Du paradis à l’enfer, la chute du Dnipro

Rémy Garrel
Rémy Garrel - Publié le 9 août 2017

31 mai 2017.

Le Dnipro mène 1 à 0 face à la lanterne rouge du championnat, le Volyn Lutsk.

Le 32ème et dernier match de la saison entre dans sa 48ème minute quand soudain un pétard explose à quelques centimètres du gardien de Lutsk. L’action s’arrête, le jeune portier de 19 ans Roman Zhmurko n’est visiblement pas du genre à en rajouter. Il quitte sa ligne et s’en va directement s’expliquer avec les ultras adverses en bas de leur virage. L’arbitre du match Ivan Bondar rapplique immédiatement dans la surface pour se saisir du ballon. Cette surface de réparation qui porte les stigmates de la première période.

La pelouse est noire de brûlures par endroit, marquée par les jets de fumigènes qui ont précédé les pétards. Dans le virage, les insultes fusent, les banderoles offensives sont de sortie et l’on brûle des portraits du propriétaire du club. L’arbitre rejoint les bancs de touche au pas de course, le ballon sous le bras, faisant de grands gestes aux 22 acteurs. C’est terminé, indique Ivan Bondar. L’expérimenté arbitre central de 36 ans ne connaît que trop bien ces situations tendues. Il siffle donc la fin du match à la 48ème minute. Trois coups de sifflet retentissent dans la Dnipro Arena. Il est 16h, le Dnipro est relégué.

C’est par la petite porte que le Dnipro rejoint la D2 ukrainienne. Onzième sur douze, 25 points au compteur avec seulement 9 victoires en 32 journées. Les joueurs sont abattus et mettront de longues minutes avant d’aller saluer les supporters au milieu du nuage de fumigènes. Dans le virage, les ultras sont rouges de colère. Pourtant, l’incompréhension ne se lit pas vraiment sur leurs visages, car les raisons de cette descente aux enfers, ils ne les connaissent que trop bien. Comment ce club historique en est arrivé là ? Comment ont-ils pu passer d’une finale de Ligue Europa à la relégation en seulement deux ans et quatre jours ? Footballski retrace pour vous la chute vertigineuse du Dnipro, d’un soir de finale européenne à Varsovie à l’humiliation de la descente.

Mai 2015, une nuit à Varsovie

Le 27 mai 2015, le Narodowy Stadion de Varsovie était sur son trente-et-un pour la finale de l’Europa League entre le Dnipro et le FC Séville. Ce soir-là, l’ogre sévillan va se goinfrer une quatrième Coupe d’Europe grâce à Krychowiak et Carlos Bacca par deux fois. Une victoire 3-2 contre une valeureuse équipe du Dnipro qui n’a pas démérité, loin de là. En cette soirée de mai, c’est toute l’Ukraine qui a vibré devant sa télé. Une nation blessée, meurtrie par la guerre naissante dans l’Est du pays. La saison s’annonçait pourtant difficile pour Dnipropetrovsk qui avait dû renoncer à son stade, la ville étant jugée trop dangereuse par les instances européennes, car trop proche de la zone de conflit. C’est donc hors de ses bases, plus précisément au Stade Olympique de Kiev, que le Dnipro a joué cette partition européenne.

Deuxième de sa poule derrière l’Inter, le Dnipro s’est ensuite défait de l’Olympiakos, de l’Ajax, de Bruges puis du Napoli pour arracher son ticket pour la finale. Un parcours qui a redonné de la fierté au peuple ukrainien, lui qui n’avait plus vibré de la sorte depuis la fin des années 1990 avec l’éclosion d’Andriy Shevchenko dans les campagnes européennes du Dynamo Kiev.

En cette soirée du 27 mai, on pouvait lire sur les visages des joueurs de la déception, mais aussi de la fierté. La fierté d’être arrivé jusque-là, la fierté de pouvoir étrenner ce drapeau bleu et jaune sur leurs épaules. Alors que les 18 joueurs grimpaient les marches jusqu’à la tribune présidentielle pour y recevoir leurs médailles, aucun d’entre eux ne se doutait de la suite des événements. Aucun de ces valeureux gladiateurs ne pouvait alors imaginer que ces moments de gloire allaient être les derniers.

