Marios Lefkaritis – Le pilier de l’empire Zahavi

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 5 mars 2016

Retour sur le sulfureux Pini Zahavi. Après l’étude de l’Empire Zahavi, voici la seconde partie de l’enquête signée Costin Ștucan.


Voir aussi : Le football des Balkans, l’empire de Pini Zahavi


Est-il difficile de travailler pour Pini Zahavi ? Jurica Yuri Selak soupire. L’été dernier, le Croate était nommé directeur sportif du club belge du Royal Mouscron-Péruwelz. Selak est nommé un mois à peine après que l’Israélien Pinhas Pini Zahavi ait investi 2,5 millions d’euros via une société basée à Malte. Tout en promettant un investissement supplémentaire de 6 millions d’euros sur les trois années suivantes.

Selak explique la connexion entre Mouscron et Zahavi : « Pini Zahavi a acheté la société qui a investi l’argent dans notre club. C’est juste un intermédiaire. Sur les six derniers mois, Zahavi n’est venu qu’une seule fois voir un match de Mouscron. Travailler pour lui n’est pas compliqué. Il ne met jamais de pression. Rien de spécial. » Malgré le fait que deux membres du board de Mouscron s’appellent Adar Zahavi et Gil Zahavi, personne ne semble vraiment admettre que Pini Zahavi contrôle le club.

Pinhas Pini Zahavi

Pini Zahavi – © Prosport

Peu après que Yuri Selak – un ancien agent FIFA basé en Allemagne – soit arrivé à Mouscron, plusieurs joueurs d’Abdilgafar Ramadani ont commencé à arriver dans le petit club proche de la frontière française. Si vous avez lu notre précédent article, vous vous souvenez certainement que Ramadani est un agent macédonien d’origine albanaise, partenaire privilégié de Zahavi pour les marchés serbe et italien.

D’août 2015 à février 2016, sept clients de LIAN Sport Agency, l’agence de Ramadani, ont décidé de jouer pour Mouscron. Trois autres joueurs ont eux été achetés à Seraing, club belge de deuxième division exclu par la FIFA en septembre 2015 pour une violation des règles de tierce propriété (TPO).

Quatre jeunes joueurs sont arrivés de manière surprenante du club chypriote de l’Apollon Limassol. L’un d’eux est Cristian Manea, un arrière droit que beaucoup ont cru transféré à Chelsea en juillet 2015, mais qui a en réalité été acheté par l’Apollon en juin 2014. Une autre est Fabrice Olinga, le plus jeune buteur de l’histoire de la Liga espagnole. Gheorghe Hagi a inscrit Manea et Olinga au sein de l’effectif de son club roumain du Viitorul au printemps 2015. Selon le site spécialisé Transfermarkt.de, Olinga arrive alors au Viitorul de l’Apollon.

Lorsqu’on l’interroge sur l’annonce officielle de son club selon laquelle Manea a été prêté à Chelsea, Selak hésite : « Je ne sais pas pourquoi. Je ne veux pas répondre à cette question. Je ne sais rien de cette histoire. Tout ce que je sais, c’est que Manea sera notre joueur pour une saison. Aucune clause d’achat n’est prévue pour Mouscron dans ce contrat. »

CristiManea

Le beau Cristian Manea – © Chelseanews24.com

Le passé quelque peu obscur de Yuri Selak a été révélé lors d’une interview au journal roumain ProSport. Le directeur sportif de Mouscron révèle durant celle-ci que son premier grand transfert en tant qu’agent de joueur a été celui du défenseur roumain Liviu Ciobotariu du Dinamo Bucarest vers le Standard de Liège en 2000. Ce mouvement est visé par une enquête menée par les procureurs belges dans un grand dossier de blanchiment d’argent dont le principal accusé est Luciano D’Onofrio, l’ancien président du Standard de Liège. Jurica Selak, les frères roumains Ioan et Victor Becali (les anciens agents et amis de Hagi reconnus coupables et incarcérés dans une affaire similaire en Roumanie), le président du Dinamo Cristian Borcea (également reconnu coupable et incarcéré) et Liviu Ciobotariu font partie des 25 suspects dans cette affaire sur laquelle la Justice belge continue d’avancer.

Pour faire venir Manea à Mouscron, quelqu’un a décidé d’utiliser un club-passerelle. L’Apollon Limassol, qui a lui aussi un ancien agent de joueurs à sa tête en la personne de Nikos Kirzis, est un club-passerelle utilisé par Zahavi et Ramadani. Plusieurs journalistes appellent ça un club-écran. Zahavi et Ramadani l’utilisent comme conduit pour faire passer de jeunes joueurs serbes vers l’Europe de l’Ouest (pour plus de détails, lire l’histoire d’Andrija Živković ici et celle de Luka Jović par là ).

