Le football dans les RSS : #65 le Kirghizistan – Depuis l’indépendance

Mathieu
Mathieu - Publié le 18 mai 2018

À moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) Républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Nous attaquons la dernière ligne droite avec les pays d’Asie Centrale et le Kirghizistan pour l’avant-dernière République de notre périple.

Lors du précédent épisode de cette série sur le Kirghizistan, nous avons pu discuter avec l’international kirghiz, Edgar Bernhardt, footballeur et parfait trait d’union entre la République soviétique socialiste du Kirghizistan et le Kirghizistan indépendant. Il a d’ailleurs évoqué avec nous le renouveau du foot de son pays à travers l’équipe nationale, mais aussi grâce à la prise de conscience tardive de la fédération sur la nécessité de la professionnalisation et l’importance de la formation pour l’avenir. Malgré tout cela, comme nous allons le voir ensemble, le football kirghiz reste très loin de ses voisins ouzbeks, tadjiks ou kazakhs. Les Caucasiens sont arrivés au Turkestan avec le football et ils sont partis avec.


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Dès août 1991, le pays fait un premier pas vers l’indépendance avec le changement de nom de la petite République socialiste soviétique du Kirghizistan en République du Kirghizistan. La capitale Frunze devient Bichkek et le parti communiste est rayé de la carte politique du pays. Mais, c’est finalement un jour avant la chute de l’URSS, le 25 décembre 1991, que le Kirghizistan obtient son indépendance totale. Comme un cadeau venu de la Steppe, pour la première fois depuis près de 65 ans, les Kirghizes retrouvent une totale autonomie ; eux, les nomades. Dernière et importante étape, c’est en mars 1992 que le Kirghizistan est officiellement reconnu par les Nations Unies, la République d’Asie Centrale gagne sa place sur l’échiquier international.

Comme nous l’avons vu dans les épisodes précédents, les Russes sont venus par vagues successives coloniser le pays sous l’ère soviétique. Mais avec l’indépendance, c’est le mouvement inverse qui débute. Petit à petit, les Caucasiens quittent la petite république devenue bien moins attractive que par le passé. Bichkek, elle aussi, change. Les infrastructures restent, mais la culture russe qui infuse depuis tant d’années se dilue de plus en plus. Alors minoritaires dans le pays, les Kirghizes deviennent vite majoritaires, représentant de nos jours 60% de la population pour seulement 20% de Russes. La culture russe est de plus en plus rejetée par les gouvernements qui se succèdent à la tête du Kirghizistan. C’est la culture traditionnelle nomade, ou semi-nomade, qui fait son grand retour, adaptée aux changements du 20e et 21e siècle – téléphoner ou surfer sur Internet à partir d’une Yourte dans la steppe est tout à fait envisageable de nos jours. Son football, lui aussi, est affecté par ces changements. En effet, ce sport importé n’étant pas partie prégnante de la culture nomade dominante, les stades se vident et les grandes foules acclamant l’Alga Furenze lors de ses épopées ne sont plus qu’un lointain souvenir. Petit à petit, le football kirghiz se meurt, le silence s’empare du jeu et il faut attendre les années 2010 pour retrouver un goût d’antan.

Un championnat post-soviétique confidentiel

L’indépendance n’a donc pas aidé le championnat kirghiz à émerger. Déjà cantonnés aux ligues inférieures soviétiques, les clubs kirghizes, avec un soutien populaire moindre, des infrastructures vieillissantes, un manque cruel de liquidités et la fuite des meilleurs joueurs, vivent une longue période d’oubli. Notons tout de même l’émergence de nouveaux clubs comme le FK Abdish-Ata, le FK Kokart ou l’important Dordoi Bichkek (formé sous le nom de Dordoi-Dynamo Naryn). Pour le reste, les clubs sont des réminiscences d’anciens clubs du temps de l’URSS. L’Alga Frunze devient l’Alga Bichkek (puis SKA-PVO Bishek), l’Alay devient l’Alay-Osh-Prim avant de fusionner avec le Dynamo Alay et finalement redevenir l’Alay, l’ancien FK Instrumentalschchik/Selmashevets Bichkek devient le Rotor Bichkek. Bref, un bordel sans nom, comme vous pouvez le constater. De plus, les clubs apparaissent, changent, fusionnent, disparaissent et finalement réapparaissent comme par magie, comme c’est le cas pour l’historique Alga Bichkek.

