Faragó, doit également baisser pavillon en cours de match, laissant son ailier gauche entre les perches. Dans les dix dernières minutes, le Honvéd parvient à égaliser, mais le but de la victoire, qui aurait été synonyme de troisième manche, ne viendra jamais (3-3).

La tournée avait commencé avant l’heure, brassard noir sur le biceps : au Santiago Bernabeu, face à une équipe mixte Atletico/Real, le 29 novembre 1956. | © fourfourtwo.hu

Le club hongrois quitte donc déjà la scène européenne. A vrai dire, ce n’est pas son principal souci. Le nouveau gouvernement en place exige un retour sans tarder des Rouge et Noir. Dans le vestiaire, le doute règne. Si certains souhaitent respecter la consigne qui leur a été donnée, d’autres estiment qu’il serait préférable de prendre une autre direction pendant qu’il en est encore temps. Au final, seulement deux joueurs, dont József Bozsik, rentrent immédiatement au pays. Leurs coéquipiers, en revanche, décident de se lancer dans une longue tournée en Amérique du Sud. Cela provoque la colère de la MLSZ, la Fédération hongroise. Alors que les fuyards sont de l’autre côté de l’Atlantique, la FIFA déclare le Honvéd hors-la-loi. Sans écusson et vêtus de maillots blancs car privés de leur « identité », Puskás, Czibor et consorts assurent le spectacle, entre autres face à Flamengo et Botafogo. A l’origine de cette tournée, l’entraîneur Béla Guttmann, véritable globe-trotter dans l’âme, décide de rester au Brésil tandis que ses protégés repartent en direction du Vieux Continent à l’été 1957.


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Puskás, Kocsis et Czibor choisissent l’exil

Affublés du statut de réfugiés à leur arrivée à Vienne, les joueurs savent pertinemment qu’une lourde sanction les attend en cas de retour en Hongrie. Ils sont néanmoins plusieurs à reprendre le chemin de leur pays natal (Gyula Grosics, László Budai, Antal Kotász, Nándor Bányai, Lajos Faragó, Gyula Lóránt…), notamment parce que leurs proches y vivent toujours. Ils doivent passer par un rugueux interrogatoire, puis purger plusieurs mois de suspension avant de pouvoir fouler à nouveau les terrains. Se sachant courtisés par de prestigieuses écuries européennes, Sándor Kocsis, Zoltan Czibor et Ferenc Puskás ne rentrent pas chez eux. Les deux premiers, qui ont réussi à mettre leur famille à l’abri, vagabondent pendant quelque temps avant de s’engager sous les couleurs du FC Barcelone. Puskás, lui, reste à Vienne en compagnie de sa femme et de sa fille, qui ont réussi à fuir la Hongrie. La FIFA lui ayant formellement interdit de jouer au football pendant dix-huit mois, le Major galopant prend son mal en patience, plonge dans l’alcool et grossit d’une vingtaine de kilos pendant cette période. Ce qui n’empêche pas le Real Madrid de lui proposer un contrat une fois sa suspension arrivée à son terme. Le Magyar forme un duo redoutable avec Alfredo di Stefano et fait rapidement taire les sceptiques.

Barcelone – Hambourg, en 1961. Le joueur le plus à droite est Sándor Kocsis, juste à côté de lui se trouve son compatriote Zoltán Czibor. De Harry Pot – Harry Pot, CC BY-SA 3.0

Le gouvernement hongrois mettra de longues années avant de réussir à pardonner ces trois fuyards, passés du statut de héros à celui de parias en un rien de temps. Le Honvéd a également eu beaucoup de mal à s’en remettre. Ses résultats calamiteux auraient même dû le conduire à la relégation en 1957, mais la MLSZ lui a sauvé la mise en élargissant le nombre d’équipes présentes en première division. Le retour en grâce aura lieu bien plus tard, au cours des années 1980. Une bien longue attente pour un club qui a donc tutoyé les sommets, avant d’exploser en plein vol.

Raphaël Brosse


Image à la une : © FOTO:FORTEPAN / Nagy Gyula, CC BY-SA 3.0

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De retour en France après plusieurs mois passés à Varsovie, j'ai intégré la rédaction de Footballski, où j'écris principalement sur le foot hongrois.

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