Juin 2015, le doute s’installe

Le Dnipro venait d’en terminer avec cette saison 2014/2015. Les joueurs ainsi que le staff avaient bien mérité leur repos après une saison historique. Quelques jours auparavant, les jolies hôtesses employées par la ligue ukrainienne avaient remis le trophée de champion dans les mains d’Oleksandr Shovkovskiy, le capitaine du Dynamo Kiev. L’emblématique club ukrainien venait de coiffer le titre au Shakhtar Donetsk, touché de plein fouet par la guerre. Un titre de champion que le club du Donbass monopolisait depuis cinq années.

© Footballski.fr

Le Dnipro, quant à lui, passait la ligne d’arrivée à la troisième place, à deux petits points de Donetsk. Si les performances nationales du club n’étaient guère connues du grand public, cette campagne d’Europa League avait porté le Dnipro sur le devant de la scène européenne. En France, les réactions mêlaient admiration et incompréhension. Comment cette équipe sans stars avait pu aller au bout de cette compétition européenne ? Où avaient-ils trouvé ces ressources quand nos clubs français rechignaient à jouer sérieusement cette coupe ? Nul doute que ce supplément d’âme leur venait de cette guerre qui ronge encore l’Ukraine et qui a fait naître dans tout le pays un sentiment de patriotisme et de fierté du drapeau. Tout le pays s’était pris au jeu, comme toute la France l’avait fait il y a 40 ans lorsque les Verts faisaient vibrer l’Europe entière.

Mais alors que le mercato estival s’ouvrait le 9 juin, l’heure était aux questions sur l’avenir de ce groupe. Atteindre une finale européenne, même si ce n’est pas la coupe aux grandes oreilles, jette forcément la lumière sur votre équipe et sur ses talents. On allait devoir accorder des bons de sorties en cas d’approches venant de clubs plus huppés. C’est alors que sort de l’ombre le propriétaire et président du Dnipro, un certain Igor Kolomoyskyi. Un personnage méconnu en dehors de l’Ukraine, mais qui va faire basculer le destin de son club. Retour sur la carrière de cet homme d’affaires controversé.

Kolomoyskyi le sulfureux

En Ukraine, le business est une affaire de clans. L’indépendance du pays à la chute de l’URSS a laissé le Shakhtar Donetsk et le Dynamo Kiev se disputer le championnat, aux mains des nouveaux businessmen du pays. Le club du Donbass est depuis les années 1990 sous la coupe du clan de Donetsk. D’abord d’Akhat Bragin (il sera assassiné dans le stade du Shakhtar par une bombe placée sous son siège) puis de Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche du pays. Dans la capitale, ce sont les frères Surkis, Grigory puis Igor, qui contrôlent le Dynamo. Il fallait bien un troisième larron dans le paysage footballistique ukrainien, c’est Igor Kolomoyskyi, l’homme aux trois nationalités, l’enfant prodige local.

Kolomoyskyi est né en 1963 à Dnipropetrovsk de parents ingénieurs. En 1985 il sort de l’université avec un diplôme d’ingénierie métallurgique avant de travailler dans un bureau d’études public. Mais très vite il se détourne de la carrière d’ingénieur que ses parents avaient imaginé pour lui. C’est avec des copains de fac qu’il se lance dans un petit business somme toute tranquille. Igor et ses deux camarades profiteront des nouveaux accords commerciaux mis en place après la chute de l’Union soviétique entre l’Ukraine et la Russie pour voyager entre Moscou et Dnipropetrovsk, achetant des ordinateurs derniers cris dans la capitale russe pour les revendre aux entreprises de leur ville natale. En 1991, il fonde donc avec ses amis Gennadiy Bogolyubov et Alexey Martinov la société Sentosa Ltd. Un certain Leonid Miloslavskyi les rejoint par la suite.

© TheLotCarmen | Wikipedia

La chute de l’URSS leur offre, comme à beaucoup d‘autres, l’opportunité de mettre la main sur des business beaucoup plus lucratifs que la revente d’ordinateurs. Leur affaire d’import-export s’étend aux métaux puis aux minerais et enfin aux produits pétroliers. C’est Miloslavskyi qui a l’idée de s’attaquer par la suite au secteur bancaire. La société Sentosa se scinde alors en quatre entités pour devenir en 1995 le groupe « Privat ». Là où les banques appartenant à l’état ukrainien sont réticentes à prêter aux petits entrepreneurs fraîchement apparus, la PrivatBank n’hésite pas à s’engouffrer dans la brèche. L’institution bancaire des quatre compères dépasse rapidement le million de clients avant d’investir ses bénéfices dans les grandes sociétés industrielles et énergétiques du pays.