Vous comprendrez donc que dans ces conditions instables, il est difficile pour un championnat de gagner en maturité et ainsi s’exporter dans la région. Surtout lorsqu’il ne réunit que six à huit équipes en première division. Déjà derrière le football ouzbek, turkmène ou tadjik lors de la période soviétique, le football de clubs de la jeune République en est à des années-lumière jusque dans les années 2000. Les footballeurs ouzbeks et tadjiks vont être le plus grand contingent étranger du championnat et des joueurs majeurs dans les clubs de la Capitale les accueillent, avant que les joueurs africains face leur apparition au tournant de l’année 2010/ Le tout poussé par la fédération kirghize cherchant à instaurer plus de professionnalisme en naturalisant des joueurs étrangers avec une expérience d’un niveau un peu plus élevé.

Vous lisez ces lignes et vous vous posez maintenant avec justesse la question : « Mais sinon comment fonctionne ce championnat ? ». Alors, c’est très simple. Le championnat de première division est composé de huit à six équipes selon les années et se joue entre le printemps et l’hiver, de mars à novembre. Oui, cela fait long quand il n’y a que huit équipes avec des derbys chaque weekend. Le dernier du classement, à la fin de la saison, est relégué en deuxième division. La seconde division, elle, se dispute avec un nombre approximativement inconnu d’équipes, mais avec la constance de voir la réserve du Dordoi Bichkek à coup sûr. Ce deuxième échelon se divise en deux groupes, Nord et Sud. Petite astuce, tout de même, jusqu’en 2010, il était fréquent que le championnat de seconde division sud ne se joue pas par manque d’équipes engagées.

Un trio qui règne sur le football national

Revenons à nos moutons et à la première division. Le champion en titre reçoit une belle petite coupe et se qualifie pour le premier tour qualificatif de l’AFC Cup, un tour que peu de clubs kirghizes ont su passer dans l’histoire de compétition. Entre une claque à Erbil, une défaite serrée à Akhal, un nul éliminatoire face au Benfinca de Macau ou encore une désillusion face au Vaksh, nous pouvons toujours trouver quelques petits exploits kirghizes ; comme l’Alay réussissant à atteindre la phase de groupes de l’AFC Cup, en 2014, et parvient même à obtenir les premiers points d’un club kirghiz dans la compétition avec son match nul, à Osh (deuxième ville du pays), face aux Bahreïnis d’Al-Riffa. L’exploit s’arrêtera là.

Le championnat est globalement dominé depuis sa création post-indépendance par trois clubs majeurs. Le plus vieux, l’Alga Biskek, avec ses cinq titres de champion, l’Alay Osh, candidat plus récemment avec quatre titres, et enfin l’ogre aux neuf breloques, le Dordoi Bichkek, n’ayant laissé qu’un titre entre 2004 et 2013. Les autres clubs se partageant les miettes laissées dans la steppe. Ces trois clubs ont connu tour à tour leur période faste. L’Alga Bichkek, tout d’abord, de 1992 à 2002, puis le Dordoi Bichkek, de 2003 a 2013, et enfin l’Alay Osh, de 2013 à nos jours. Ce dernier semble d’ailleurs être le plus à même de relancer le football kirghiz sur la scène continentale, le tout emmené par son attaquant Alia Sylla, joueur guinéen passé par le Pamir Douchanbé et actuel quadruple soulier d’or de la Shoro Top League.

Les joueurs africains jouent d’ailleurs un rôle prépondérant dans la petite montée en puissance des clubs kirghizes lors des dix dernières années. A la fin des années 2000, ces derniers arrivent dans le championnat et apportent une nouvelle dimension au faible niveau local. Ça sont d’abord les prophètes ghanéens David Tetteh et Daniel Tagoe qui arrivent au Dordoi et sont naturalisés dans la foulée pour jouer sous les couleurs du Kirghizistan, puis les Sénégalais et les Guinéens comme Alia Sylla. Il faut noter aussi l’apparition de quelques footballeurs pakistanais ou encore d’autres venant d’ex-Yougoslavie. Mais le championnat reste tout de même peu attractif et 80% des effectifs sont constitués de joueurs kirghizes. Il est intéressant que dans toute son histoire ancienne ou plus récente, le football kirghiz a toujours eu besoin d’une influence extérieure pour exister. Les Russes tout d’abord, puis les Africains ou encore aujourd’hui avec les Européens. Comme si ce sport ne pouvait pas s’enraciner sur ces terres nomades hostiles et qu’il ne pouvait se suffire à lui-même pour le moment.