Le transfert de Manea du Viitorul vers l’Apollon servait une volonté de Zahavi de pénétrer le marché roumain. « Nous savions que Manea devait aller au Vitesse Arnheim. Mais les choses ont changé et il a fini à Mouscron, » a déclaré à ProSport le directeur général du Viitorul, Cristian Bivolaru. En effet, malgré le fait qu’il ait été acheté 2,5 millions d’euros par l’Apollon, Manea n’a jamais traversé la Méditerranée.

L’Apollon est une équipe basée à Limassol, sur la côté sud de Chypre. Mais l’Apollon n’est pas seulement utilisé par l’empire des Balkans de Zahavi. Le club est également appuyé financièrement par l’un des hommes les plus puissants et controversés de l’UEFA et la FIFA.

Marios Lefkaritis, un ami du football roumain

Pendant que le FC Viitorul, l’équipe première de l’académie de Gheorghe Hagi, se prépare à la lutte pour le titre en Liga 1 roumaine dans des play-offs très serrés, la ville de Constanța contemple le Farul, son ancien club favori, rendre ses derniers souffles en Liga 2. Né dans un petit village proche de Constanța, Hagi a gravi tous les échelons au Farul au début des années 80, mais a ensuite décidé de lancer un nouveau projet footballistique au lieu de sauver son ancien club.

Mihailescu Lefkaritis Bosanceanu

Marios Lefkaritis entouré de Petru-Șerban Mihăilescu (à gauche) et Gheorghe Bosânceanu (à droite). © Prosport

Le Farul est au bord de la banqueroute malgré le fait que Marios Lefkaritis, vice-président et trésorier de l’UEFA, soit président honoraire du club. « Oui, M. Lefkaritis est toujours notre président honoraire, a affirmé à ProSport Giani Nedelcu, propriétaire du Farul. Pourquoi devrions-nous changer ça ? »

Revenons en 2002. A la suite d’une réunion du comité directeur, Gheorghe Bosânceanu, à l’époque propriétaire du club, décide de nommer Lefkaritis – son associé dans l’industrie maritime – à ce rôle symbolique. Lors de la même réunion, les actionnaires du club élisent le secrétaire général du gouvernement roumain Petru-Șerban Mihăilescu au poste de vice-président du Farul. Le surnom de Mihăilescu est bien connu en Roumanie. Il est en effet connu sous le sobriquet de Miki Șpagă (Miki Bakchich en français). Pour ses méfaits en tant que secrétaire général du gouvernement, ce dernier a été condamné en 2011 à un an de prison, mais a été remis en liberté conditionnelle.

Aujourd’hui, Mihăilescu n’est plus vice-président du Farul. Mais Lefkaritis a lui conservé son statut. Mircea Sandu, ex-président de la FRF, la Fédération Roumaine de Football, et membre du Comité exécutif de l’UEFA, l’appelle affectueusement « mon ami Mario. » Grâce aux efforts et au réseau de Lekfaritis, la FRF a remporté l’organisation du Championnat d’Europe U-21 en 1998. Neuf ans plus tard, Lefkaritis, Miguel Angel Villar et leurs amis Mircea Sandu, l’Ukrainien Hryhoriy Surkis et le Russe Vitaly Mutko portent une aide décisive dans l’élection de Michel Platini au poste de président de l’UEFA.

Né à Limassol en 1947, Lefkaritis aime passionnément l’Apollon Limassol. Son meilleur souvenir footballistique est, selon ses propres termes, « le premier titre de l’Apollon Limassol dans le championnat chypriote en 1991. »

Il s’agit bien du même club qui a acheté de jeunes talents est-européens tels que Manea et Živković. Le site internet de l’Apollon Limassol révèle de nouveaux faits suspects et intéressants. Un des sponsors historiques du club est notamment une holding chypriote nommée Petrolina (Holding) Public Limited. Fondée en 1971, la Petrolina Holding a pour directeur et actionnaire principal Marios Lefkaritis, un membre du tristement célèbre comité exécutif de la FIFA qui a offert la Coupe de Monde à la Russie et au Qatar. Petrolina est en fait une affaire familiale devenue une société brassant des millions d’euros. Pas moins de sept des dix membres du Board de cette société s’appellent Lefkaritis.

D’anciens membres de la FRF qui connaissent Marios Lefkaritis ont déclaré à ProSport que l’influence de sa famille à Chypre est impressionnante. Tellement impressionnante que, selon la presse de l’île, Akis Lefkaritis – neveu du vice-président de l’UEFA et lui-même ancien directeur de Petrolina – a déjoué pendant quelques temps la justice avant d’être condamné à 12 ans de prison après avoir plaidé coupable d’exploitation sexuelle de deux jeunes filles âgées de 14 et 15 ans.