Entre 1999 et 2003, PrivatGroup s’offre 40% des parts de la société UkrNafta, principale compagnie du pays dans la distribution de gaz et de pétrole. Les investissements et les rachats de sociétés se multiplient au fil des années pour faire de PrivatGroup un monstre international et touche à tout. Un groupe qui finit par englober des industries métallurgiques, pétrolières, chimiques, agroalimentaires, des compagnies de distribution de l’électricité, des chaines de télévision ainsi que des sociétés immobilières. L’homme d’affaires ukrainien amasse de tous ces business plus de trois milliards de dollars. Le président russe Vladimir Poutine a même déclaré que Kolomoyskyi aurait arnaqué Roman Abramovitch de plusieurs milliards dans les années 2000, plutôt culotté le garçon.

Les années 2000 marquent aussi son entrée en politique, enfin surtout dans l’ombre des politiques. De loyauté plutôt chancelante, Kolomoyskyi aurait frayé avec Yulia Timochenko, Viktor Yanukovich puis Vitali Klitschko. L’activiste politique et futur député Mustafa Nayyem le décrit comme un businessman qui agit seulement dans son propre intérêt et qui ne sait dissocier affaires privées et politique publique.

En tout bon homme d’affaires qui se respecte, il s’offre dans les années 2000 trois clubs de sport après avoir raté de peu le rachat du Maccabi Tel Aviv. Par l’intermédiaire du groupe Privat, Kolomoyskyi devient l’heureux propriétaire du BC Dnipro (Basketball), du HC Budivelnyk (Hockey) ainsi que de son joyau, le Dnipro Dnipropetrovsk. Kolomoyskyi devient aussi le mécène du Naftovyk UkrNafta Okhtyrka en D2 ainsi que du Kryvbas Kryvyi Rih. Les joueurs et le staff du Kryvbas ont d’ailleurs eu la mauvaise surprise de voir leurs crédits coupés du jour au lendemain par Kolomoyskyi. Point de problèmes d’argent pour le milliardaire ukraino-israélien, mais simplement une « sanction » pour le club qui avait alors battu le Dnipro sur sa pelouse en mars 2013. À la fin de la saison, le Kryvbas est forcé de se déclarer en cessation de paiement malgré une belle 7ème place au classement. La saison 2012/2013 est donc la dernière pour le club de Kryvyi Rih qui doit se résoudre à la faillite. Le bon mécène privé venait de se transformer en bourreau.

Igor Kolomoyskyi lors de la finale d’Europa League | © uacrisis.org

En mars 2014, il est élu gouverneur de la région de Dnipropetrovsk, avant de tout faire capoter après un coup de force mémorable au siège social de la société UkrTransNafta, la filiale d’UkrNafta (détenue à 43% par Kolomoyskyi) qui gère les oléoducs du pays. Dans l’optique d’écarter du pouvoir les oligarques, le Président Petro Porochenko fait pression sur cette société pétrolière et gazière semi-publique afin de tenir le clan Kolomoyskyi à l’écart. Le protégé de notre homme d’affaires, Oleksandr Lazorko, doit démissionner de son poste à la direction en mars 2015. Furieux, Kolomoyskyi envoie au siège ses hommes de main, armes aux poings, afin de lui aussi faire pression sur la direction. L’entreprise et le gouvernement tentent alors de modifier la structure actionnariale. Il doit finalement abdiquer après que les services fiscaux ont publié un rapport mentionnant les quelque 478 millions de dollars d’impôts non payés, en plus des accusations de favoritisme dans les appels d’offres. Un classique.