L’incroyable ascension des Faucons Blancs

Malgré tous ces obstacles, il existe tout de même une grande réussite dans ce football – certainement la seule de ces trente dernières années. Une réussite due principalement à un duo russe, deux sélectionneurs, Serguey Dvoryankov et Alexander Krestinin, qui depuis 2012 ont remis le football kirghiz sur la carte du football.  « On discute beaucoup avec le sélectionneur (Krestinin, NDLR.). Il est très ouvert et fait un travail remarquable. J’avais eu des contacts avec la fédération déjà en 2011, avant l’arrivée de Dvoryankov, mais ça n’avait pas abouti, car il n’y avait rien de vraiment organisé à la fédération. Puis, il y a eu un président, les moyens ont été mis, on a apporté un peu de professionnalisme et tout a changé. » nous explique ainsi Edgar Bernhardt.

© Табылды Кадырбеков

En 2012, la sélection kirghize flirte avec les abysses du classement FIFA, à la 199e place derrière la Nouvelle-Calédonie, le Suriname ou le Bangladesh. C’est alors que Sergey Dvoryankov arrive comme homme providentiel. Il fait un constat simple ; l’équipe, avec ses éléments actuels, est trop peu développée pour pouvoir espérer quoi que ce soit dans le haut niveau régional. Avec le président de la fédération, il va donc, comme première étape, afin de donner une solide base à son équipe, naturaliser les Ghanéens Tetteh et Tagoe, et faire venir en équipe nationale des Russes et Allemands aux origines kirghizes. Cette première étape va permettre au Kirghizistan de gagner une cinquantaine de places sur la scène mondiale en deux ans seulement. Déjà un bel exploit. Dire que l’équipe nationale n’a pas existé entre l’indépendance et le début des années 2010 serait un peu rude, mais pas loin de la triste réalité affichée. Car, il faut tout de même rappeler qu’en 2006, le Kirghizistan obtient le droit de participer à l’ELF Cup (ancêtre de la Coupe du Monde de la Conifa des fédérations non reconnues par la FIFA) et après une phase de groupes ponctuée par une défaite face à Zanzibar, et deux victoires face à la Gagauzia et au Groenland, les Kirghizes se font battre lors des prolongations par la Crimée en demi-finale. En dix ans, le football kirghiz revient de très loin.

En 2014, le contrat de Dvoryankov n’est pas renouvelé pour de sombres questions d’argent et une grosse dérouillée 7-1 face au Kazakhstan. C’est alors Krestinin qui prend la relève et entame la deuxième phase du projet. Après la naturalisation vient le temps de l’intégration. Krestinin discute beaucoup avec ses internationaux, il demande conseil sur la formation, sur les entraînements dans les clubs européens, chez les Allemands principalement. Avec la fédération, il crée des programmes d’accompagnement pour les jeunes joueurs locaux. La mayonnaise prend doucement et si jusqu’en 2017 les résultats restent en dents de scie, des prestations encourageantes sont à noter face à l’Australie (défaite 2-1, en 2015, à Bichkek), des victoires symboliques face à la Jordanie ou le Kazakhstan. Bien que certains incidents de parcours existent, comme une lourde défaite 6-0 face à l’Iran.

Mais c’est la campagne pour les qualifications pour l’AFC Asian Cup, en 2017, qui révèle tout le travail de fond effectué depuis maintenant cinq ans. Un parfait mélange entre jeunes talents locaux mieux formés, joueurs naturalisés expérimentés et Kirghizes de l’étranger, qui permettent au pays de faire bonne figure ; le tout avec un football simple, mais efficace. Avec seulement une défaite en cinq matchs dans un groupe composé de l’Inde, Myanmar et Macau, le Kirghizistan dut, ce 27 mars 2018, jouer un match décisif face à l’Inde pour rejoindre les phases finales de l’AFC Asian Cup, à Dubai, en janvier 2019.

C’est dans un vieux Spartak Stadium de Bichkek rempli comme jamais que le Kirghizistan profite de la maladresse des Indiens pour s’imposer 2-1 et laisse éclater sa joie. Sa fierté. La petite république d’Asie Centrale se qualifie alors pour la première compétition continentale officielle de son Histoire. Elle y retrouvera  la Chine, la Corée du Sud et les Philippines. Un groupe complexe, mais le pays du Kok Boru, maintenant classé à la 75e place du FIFA Ranking, compte bien ne pas s’arrêter en si bon chemin. L’objectif affiché est de sortir de ce groupe et de rêver. Alors, qui sait jusqu’où iront Edgar Bernhardt et ses coéquipiers ?

Mathieu Pecquenard


Image à la une : MARK GRAHAM / AFP

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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