Euro 2016 : Quel avenir pour la Roumanie après l’Euro ?

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 15 juin 2016

Qualifiée pour la première fois à un tournoi final, après huit longues années d’absence, la Roumanie profite pleinement de sa présence à l’Euro 2016. La grande fierté d’être enfin présent parmi les meilleures équipes du continent, du moins la première moitié, puisqu’on y retrouve 24 sélections nationales sur 55 pays membres, sera totale en cas de qualification en huitièmes de finale, voire mieux. Une qualification qui couronne, certes, deux années de réussite, mais qui ne peut atténuer quelques inquiétudes sur l’avenir de la Națională. Car, avec plus de 30 ans de moyenne d’âge, le groupe des 23 sélectionnés pour l’Euro peine à se renouveler.

À 35 ans, Răzvan Raț incarne à lui seul les difficultés des dernières générations à réussir au niveau international. Dernier représentant de la belle génération des Chivu et Mutu des années 2000, l’arrière gauche de la sélection a fêté sa 112e cape lors du match d’ouverture de l’Euro face à la France. Depuis sa première sélection en février 2002, personne n’a été en mesure de prendre la place de celui qui est devenu l’âme de cette équipe. Ni durant sa période glorieuse de 300 matchs avec le Shakhtar Donetsk de Mircea Lucescu, ni lors de ses difficultés avec West Ham, le PAOK Salonique ou le Rayo Vallecano. Au fil des années, Cristian Dancia, Cristian Pulhac, Mihai Neșu ou Iasmin Latovlevici ont été de grands espoirs à ce poste de latéral gauche. Tous ont eu l’occasion de démontrer qu’ils pouvaient lui succéder en équipe nationale. Aucun n’y est parvenu.

S’il demeure isolé de par la longévité exceptionnelle de Raț, cet exemple est symptomatique d’une équipe qui peine à se renouveler, tout en gardant un niveau suffisant pour rester parmi les meilleures du continent. La faute à un problème pointé du doigt depuis des années, mais contre lequel rien n’est véritablement mis en place: une formation déficiente.

© LIONEL BONAVENTURE/AFP/Getty Images

© LIONEL BONAVENTURE/AFP/Getty Images

Le grand n’importe quoi de la Liga 1

Dans un championnat roumain en constante baisse de niveau, la plupart des équipes ne luttent plus pour gagner, mais pour simplement survivre. Sur les 14 équipes qui composent la Liga 1, seules deux ont des finances positives, le Steaua Bucarest et le FC Viitorul. Pour celles dont la seule priorité est de payer les salaires des joueurs, impossible de financer la moindre formation. Les équipes de jeunes sont livrées à elles-mêmes, avec des équipements très limités, voire inexistants. Mais elles ne sont pas les seules. Jugeant que former des jeunes était trop onéreux et pas assez efficace pour son équipe fanion, Gigi Becali, le président du Steaua (devenu le FCSB l’an dernier), a tout simplement fait fermer les équipes de jeunes du club. Lorsque l’UEFA a mis en place la Youth League, avec l’obligation pour toutes les équipes championnes nationales d’y inscrire une équipe U19, il a dû se résoudre à reformer une équipe en catastrophe, en faisant venir en prêt, notamment du Viitorul de son ami Gheorghe Hagi, plusieurs joueurs pour la durée de la compétition.

Ainsi, la quasi-totalité des équipes roumaines navigue à vue. Une situation qui n’est pas nouvelle. Depuis la chute du communisme, les équipes sont passées sous la direction de riches hommes d’affaires locaux, au parcours souvent assez douteux. Mesurant leur richesse aux résultats de leurs clubs, ces derniers ont développé depuis les années 90 une politique du « tout, tout de suite. » Plutôt que de miser sur une formation longue et incertaine, les clubs ont préféré miser sur la multiplication des transferts. Depuis le début des années 2000, le nombre de deuxièmes voire troisièmes couteaux venus de l’étranger a explosé. Avec un succès tout relatif. Pour quelques bonnes pioches telles que Wesley, Théréau, Hamutovski ou Szukała, une belle majorité d’entre eux est repartie aussi vite qu’elle était venue, et parfois sans jouer la moindre minute en championnat. Aujourd’hui, la situation est différente. La justice a lancé une grande opération nettoyage, qui a mis au grand jour les malversations d’une partie de ces mécènes propriétaires de clubs. Privés de la manne financière de leurs patrons, les clubs roumains tentent de survivre en vendant leurs meilleurs éléments, et en recrutant des joueurs libres de tout contrat, qu’ils soient locaux ou étrangers. Pendant ce temps, les jeunes joueurs roumains n’ont pas accès aux terrains de Liga 1.