En ce même mois de mars 2015, Kolomoyskyi est déchu de son poste de gouverneur par un décret du président après un entretien houleux avec ce dernier. En réponse, son bras droit Boris Filatov lance sur sa page Facebook « On s’en va, on prend avec nous nos lance-roquettes et nos gilets par balles ». Un tacle en direction de l’État ukrainien pour leur rappeler qui finançait la défense de la région au début du conflit avec la Russie. Voyant cette brouille monumentale entre Kolomoyskyi et le Prédisent Porochenko, le leader de la « République » séparatiste de Donetsk, Alexandre Zakhartchenko lui suggère même par voie de presse de créer sa propre « République de Dnipropetrovsk ». Igor Kolomoyskyi s’en va donc en bougonnant et en traitant de singe le ministre de l’Économie.


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Juillet-août 2015, la première vague

Depuis plus d’un an, Igor Kolomoyskyi avait ajouté une nouvelle activité à sa carrière de businessman, le financement de milices privées. Le conflit dans l’est du pays avait rapidement mis en lumière les immenses carences de l’armée ukrainienne. Une armée qui n’avait jamais connu la guerre et qui se retrouvait du jour au lendemain obligée de défendre son territoire avec des équipements d’un autre âge. Devant cette débâcle qui s’annonçait, des civils se mobilisent. En premier lieu les ultras, de tous les clubs. Ces mêmes ultras qui étaient parfois en première ligne sur la place Maidan lors de la révolution de 2014. Les volontaires affluent de toutes les villes pour rejoindre des bataillons privés. Qui dit milices privées dit financement privé. Le président du Dnipro sort alors son chéquier pour équiper le Bataillon AZOV. Kolomoyskyi promet de lucratives récompenses à ses volontaires, dix mille dollars pour capturer vivant un rebelle, deux cent mille pour la libération d’un bâtiment occupé et même un million pour celui qui peut lui livrer la tête d’Oleg Tsarev, le « président du parlement » des territoires occupés à l’est, lui aussi originaire de Dnipropetrovsk.

© Aleksandr Osipov | Wikipedia

La guerre à l’est s’enlise et continue de vider les comptes de Kolomoyskyi. Les craintes des membres de son club de foot vont alors se confirmer. Le 9 juillet voit la fin du feuilleton Konoplyanka. Le talentueux ailier gauche s’en va libre au FC Séville à la fin de son contrat. Trop gourmand, Kolomoyskyi n’a su ni vendre sa pépite au bon moment ni renégocier une prolongation de contrat. Le Dnipro ne voit donc aucun dollar atterrir dans ses caisses. Un terrible échec pour le club qui aurait pourtant pu en tirer un bon trente millions.

Le 14 août, c’est le buteur croate Nikola Kalinic qui file à la Fiorentina, cette fois-ci en échange d’un chèque de cinq millions d’euros. Deux jours plus tard, le Stade de Reims verse les 1,5 million d’euros demandés par le club pour s’attacher les services du géorgien Jaba Kankava. S’en suivent les départs gratuits de quatre autres joueurs, Mladen Bartulovic, Ondrej Mazuch, Ruslan Babenko et Egidio. Ce dernier était arrivé à la trêve hivernale en provenance de Cruzeiro pour pallier le départ d’Ivan Strinic au Napoli. Son passage en Ukraine tourne au canular. L’ailier brésilien jure ne jamais avoir été payé. Mais selon toute vraisemblance, Egidio n’aurait jamais ouvert de compte bancaire en Ukraine et aurait joué un double jeu dangereux afin de faire annuler son transfert et de rejoindre, à Palmeiras, son ancien directeur sportif. La nouvelle recrue n’est finalement restée qu’une semaine dans la ville avant de retourner au Brésil.


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Petite manipulation de règlement ou non, Egidio n’est que le premier d’une longue liste à réclamer son argent. La gronde monte en effet au sein du club à tous les niveaux. Depuis le retour des héros, un certain nombre de salaires restent impayés. Joueurs, membres du staff, employés du club, le robinet semble coupé. Même les factures d’hôtel lors des déplacements ne peuvent être réglées dans les temps. Le coach Myron Markevych présente sa démission, ne pouvant plus travailler dans ces conditions. Démission qui est refusée par le président, qui lui fait comprendre qu’il peut être libéré, mais seulement s’il rachète au club son contrat. Selon le coach, c’est pas moins de deux millions d’euros que demandait Kolomoyskyi pour une rupture de contrat. Pendant ce temps-là, Markevych n’était déjà plus payé depuis plusieurs mois. Empêtré dans le financement de la guerre et la crise économique qui en découlait, Igor Kolomoyskyi annonce la fin de ses investissements dans le club. L’avenir venait subitement de s’assombrir pour le Dnipro et ses supporters.

