Formé à l’OM, Anthony Ricca (Αντώνης Ρίκκα, en version hellénique) a débuté sa carrière professionnelle en Grèce, d’abord avec la sélection U19 puis avec Xanthi. Dans la troisième et dernière partie de ce long entretien, il évoque son départ pour le Red Star, son retour en D2 grecque, l’opportunité manquée au Royaume-Uni et sa reconversion.

Lire aussi : la partie 1 et la partie 2 de l’interview.

À la fin de la saison 2012-2013, l’AEK chute en D3, et tu reviens en France en signant au Red Star. Pourquoi ce choix ?

D’un côté, mon objectif personnel de jouer, je l’ai réalisé. J’ai été influent, j’ai aidé mon équipe à gagner des matchs en étant un joueur important. Mais de l’autre, l’AEK était tombé administrativement et sportivement pour la première fois, et je l’espère la dernière, de son histoire. Honnêtement, je n’étais pas bien. J’ai passé un été à me demander ce que j’avais fait de mal. En même temps, en Grèce, il y a une loi qui permet à un club relégué en amateur de « nettoyer » ses dettes. J’ai deux ans de contrat, les deux plus importants dans ma carrière, qui n’ont jamais été payés. Financièrement, tu le sens bien passer, on va dire. Là, ils ont rectifié cette loi.

Quand tu signes au Red Star, tu as évoqué le côté historique du club, un peu comme l’AEK. C’est un aspect qui t’a séduit ?

Quand j’ai signé au Red Star, j’avais des propositions en D1 en Grèce, mais j’étais tellement marqué par ce qui s’était passé à l’AEK… Après la descente, les supporters nous ont chassés. Le soir, on avait dormi dans d’autres maisons que les nôtres, parce qu’il y avait une atmosphère dangereuse. Je suis allé en France parce que j’avais vraiment envie de changer d’air. Je voulais oublier, zapper, et aller sur quelque chose d’autre. Le Red Star s’est présenté, et pendant deux ans, je n’avais pas eu de salaire, donc j’avais besoin, financièrement, d’être sûr d’être payé. Ma première fille allait naître, donc j’y suis allé. En plus, c’était un club historique, à Paris. Le discours du président, M. Haddad, m’avait séduit, tout comme la présence de la directrice Pauline Gamerre, qui était de Marseille.

« J’aurais pu insister, trouver une solution pour baisser mon salaire et rester au Red Star, et connaître autre chose, puisque l’année d’après, ils sont montés en Ligue 2. J’ai préféré rentrer en Grèce. »

Tu n’es resté qu’un an en France, avant de revenir en Grèce. Le pays te manquait ?

J’étais habitué à la Grèce. Et puis, il y a eu la naissance de ma fille, avec également l’adaptation de ma femme grecque qui ne parlait pas français. Donc pendant six mois, c’était dur, parce que je devais m’occuper de tout, et les entraînements en France sont plus longs. Le club attendait beaucoup de moi, et moi aussi j’attendais beaucoup de moi. Mais je ne me suis pas mis dans les conditions qu’il fallait. Je n’ai pas été performant pendant ce semestre, et je me suis blessé. Les six derniers mois étaient un peu meilleurs. Et je suis rentré en Grèce parce que la première division grecque me manquait. J’avais envie de retrouver les stades pleins, de jouer contre de gros clubs. Le National est un championnat très relevé, où je n’ai pas fait la différence. Mais je n’ai pas été réaliste : j’aurais pu insister, trouver une solution pour baisser mon salaire et rester au Red Star, et connaître autre chose, puisque l’année d’après, ils sont montés en Ligue 2. J’ai préféré rentrer en Grèce, et malheureusement, je n’ai pas trouvé de club en D1. Je me suis tourné vers la D2, en faisant tout pour être dans des clubs qui jouaient la montée. Ce fut un mauvais coup tactique.

Sous les couleurs de l’AEK, Anthony Ricca aura tout connu, y compris la faillite © Intime.

