Gyula Grosics s’est éteint il y a cinq ans jour pour jour, le 13 juin 2014. Principalement connu pour avoir été le dernier rempart du « Onze d’Or » hongrois, l’emblématique gardien s’est toujours dressé en farouche opposant au régime socialiste durant la Guerre froide, ce qui n’est pas allé sans lui causer certaines mésaventures. Retour sur le parcours – mouvementé – d’un insoumis.

Nous sommes le 25 mars 2008. A moins de deux mois du début de l’Euro austro-suisse, les sélections nationales peaufinent leur préparation avec des rencontres amicales. En France, les amoureux de ballon rond pleurent Thierry Gilardi, décédé des suites d’un arrêt cardiaque. Le même jour, en Hongrie, une scène curieuse attire l’attention des observateurs. Ferencváros profite de la trêve internationale pour accueillir Sheffield United au stade Flórián Albert. A la lecture de la feuille de match, un détail interpelle : le joueur titularisé dans le but par János Csank se nomme… Gyula Grosics. S’agit-il du dernier rempart du légendaire « Onze d’Or » des années 1950 ? Oui, c’est bien lui. Au coup d’envoi, le gardien octogénaire (82 ans) prend place dans la cage budapestoise. Il y reste une poignée de secondes, avant d’être suppléé par Ádám Holczer et de sortir sous l’ovation du public. Ça y est, Grosics a exaucé son vœu le plus cher : porter le maillot de son club de cœur. 46 ans après avoir mis un terme à sa carrière.

L’ascension éclair de la « Panthère noire »

Cet hommage pour le moins original ne dénote pas au regard de la vie de Gyula Grosics, dont le parcours ne peut certainement pas être assimilé à un long fleuve tranquille. Tout commence dans la ville minière de Dorog, où Gyula naît le 4 février 1926. Sa famille dispose de revenus modestes, habite une maison sans eau courante et son père, forgeron de métier, souhaite le voir devenir prêtre. La Seconde Guerre mondiale vient cependant bouleverser l’existence du jeune homme. Du haut de ses 18 ans et en raison de son appartenance à l’organisation Levente, il doit partir travailler en Autriche en 1943. A son retour, le club local du Dorogi Bányász le sollicite afin d’occuper le poste de gardien, le titulaire habituel n’étant pas revenu du front. Et c’est d’ici que l’un des plus grands portiers de tous les temps va prendre son envol.

Après un passage par le MATEOSZ, Grosics rejoint le Honvéd en 1950. Tout sauf un hasard, car le pouvoir en place souhaite alors rassembler les meilleurs joueurs au sein du club de l’Armée, qui se met à empiler les titres de champion de Hongrie. Et si Ferenc Puskás et Sándor Kocsis affolent les compteurs en attaque, leur gardien sait lui aussi se mettre en évidence. Celui que l’on surnomme la « Panthère noire » en raison de sa tenue sombre – alors assez inhabituelle chez les gardiens – est impérial sur sa ligne et prompt dans ses sorties. Il n’hésite d’ailleurs pas à s’aventurer loin de sa surface de réparation pour couper les offensives adverses et être le premier relanceur de son équipe. Ce qui, à l’époque, est révolutionnaire.

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Gyula Grosics collectionne les succès en club, mais c’est avec sa sélection nationale qu’il parvient à véritablement tutoyer les sommets. Dirigé par Gusztáv Sebes, le « Onze d’Or » écrase tout sur son passage entre 1950 et 1954 (quatre années d’invincibilité, 33 victoires d’affilée). Les Magyars s’offrent un titre olympique à Helsinki (1952), humilient les Anglais à Wembley (1953) et débarquent au Mondial 1954 avec un statut de très sérieux prétendant au sacre. La Hongrie se hisse jusqu’en finale mais s’incline, à la surprise générale, face à la RFA (3-2). Ce « Miracle de Berne » marque le début des ennuis pour le gardien budapestois, pas forcément irréprochable au cours de cette rencontre.