*Retrouvez pour chaque mercato, une infographie représentant les départs du club avec la somme d’argent reçue par le Dnipro ainsi que la destination du joueur. Le logo de la Ligue Europa vous indique si le joueur faisait partie ou non du groupe finaliste de la compétition en 2015.

Janvier-février 2016, le Dnipro fait de la résistance

En cette mi-saison 2015/2016, le Dnipro est loin de rendre les armes. Amputé de son buteur croate, de son solide milieu défensif géorgien et de sa star ukrainienne sur l’aile gauche, le Dnipro Dnipropetrovsk réalise pourtant une première moitié de saison intéressante, caracolant comme toujours derrière les deux monstres de Donetsk et de Kiev. Pourtant, les problèmes financiers continuent de toucher le club. Les affaires vont mal pour le président du club qui voit logiquement ses business atteints par la crise économique résultante du conflit. Le mercato d’hiver allait encore être une épreuve douloureuse pour le club.

Le gardien Denys Boyko, bien coté sur le marché, s’en va au Besiktas contre un chèque de 3,3 millions d’euros. Le défenseur nigérian Michel Babatunde rejoint le Raja Casablanca pour la somme d’un million et demi. En revanche Fedorchuk, Ksyonz, Danilo et Seleznyov s’en vont gratuitement. Ce mercato accouche d’un nouveau mélodrame avec le départ de Yevgen Seleznyov vers le Kuban Krasnodar, un club russe. En raison du conflit avec le voisin, les Ukrainiens voient d’un mauvais œil le départ d’un international dans un club russe. Un transfert qui plombe la carrière de Seleznyov, lui qui avait au mercato précédent accepté de rejoindre la Turquie. Encore un coup bien mal joué par Igor Kolomoyskyi qui le voit partir gratuitement en Russie.

Mai 2016, la marmite explose

L’esprit combatif de ce club était incarné par deux hommes, Ruslan Rotan le capitaine et Roman Zozulya le guerrier. Pourtant imperturbables dans la tempête qui secouait leur club, les deux figures de proue finissent par craquer en cette fin de saison 2016.

Cette histoire d’amour avec le Dnipro prend fin le 11 mai 2016 sur la pelouse du Zarya Lugansk, lors d’une demi-finale de coupe d’Ukraine. Au match aller disputé un mois plus tôt, Zozulya avait donné la victoire à son équipe en inscrivant l’unique but de la rencontre. Malheureusement, le héros local récolte un carton jaune synonyme de suspension pour le match retour. Ni une ni deux, Zozulya décide d’assister à la rencontre dans le parcage visiteur avec les ultras du Dnipro. Le Zarya inscrit rapidement un but qui préfigure d’une prolongation logique entre les deux formations. C’était sans compter sur les cinq minutes d’arrêts de jeu accordé à Lugansk, qui vient crucifier Dnipropetrovsk dans les dernières secondes de jeu.

La fin du match est des plus houleuses entre les 22 acteurs ainsi que les deux staffs. Estimant son club lésé par l’arbitre, Zozulya entre dans une rage terrible avant de quitter la tribune et de descendre sur la pelouse pour s’en prendre à l’arbitre. S’en suit un début de bagarre générale impliquant des agents de sécurité du stade, le quatrième arbitre ainsi que le capitaine Ruslan Rotan. Les deux piliers du Dnipro qu’étaient Zozulya et Rotan ont littéralement craqué en cette après-midi de mai. Les deux écopent d’une suspension. Celle de Zozulya est portée à six mois par la fédération ukrainienne. Presque un cadeau, le règlement prévoyant une suspension de douze mois en cas de recours à la force physique contre un arbitre. La sanction ne s’appliquant qu’aux compétitions ukrainiennes, l’attaquant vedette du Dnipro s’en va poursuivre sa carrière en Espagne quelques semaines plus tard. Triste fin pour l’idole locale qui termine sa carrière au Dnipro sur ces images. Évacué manu militari par des agents de sécurité.