Tu signes donc à Aiginiakos pour ton retour en Grèce…

Là-bas, il y avait de très bons joueurs. Moi, je faisais attention, et je cherchais des garanties financières après l’épisode de l’AEK. C’était un petit club, mais avec une très belle équipe. Je me suis dit que ça pouvait marcher. On a bien commencé, avant de finir par jouer les dans les play-downs. J’avais aussi des obligations concernant le service militaire grec, donc je cherchais un club qui pouvait m’aider vis à vis de ça. Personnellement, j’ai fait une très bonne saison, j’étais bien dans mes baskets. Mais l’équipe a été reléguée. Le président avait de l’argent, et il avait dit que ceux qui voulaient rester en troisième division pouvaient avoir des salaires en avance, mais je n’ai pas voulu rester, car c’était très loin de mes ambitions de rejouer en D1. J’avais confiance en moi, j’avais de l’expérience, et j’ai réussi à trouver l’équilibre avec mon genou. J’étais meilleur que quand j’étais à l’AEK, mais je n’évoluais pas dans des clubs de ce niveau, ce qui était contradictoire.

D’ailleurs, tu rejoins Chania, toujours en D2, pour la saison 2015-2016.

C’est compliqué de trouver qui joue la montée, parce que tous la jouent (rires). Je vais là-bas, et la saison se passe bien, malgré une blessure en deuxième partie de saison. Mais on n’a pas joué la montée. Au début, c’était bien, mais il y a eu des problèmes financiers avec le président. J’arrive donc à 29-30 ans, en sortant de deux saisons de D2 où les clubs ne te paient qu’une partie. Donc je me suis dit que c’était quitte ou double : j’ai décidé de partir en essai à Angleterre, quitte à jouer dans une petite catégorie. J’y étais allé en préparation avec l’AEK, et j’avais adoré. Si ça passe, ça passe, et sinon, ça casse…

Tu es allé où, du coup ?

J’y suis allé, et ça a cassé (rires). J’ai contacté un agent, et je me suis retrouvé à Accrington Stanley, dans la région de Manchester. On me disait que j’allais signer le lendemain, mais je n’ai jamais signé… Je suis resté tout l’été là-bas, et ça se passait bien, parce que j’étais en bonne forme. À cette période, les salaires en D2 grecque étaient plus petits qu’avant, donc je me disais qu’il valait mieux prendre un salaire identique dans une petite division anglaise, où j’adore l’ambiance. J’aime réaliser mes rêves, et j’en avais un avant d’arrêter : jouer en Angleterre. Je rentre en Grèce, et je me retrouve, sur la fin du mercato, avec plein de propositions de clubs de D2 qui jouent la montée. J’ai refusé, et en octobre-novembre, je suis allé en Écosse pour faire des essais payants destinés aux joueurs libres que tu trouves sur Internet. Je me sentais super bien, et j’étais décidé à aller au bout du truc.

Je fais les essais, et je suis élu meilleur joueur au final, même si je n’étais pas avec des phénomènes. Le lendemain, Kilmarnock, en première division écossaise, me met à l’essai pendant une semaine. Ça se passe très bien, sauf un jour où, sans que je ne sache trop pour quoi, je n’étais pas dans le coup. À la fin, l’agent attendait une offre, mais ils n’en ont pas fait. Donc je rentre à Rhodes, auprès de ma femme. En décembre, l’agent me rappelle, pour me dire qu’une formation en Irlande du Nord commençait sa préparation en janvier, celle de Derry City, qu’ils allaient faire les tours préliminaires de Ligue Europa, et qu’ils cherchaient un n°6 expérimenté. J’ai dit que je venais. J’y suis allé, et ça a été mon dernier essai dans une équipe professionnelle. Je me suis dit que si je trouvais un truc, l’objectif serait rempli, et dans le cas contraire, il fallait regarder la vérité en face et arrêter. Je préférais ça à retourner en D2 grecque.

Après une pige au Red Star, Ricca est revenu en Grèce, en deuxième division © Intime

J’ai adoré cette expérience, car l’endroit était pas mal, et j’adorais leur mentalité : ils se donnent à fond tous les jours. L’essai s’est très bien passé, mais je me suis rendu compte qu’ils avaient pris quatre milieux défensifs en test lors de la première semaine pour une place. J’ai bien aimé, car il y avait une espèce d’instinct de guerrier. J’ai fait un jour d’entraînement à fond, et l’entraîneur est venu me voir à l’hôtel pour me dire que la semaine suivante, on allait aux Pays-Bas, et que j’étais celui qui était choisi, mais qu’il ne fallait pas que je le dise. Donc je pars avec l’équipe, et je me dis qu’on est sur la bonne voie. On fait un amical là-bas, dans lequel je rentre à la mi-temps alors qu’on est menés 1-0. On gagne 2-1, je fais deux passes décisives. Là-bas, c’est comme en France : ceux qui signent doivent chanter devant tout le monde au restaurant. Le capitaine me dit de chanter, et je lui dis que je n’avais pas encore signé. Le lendemain, à l’hôtel à Rotterdam, le coach m’appelle avec son adjoint. J’y vais en pensant qu’ils vont m’annoncer qu’ils me font une offre. Finalement, ils me disent que non, et qu’ils n’en feront pas. Là, je n’ai rien compris. Pour la première fois de ma carrière, j’ai dit au coach qu’il se trompait. Et c’est comme ça que ma carrière s’est arrêtée. Un truc de malade.