Le « Miracle de Berne », point de départ du calvaire

A leur retour au pays, les finalistes malheureux de la Coupe du Monde sont confinés dans un immeuble, sans avoir la possibilité de voir leurs proches. Officiellement, le régime cherche à les protéger, un vaste mouvement populaire ayant éclaté un peu plus tôt. Mais l’intention de Mátyás Rákosi, le secrétaire général du Parti des Travailleurs hongrois, serait plus ambiguë. « Il nous a tenu un petit discours, du genre : c’était une défaite, ça peut toujours arriver, s’est remémoré Grosics en 2010, à l’occasion d’un entretien accordé au Süddeutsche Zeitung. Lors de la prochaine Coupe du Monde, on fera mieux. Jusque-là, personne ne doit craindre de représailles. Et c’est exactement à ce moment que la plupart des joueurs de l’équipe commencèrent à avoir peur. Car c’était bien là une menace non dissimulée. » 

Le « Onze d’Or » avant le coup d’envoi de la finale de la Coupe du Monde, en 1954. © Schirner Sportphoto / DPA Picture-Alliance

Cette menace concerne particulièrement la « Panthère noire », dans le collimateur suite à sa prestation moins brillante qu’à l’accoutumée en finale. Accusé d’espionnage en décembre 1954, le gardien hongrois est assigné à résidence. L’administration ne lui laisse que peu de répit, tandis que son père perd son travail. Grosics est néanmoins relaxé quinze mois plus tard, faute de preuves. De quoi inciter ce farouche opposant au régime socialiste à partir en exil lorsqu’éclate l’insurrection de novembre 1956 ? Au moment où les chars soviétiques investissent les rues de Budapest, le natif de Dorog est à l’étranger avec le Honvéd, et la plupart de ses coéquipiers refusent effectivement de rentrer au pays. Puskás file au Real Madrid, Kocsis et Czibor s’engagent avec le FC Barcelone. Mais le portier retourne finalement en Hongrie, à l’instar de Bozsik, Budai et Lóránt.

En 1956, l’impossible exil

A vrai dire, Grosics – dont la maison a servi de planque pour les armes des rebelles durant l’insurrection –  ne peut pas mettre les voiles à cause de son trouble passé. Le pouvoir détiendrait des documents prouvant qu’il a été, de 1944 à 1945, volontaire au sein de la division SS Hunyadi Páncélgránátos Hadosztály, qui a combattu les Soviétiques. Or, selon les termes employés dans le traité de Paris, les volontaires de cette division sont considérés comme étant des « criminels de guerre. » Impossible, avec cette étiquette, d’espérer vivre à l’Ouest. Revenu en 1957, l’emblématique dernier rempart doit se trouver un nouveau point de chute. Lui souhaite ardemment rallier Ferencváros, club populaire et contestataire qu’il chérit tant. Mais les dirigeants politiques s’y opposent fermement et l’envoient plutôt à Tatabánya. C’est avec cette modeste formation que l’ancien portier du Honvéd évolue jusqu’en 1962, date à laquelle il décide de raccrocher.

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C’est donc plusieurs décennies plus tard que Grosics a enfin pu étrenner la tunique de Fradi. Entre temps, l’ex-gardien a accompli une modeste carrière d’entraîneur l’ayant notamment conduit sur le banc de la sélection du Koweït, s’est présenté aux élections législatives de 1990 et est devenu un soutien affirmé du Fidesz de Viktor Orbán. Une rumeur raconte qu’il aurait refusé, en 2009, de recevoir la plus haute distinction de la ville de Budapest au prétexte que cette décoration aurait également été remise à Joseph Staline plusieurs années auparavant. Même si elles lui ont parfois porté préjudice, Gyula Grosics est donc resté fidèle à ses convictions. Jusqu’à son dernier souffle.

Raphaël Brosse

Image à la Une : © Tibor Erky Nagy

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