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Le Dnipro doit vivre

Quatre jours après l’élimination en coupe d’Ukraine et le pétage de plomb de Zozulya, l’équipe retrouve son stade pour la dernière journée de championnat face à l’Olimpik Donetsk. Voyant le point de non-retour arrivé, les joueurs entrent sur la pelouse avec des t-shirts floqués « Дніпро Має Жити », à savoir Le Dnipro doit vivre. Un coup de communication qui devait interpeller le monde du football ukrainien sur le sort d’un club qui s’avançait dangereusement vers son cercueil. Les supporters de tous les clubs se mobilisent avec des banderoles similaires afin de contrecarrer les plans d’Igor Kolomoyskyi, qui avait plusieurs fois menacé de dissoudre le club. En plus des banderoles et des t-shirts, une multitude de graffitis fleurissent sur les murs de la ville. Le désespoir est visible sur les mines des supporters qui voient leurs camarades du Metalist Kharkiv tenter eux aussi de sauver leur club, en vain. Et que dire de ceux du Metalurg Zaporyzhya qui avaient lancé le fameux #SaveFCMZ avant de voir leur club disparaître à la mi-saison avec seulement quatre joueurs encore dans l’effectif.

© FC Dnipro

Juin 2016, Markevych claque la porte

Myron Markevych, l’homme qui avait emmené le Dnipro jusqu’au Narodowy Stadion de Varsovie, claque la porte en juin 2016. « Je ne vois aucune raison de continuer à travailler… gratuitement. Je n’ai pas envie de travailler encore un an dans ces conditions, à perdre les joueurs les uns après les autres. Je suis triste de quitter le Dnipro. […] Je n’ai rien à reprocher aux joueurs, ils se sont comportés avec dignité dans ces temps difficiles ». Une nouvelle page du Dnipro se tourne.

Outre l’hémorragie que constitue le départ de nombreux joueurs, celle du personnel sportif n’est pas en reste. Le départ de Markevych s’accompagne de démissions en série au sein du staff. Sergei Nagornyak, l’assistant de Markevych durant ces dernières années, indiquera plus tard dans une interview que le club lui avait formellement interdit de rester. Vengeance mal placée de la part de Kolomoyskyi qui avait visiblement hâte d’oublier le « cas Markevych ».

À l’heure actuelle, Kolomoyskyi n’a toujours pas réglé ses arriérés de paiement concernant Markevych. Lassé par les promesses en l’air du club, l’ancien coach a intenté cette année un recours devant les tribunaux afin de récupérer ses indemnités de salaires non payés. Un somme qui s’élève à 1,7 million d’euros, en plus des 1,8 réclamés pour rupture abusive de son contrat. Lors d’une interview, Markevych indiquait que le club lui avait proposé un premier versement qu’il a refusé, préférant que le Dnipro paie d’abord les salaires dus aux joueurs. « Je n’ai pas besoin de cet argent. En revanche, certains joueurs ne peuvent pas attendre. Ils ont 20-25 ans, moi j’en ai 65 ». Un geste tout à l’honneur de Markevych qui a donc servi les intérêts de ses anciens protégés jusqu’au bout.


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Été 2016, l’exode

Sur le terrain, le Dnipro sauve encore les meubles en cette saison 2015/2016 en terminant à la troisième place. Entretemps, une nouvelle tuile est tombée sur la tête du club. Quelques mois avant la fin de saison, le comité de contrôle des finances de l’UEFA avait entériné l’exclusion du club de toutes les compétitions européennes pour les trois prochaines années. Les salaires impayés ont fini par rattraper le Dnipro. La perspective de ne plus disputer de coupes d’Europe en plus de recevoir son salaire avec six mois de retard n’enchante guère les joueurs. La troisième vague de départ se prépare,mais on pourrait plutôt appeler ça un tsunami.

Pas moins de seize joueurs plient bagage pendant l’été 2016. Seize joueurs qui ne rapportent aucun centime au club. Parmi eux, douze étaient de l’aventure européenne un an auparavant. Les ruptures de contrats vont donc bon train en cet été 2016, fortement encouragées par des agents pressés de tirer leurs clients de ce guêpier.