Heureusement, un homme a décidé de changer les choses. Fort de son expérience, de son aura et d’une petite fortune amassée le long de sa très riche carrière, Gheorghe Hagi a fondé son club, le FC Viitorul (l’Avenir FC en français). Un club destiné à former l’élite du football roumain de demain. Un objectif atteint en partie seulement. Car si l’Academia Hagi domine les catégories jeunes (toutes ses équipes sont championnes de Roumanie !), cette domination peine à se montrer lorsque ses joueurs arrivent à l’âge adulte.

Perdus hors de Roumanie

Pour assurer sa pérennité, le FC Viitorul compte chaque année sur la vente de ses meilleurs éléments. Le Steaua étant le seul club roumain à pouvoir s’offrir des transferts payants, les autres se contentant de joueurs libres de tout contrat, les jeunes du Viitorul sont amenés à quitter la Roumanie, parfois à 20 ans à peine. Parmi eux, Cristian Manea. Promis à un grand avenir, plus jeune international roumain à 17 ans, le latéral droit a connu une saison très difficile à Mouscron, à la suite d’un transfert aussi flou que rocambolesque. Milieu offensif, Alexandru Mitriță est lui parti avec un peu plus de réussite en Série B, à Pescara. Sans être néanmoins assuré d’un grand temps de jeu en Série A la saison prochaine.

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Cristian Manea – © Chelseanews24.com

On ne compte plus aujourd’hui les grands espoirs roumains qui se sont perdus à l’étranger. Cristian Daminuță, Adrian Stoian, Ciprian Deac, Alexandru Ionița, George Grozav, George Țucudean, Marius Alexe, Dan Nistor, Aurelian Chițu, Constantin Nica, Eric Bicfalvi… beaucoup ont disparu des écrans-radar après un départ à l’étranger. D’autres, comme Adrian Sălăgeanu, Costel Râpă, Cristian Pulhac, Cezar Lungu, Alexandru Iacob, Mihai Răduț, Mihai Onicaș, Răzvan Ochiroșii, Dorin Rotariu ou Gabi Iancu ont, eux, suscité beaucoup d’espoirs, mais n’ont pas confirmé ensuite dans le championnat roumain. Certains ont même connu la joie d’évoluer avec le maillot de l’équipe nationale. Pourquoi de tels échecs ? Dans la plupart des cas, des problèmes « extrasportifs » sont pointés. Des problèmes de comportement, de manque de discipline qui éloignent les joueurs des terrains. Ou quand les jeunes ont l’attention détournée du foot.

En cause, la trop grande différence entre la Liga 1 et l’étranger. Sous-payés, du moins quand ils le sont, les jeunes roumains préfèrent assurer leur avenir à l’étranger, quitte à évoluer dans des divisions inférieures, où ils demeurent mieux rémunérés que dans les clubs roumains. Une tendance qui ne touche pas que les jeunes : meilleur joueur (et de loin !) de la première partie de Liga 1 cette saison, Constantin Budescu est parti cet hiver en deuxième division chinoise. Un transfert destiné à renflouer les caisses vides de l’Astra Giurgiu, mais surtout à assurer au joueur de 26 ans le salaire faramineux de trois millions d’euros. Suffisant pour accepter de faire une croix sur sa présence à l’Euro.