Mais ce n’est pas fini : je remonte dans ma chambre, et ma femme m’appelle. Elle me dit, en même temps, qu’elle est enceinte. Elle m’a demandé pourquoi je ne réagissais pas, mais on venait de m’annoncer que je n’allais pas signer, alors que, tous les jours, je lui disais que j’étais sur la bonne voie. À l’arrivée, il y a deux nouvelles qui te disent qu’il faut faire tes affaires et rentrer à la maison, parce qu’il y a une nouvelle vie à vivre. Avec une fille de trois ans et ma femme enceinte, seule chez ses parents à Symi, je ne pouvais pas bourlinguer dans toute l’Europe pour réaliser mon rêve. Donc je suis rentré.

C’est pour ça que tu signes dans le petit club de Ialysos ? Pour initier l’après-carrière ?

Je pouvais continuer à jouer en D2, mais j’ai rencontré le président de Ialysos, qui est toujours mon ami, et je lui ai expliqué ma situation. Il m’a dit de rester jouer là pendant quatre mois. C’est juste à côté de Symi, et ça nous permettait de trouver notre maison. À partir de là, je joue au football pour avoir un petit boulot et m’entretenir, afin de me préparer à côté.

Après ça, tu signes à Symis et Rhodos. Pour garder la forme, en gros ?

Là, je commence à faire mes premiers transferts et à me reconvertir en tant qu’agent, en prenant une licence. Je joue en amateur, mais je suis déjà dans le management. Ma carrière professionnelle s’est arrêtée en Irlande du Nord, à Derry City.

Le choix du management s’est fait naturellement ?

Non, pas du tout (rires). À la fin de ma carrière, je savais que je voulais rester dans le football, mais je ne savais pas comment. J’étais plutôt tourné vers une académie, ou ce genre de choses, car j’ai aussi entraîné des jeunes à Rhodes. Mais ça s’est présenté par hasard. Dans les mois où je cherchais un club en Angleterre, j’étais rentré à Marseille pour faire quelques papiers. J’ai rencontré Christophe Copel, mon associé actuel et qui était avec moi en jeunes à l’OM, qui était déjà dans le métier via une société belge. On a gardé contact, et c’est comme ça qu’est née l’idée de créer notre société. Là, on s’est développé, mais on est toujours en phase de construction. Ça fait un peu moins de trois ans qu’on a commencé.

Sur la fin de son parcours, Ricca a pu goûter au côté champêtre de la D2 © Intime

Le fait que tu sois franco-grec et que tu aies longtemps joué en Grèce doit aussi aider les joueurs que tu conseilles…

Moi, vu que j’ai joué toute ma carrière ici, soit presque dix ans, je sais tout. Quand un joueur a des problématiques, je sais les résoudre, parce que je sais comment ça marche. C’est ça, la différence.

Si tu reviens un peu sur ta carrière, ta grave blessure à tes débuts à l’AEK constitue-t-elle ton principal regret ? Tu aurais pu continuer la sélection jusqu’aux A, par exemple…

Vu comment les choses étaient parties, oui. La plupart des gars avec qui j’étais en Espoirs sont allés jusqu’aux A. Et bien sûr que cette blessure m’a bloqué. Mais ce n’est pas un regret. Ce serait même une de mes forces, et je ne le changerais pour rien au monde. Pour ma vie, c’est une bien meilleure leçon que si j’avais joué en équipe nationale. Tu fais une grosse carrière, ok, et tu fais quoi après ? Moi, j’ai tout vécu dans le football. Avec mon histoire un peu spéciale, je me rends compte que j’ai joué dans toutes les catégories en Grèce, sauf la sixième division.

Comment expliquerais-tu la mauvaise perception du championnat grec à l’extérieur du pays ?