© Oleg Doubina | Wikipedia

Cette intersaison n’en finit plus d’être cauchemardesque pour le Dnipro, qui voit également la FIFA lui tirer dessus à boulets rouges. Un nouveau couperet tombe avec une interdiction de recruter, mis à part des joueurs libres. En cause : le contentieux qui opposait depuis près de deux ans le club et son ancien coach Juande Ramos. Le technicien espagnol avait quitté le club en 2014, accompagné de son staff personnel. Un an plus tard, il déposait un recours auprès de la Fédération ukrainienne de Football (FFU) pour obtenir les arriérés de paiements. Ramos évoquait alors la somme de 900 000 € de salaires impayés le concernant ainsi que ses adjoints. La FFU lui avait donné gain de cause et avait demandé à Igor Kolomoyskyi de régler ses dettes au plus vite, en plus d’une amende de 840 000 €. Le président du Dnipro avait refusé de payer et en subit les conséquences à l’été 2016.

Les dettes n’en finissent donc plus de s’accumuler pour Kolomoyskyi qui menace encore et toujours de dissoudre le club. Le retard dans le paiement des salaires des joueurs se monte désormais à 11 mois. Lors d’une réunion avec les joueurs et le board, Kolomoyskyi leur propose une restructuration de cette dette avec un échéancier de paiement s’étalant sur cinq ans ! Une solution inacceptable pour les joueurs qui font pourtant une contre-proposition plutôt généreuse. En échange d’une annulation de 50% de cette dette, Kolomoyskyi doit s’engager à leur payer le reste immédiatement. Les joueurs sont donc prêts à renoncer à la moitié de ce qu’il leur était dû en échange d’un versement immédiat. L’homme d’affaires refuse pourtant la contre-proposition de ses joueurs. Exaspéré par le comportement de son président, le capitaine Ruslan Rotan s’en prend à lui dans la presse en disant sur un ton désespéré « Il répète tout le temps que tout va bien, que l’équipe se prépare pour la saison à venir ». Au moment de cette déclaration, l’effectif ne comptait plus que 10 joueurs sous contrat pro.

La fin de la saison 2015/2016 marque aussi les disparitions du Metalurg Zaporyzhya, du Metalist Kharkiv et du Goverla Uzhgorod. Le championnat d’Ukraine passera alors de 14 clubs à 12.

Automne 2016, PrivatBank le patient malade

À l’automne 2016, l’économie du pays continue de dévisser et la monnaie ukrainienne, le hryvnia, connaît le taux le plus bas de son histoire. La perle de l’empire Kolomoyskyi, PrivatBank, vacille alors de toute part. Avec 25 millions de clients dans le pays, l’Ukraine ne peut se permettre de voir PrivatBank déposer le bilan et laisser sur le carreau des millions de personnes ainsi que les quelque 6 000 entreprises clientes. De plus, des spécialistes de la finance prédisent le chaos économique accompagné d’une chute de 3% du PIB en cas de faillite.

Le gouvernement se saisit de l’affaire et envoie Valeria Gontareva, la présidente de la Banque Nationale, discuter avec Igor Kolomoyskyi de l’avenir de sa société. Il est question dans un premier temps de recapitaliser la banque afin de lui éviter de sombrer. Mais Kolomoyskyi se révèle ingérable dans ces négociations et rejette les demandes du gouvernement de réinjecter de l’argent dans sa banque.

Finalement, l’Ukraine choisit de nationaliser PrivatBank et n’est pas mécontente d’écarter Kolomoyskyi de ce business. En effet, depuis le changement à la tête du pays avec le départ de Viktor Yanukovych, le gouvernement avait entamé une grande campagne d’assainissement de son secteur bancaire. Les institutions peu regardantes sur la provenance des fonds de leurs clients ainsi que celles gérées par des hommes d’affaires aux réputations douteuses devaient être purgées. Ce grand ménage s’inscrivait dans la nouvelle politique anticorruption de l’Ukraine ainsi que dans les exigences du FMI pour venir en aide au pays. Le très controversé businessman aux trois passeports vient donc de disparaître du paysage bancaire. Une claque pour lui, un soulagement pour l’Ukraine.

© Julia Berezovska/ Press office NBU

Toujours à l’automne 2016, la FIFA frappe encore du poing sur la table. Cinq mois ont passé depuis la dernière sommation concernant le cas Juande Ramos et rien n’a bougé. Après l’interdiction de recrutement, c’est une pénalité de six points qui s’abat sur le Dnipro. Les six points déjà acquis face à Lugansk et Lutsk se transforment donc en un zéro pointé.