Des éclosions tardives

Si l’âge moyen de la sélection nationale est aujourd’hui élevé, c’est également parce que certains passent au travers du filet. À l’image de Denis Alibec. Parti à l’Inter Milan à 17 ans seulement, l’attaquant formé par le Farul Constanța a bien failli laisser sa carrière en Italie. Relancé un temps par Hagi au Viitorul, Alibec est reparti en Italie dans l’anonymat le plus général. Revenu au pays en janvier 2014, c’est à l’Astra Giurgiu qu’il a enfin trouvé son meilleur niveau. À 25 ans, il fait partie des plus jeunes joueurs de la Națională.

Alibec n’est pas le seul international à l’éclosion tardive. À bientôt 30 ans, l’ancien Toulousain Dragoș Grigore s’impose à peine en sélection, où il ne compte que onze présences. À ses côtés, Cosmin Moți a lui fait ses débuts internationaux à 23 ans, en 2008, mais ne s’installe dans le groupe qu’à partir de 2014. Remplaçant la plupart du temps, il ne compte que huit sélections à 31 ans. Même chose pour Cristian Săpunaru, souvent appelé entre 2008 et 2011 mais boudé ensuite, par Victor Pițurcă surtout, et qui a attendu 2015 pour revenir dans le groupe. Au milieu, Ovidiu Hoban (33 ans) a honoré sa première sélection à l’âge de 30 ans. Andrei Prepeliță et Mihai Pintilii ont fait à peine mieux, avec des premières sélections à 28 et 26 ans respectivement. Mais la palme revient au doyen, le magicien, le génial Lucian Sânmărtean. Âgé de 36 ans, l’ex-milieu du Steaua a joué pour la première fois en équipe nationale à 23 ans. Entré en fin de match pour une seule petite minute, le milieu connaît ensuite une carrière hachée par les blessures et attend pas moins de huit ans pour obtenir une deuxième sélection ! Il lui faut ensuite attendre 2014 et une grande saison au Steaua pour enfin être appelé régulièrement. Mieux vaut tard que jamais.

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Lucian Sânmărtean accompagne Raț dans le 11 idéal des plus de 35 ans de l’Euro © Euro2016.com

Tout n’est donc pas perdu pour les jeunes joueurs roumains. Pour cet Euro, Steliano Filip est le seul joueur de moins de 23 ans à avoir été retenu. Et encore, la doublure de Răzvan Raț a peu de chances d’y jouer. À l’inverse de Nicolae Stanciu, 23 ans. L’autre joueur de 23 ans, Florin Andone, n’entre pas en compte, puisqu’il n’a joué qu’en Espagne depuis ses dix ans.

Plusieurs jeunes joueurs sont passés tout près d’être du voyage en France. À commencer par le défenseur du Steaua Alin Toșcă (24 ans) et l’attaquant de Craiova Andrei Ivan (19 ans), qui ont été écartés au dernier moment. D’autres ont raté le coche, mais sont encore en course. Parmi eux, Florentin Matei est peut-être injustement ignoré par Anghel Iordănescu. Après avoir tenu le défunt Volyn Lutsk à bout de bras en Ukraine, après le départ de son compatriote Eric Bicfalvi, Matei fait aujourd’hui de bonnes performances avec Rijeka, à 23 ans seulement. Au même âge, Bogdan Vătăjelu, licencié à Craiova, fait lui figure de grand espoir au poste de latéral gauche. Sans parler du plus grand espoir de toute la Roumanie, Ianis Hagi. Peut-être les retrouverons-nous en équipe nationale pour la campagne de qualification à la Coupe du Monde 2018. A condition de bien aborder un éventuel transfert à l’étranger. Ou de pourquoi pas atteindre leur meilleur niveau dans trois ou quatre ans. On l’espère également pour George Pușcaș. À 20 ans, celui que l’on attendait comme le futur attaquant des Tricolorii avait réussi à gagner du temps de jeu à l’Inter Milan, mais sort d’une saison en demi-teinte avec Bari, en Série B. Peut-être faudra-t-il encore attendre plusieurs années pour le voir évoluer avec le maillot roumain.

Pierre-Julien Pera


Image à la Une  : © KENZO TRIBOUILLARD/AFP/Getty Images

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A propos de l'auteur

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Pierre-Julien Pera

Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine, de Divizia Nationala moldave, de Premium Liiga estonienne et de la Zone Est de 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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