Les joueurs, quand ils entendent parler de la Grèce depuis la crise, ils croient qu’ils vont arriver et que ça sera dramatique. Il y a beaucoup d’histoire d’impayés, oui, mais en 2020, il y a très peu de clubs qui ne paient pas en première division. Si le joueur fait son contrat FIFA comme il faut, il récupérera son argent. C’est dommage de mettre tout le monde dans le même panier, parce que tu as de supers clubs. Ça peut être l’opportunité pour un joueur de Ligue 2 de rebondir et d’aller faire une saison ou deux dans un club de milieu de tableau, et peut-être d’aller dans un grand club grec et de jouer l’Europe ensuite, comme beaucoup de Français l’ont fait. Ils se bloquent sur le fait de rester en France par peur de ne pas être payés. C’est du passé ça. Le salaire, tu le recevras ! Oui c’est différent, oui c’est spécial. Sans me faire de la pub, si tu es conseillé par la bonne personne qui sait où tu peux aller, et où tu ne peux pas aller, ça peut être une superbe opportunité.

« Pour moi, Kostas (Mitroglou) est le meilleur attaquant grec de notre génération »

Pour terminer, je dirais que mentalement, la France est tellement bien organisée, et tant mieux, que le joueur français, une fois qu’il a signé pro, arrête d’avoir faim. Tu es pro, tu as ton club et ton rythme, mais tu peux aussi toucher le chômage quand tu es libre. C’est bien, et c’est la société française. Mais d’un côté, tu n’es plus exigeant avec toi-même, et ces joueurs n’arrivent pas à sortir de leur zone de confort. Les Sud-Américains, les Africains, ou encore les joueurs d’Europe de l’Est, quand ils arrivent en Grèce, tu sens une grosse différence. Le mec vient pour s’imposer, créer quelque chose, pas pour récupérer un meilleur salaire en net comme certains Français. Ce qui les intéresse, c’est tout ce que peut leur offrir le club, mais pas ce qu’eux peuvent offrir au club. Car si on les fait venir, c’est pour qu’ils fassent quelque chose sur le terrain.

Quels sont les joueurs avec qui tu as joué en Grèce et qui t’ont le plus marqué ?

On ne va pas citer Rivaldo et compagnie, parce qu’ils sont connus. Mais je peux parler d’Athanasios Kostoulas, qui était à l’Olympiakos avant d’être à Xanthi avec moi. C’était un super professionnel mais aussi très humble, et il m’a vraiment marqué. Ignacio Scocco et Ismael Blanco, aussi, qui sont méconnus en France. Blanco, c’est un des meilleurs buteurs partout où il est passé. Ici, en Grèce, pour les fans de l’AEK c’est comme Drogba à Marseille. Ils l’aiment, car il a marqué plein de buts importants. Et c’est un très bon ami à moi. Il est simple en dehors du terrain, mais c’est un killer sur la pelouse. Scocco joue à River Plate, et a été en sélection d’Argentine, où il a claqué un doublé sur sa seule sélection. S’ils étaient Grecs, les deux auraient été des joueurs majeurs de la sélection. Je terminerai par un petit clin d’œil à Rafik Djebbour. C’est un attaquant qui a fait les beaux jours de l’AEK et de l’Olympiakos, en faisant une Coupe du Monde avec l’Algérie. Comme moi, il est formé en France, et on a fait nos carrières à l’étranger.

Pour finir, on peut évoquer le cas de Kostas Mitroglou, que tu connais bien car tu as joué avec lui. Vu que tu es Marseillais, comment expliques-tu son échec à l’OM ?

Pour moi, Kostas est le meilleur attaquant de notre génération en Grèce, et l’un des meilleurs en Europe. L’autre fois, j’ai vu des statistiques qui disaient que c’était l’attaquant le plus efficace au club ces dernières années par rapport au temps de jeu. Ce que que les gens adorent, à Marseille, c’est un mec qui mouille le maillot. Kostas, lui, a un style nonchalant. Et ça ne l’a pas aidé. Benedetto, c’est exactement ce que les Marseillais veulent : un mec qui ne lâche pas l’affaire. Sur certains matchs, c’est comme si Kostas n’était pas là, mais il peut claquer un but. C’est pour ça que ça n’est pas passé à l’OM : il aurait dû être un peu plus dans l’agressivité. C’est ça qui lui a manqué. Mais ses qualités, pour moi, restent les mêmes. C’est une personne réservée, et il n’aime pas trop discuter. Dans la presse, ils ne l’ont pas aidé non plus. Ça a envoyé dur, et les gens sont influencés. OK, ça n’a pas marché, parce qu’il n’a pas été fantastique à l’OM, mais les chiffres sont là. Donc il faut se poser les bonnes questions.

Propos recueillis par Martial Debeaux.

Image à la Une : © Intime

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