Hiver 2017, nouvelle pénalité et nouveaux départs

Après avoir sauvé la face l’année précédente, il semble clair que le Dnipro ne peut désormais se battre que pour le maintien. La FIFA revient à la charge en février avec six nouveaux points de pénalité pour le non-paiement de salaires. Douze points au total qui pèsent très lourd dans la balance en fin de championnat quand l’on sait que Dnipropetrovsk rate le maintien pour trois longueurs seulement. Parmi les départs, l’on note celui de Valery Luchkevytch au Standard de Liège. Son statut d’espoir ukrainien rapporte tant bien que mal 1,3 million d’euros aux caisses du club. Sergiy Nazarenko se retire à 36 ans tandis qu’Andriy Bliznichenko file en Turquie à Karabukspor pour 300 000 euros.

Mai 2017, le glas

Comme précisé en introduction, le mois de mai 2017 marque la fin de l’aventure pour le Dnipro avec une relégation en D2, deux ans après sa nuit à Varsovie. Difficile d’imaginer un autre sort avec un effectif raboté à chaque mercato, une interdiction de recrutement et des points de pénalité infligés. Pourtant, le Dnipro pouvait sauver sa tête grâce à une belle série de douze rencontres sans défaites après l’hiver. Malheureusement, les espoirs des supporters sont douchés à trois journées de la fin à la suite d’une défaite face au Karpaty Lviv, concurrent direct pour le maintien, lui aussi club historique passé très près du gouffre. Les derniers vestiges du club allaient bientôt disparaitre.

Juillet 2017, clap de fin

Le 18 juillet 2017, le gardien de but Denys Shelikhov quitte le Dnipro pour rejoindre un peu plus tard le club biélorusse de l’Isloch. Un départ symbolique puisque Shelikhov était le dernier rescapé de l’aventure européenne de 2015, troisième gardien à l’époque. Ainsi, deux ans après cette finale en Pologne, le livre se referme définitivement, laissant une foule de questions en suspens. L’avenir financier du club, mais aussi l’avenir sportif. En effet, la dégringolade du Dnipro n’est pas tout à fait terminée puisque la FIFA repousse le club jusqu’au troisième échelon. C’est bien en D3 que le Dnipro évolue pour cette saison 2017/2018. Avec une équipe senior aux allures de U19 (17,9 ans de moyenne d’âge), que peut espérer le Dnipro à l’avenir ? Une remontée éclaire ? Une disparition ? Un avenir sportif pour la ville qui s’écrira peut être d’ailleurs sous un autre nom.

Portrait en feu d’Igor Kolomoyskyi, la bouche remplie de billets | © ultras.org.ua

Vous avez peut-être noté dans les infographies le nom de SK Dnipro-1. Il s’agit bien d’un tout nouveau club formé cet été dans la même ville. Le 6 juillet dernier, le SK Dnipro-1 annonce son inscription officielle en « Druga Liga », la troisième division donc. Un club fondé par Yuriy Bereza, ancien sergent dans la marine soviétique qui avait ensuite commandé le bataillon de volontaires Dnipro-1 avant de rentrer au parlement. Comme vous l’avez vu précédemment, quelques joueurs du Dnipro ont préféré se joindre à l’aventure SK Dnipro-1. Les deux clubs seront donc en compétition dès cette saison au sein de cette troisième division et retrouveront même deux anciennes connaissances. Le Metalist 1925, le nouveau club de Kharkiv ainsi que le Tavriya Simferopol, club de Crimée reformé dans la ville de Beryslav. Une remontée fantastique serait la bienvenue pour ces clubs qui manquent cruellement au championnat ukrainien.

Une remontée qui occupe actuellement les esprits de tous les supporters de Dnipropetrovsk ou d’ailleurs, ceux qui n’ont jamais déserté les tribunes. De la patience et du cœur, voilà ce qu’il faudra au Dnipro pour retrouver les terrains de la D1 et les soirées européennes si chères à Footballski. Qui sait ce que l’avenir leur réserve, peut-être écrirons-nous dans quelques années « De l’enfer au paradis, la résurrection du Dnipro« .

Rémy Garrel


Image à la une : © ukr.segodnya.ua

Du paradis à l’enfer, la chute du Dnipro
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