Marios Lefkaritis, l’oncle d’Akis, est un ami du football roumain. Ses fréquentes visites en Roumanie terminent généralement par des grandes fêtes dans divers hôtels de Bucarest et Mamaia, station balnéaire de la Mer Noire. Les membres de la FRF comme les hommes d’affaires sont présents à chaque visite du trésorier de l’UEFA en ville et prennent toujours du bon temps. Les photos des archives de ProSport montrent un Lefkaritis en sueur aux côtés de son ami Mircea Sandu dans un restaurant chypriote.

Un autre lien clair entre l’ancienne direction de la FRF et Marios Lefkaritis est le vice-secrétaire général de la FRF Cristian Bivolaru. Ami proche de Lefkaritis, Bivolaru est aujourd’hui le directeur general du Viitorul, le club d’Hagi. Son beau-frère Ioan Piscanu – lui-même ancien employé de la FRF – a admis que Lefkaritis l’avait aidé à obtenir le rôle convoité de délégué de l’UEFA.

L’élection du Qatar et les transactions de Marios Lefkaritis

L’influence de Lefkaritis sur l’Apollon Limassol a également été constante. Les journalistes de ProSport ont parlé avec Mihai Stoichiță, qui a entraîné le club durant la saison 2011-2012. « J’ai rencontré plusieurs fois Lefkaritis quand j’étais là-bas. Je ne peux pas exactement vous dire qui sont les propriétaires du club. C’est très étrange à Chypre. J’ai entraîné tous les clubs de Limassol. Tous les présidents sont de bons amis. Le championnat ressemble à une toile d’araignée. »

Ioan Andone | © PATRIK STOLLARZ/AFP/Getty Images)

Ioan Andone | © PATRIK STOLLARZ/AFP/Getty Images)

Un autre entraîneur roumain qui a entraîné le triple champion national chypriote est Ioan Andone. Son assistant lors de la saison 2013-2014 est Adrian Iencsi, qui a également joué pour l’Apollon en 2007. Il se souvient : « Le club avait un sponsor important quand j’y jouais. Ça s’appelait Columbia. Une compagnie maritime qui a beaucoup investi dans le club. Il avaient un hôtel de luxe, Columbia Resort, situé à 25 kilomètres de Limassol. Columbia a également construit le centre d’entraînement de l’Apollon Limassol. » La société dont parle Iencsi est Columbia Shipmanagement Limited, un opérateur maritime ayant de proches relations avec Petrolina Ocean, propriété de Marios Lefkaritis.

ProSport a appelé Nikos Kirzis, l’agent devenu président de l’Apollon, pour l’interroger sur les liens de Lefkaritis au sein du club, mais il n’a pas souhaité répondre.

Dans une courte présentation faite par le site internet de la FIFA, Mario Lefkaritis parle « des récentes allégations de corruption » comme de sa plus grande déception liée au football. Le 2 décembre 2010, les officiels chypriotes de l’UEFA et de laFIFA prennent part au processus controversé de vote qui a désigné les hôtes des Coupes du Monde 2018 et 2022. Lorsque la Russie et le Qatar sont désignés pays hôtes, des journalistes soupçonnent Lefkaritis d’avoir fait ces choix de vote.

Sept membres (Joseph Blatter, Michel Platini, Jack Warner, Ricardo Teixeira, Chuck Blazer, Nicolas Leoz et Rafael Salguero) du tristement célèbre Comité exécutif qui a désigné (à 14 voix contre 8) le Qatar comme pays organisateur de la Coupe du Monde  au détriment des Etats-Unis, sont aujourd’hui détenus par les autorités ou suspendus par l’UEFA et la FIFA. Julio Grondona, décédé en 2014, était également mis en cause par l’enquête du procureur des Etats-Unis.

Le président français de l’UEFA, Michel Platini, et le président de la Fédération Ukrainienne de Football Grigory Surkis inspectent l’aéroport de Donetsk le 7 avril 2010. Durant sa visite des quatre villes hôtes d’Ukraine – Donetsk, Kharkiv, Kyiv et Lviv – Platini est accompagné par le vice-président de l’UEFA Marios Lefkaritis et les principaux membres administratifs de l’UEFA. | © Alexander KHUDOTEPLY/AFP/Getty Images

Deux journalistes de l’ARD, Jochen Laufgens et Robert Kempe, ont découvert que Petrolina avait conclu un accord avec le géant russe Gazprom deux jours seulement avant que le Comité exécutif de la FIFA ne rende sa décision de donner l’organisation de la Coupe du Monde 2018 à la Russie. Des rapports parlent également d’un accord établi entre la famille Lefkaritis et le Qatar, dans lesquels il est question de la vente en 2011 d’un terrain leur appartenant au fonds souverain qatari de la santé (Qatar Investment Authority) pour un montant de 32 millions d’euros.

Marios Lefkaritis a defendu les deux transactions en arguant qu’elles étaient parfaitement légales. Malgré des rumeurs selon lesquelles il est visé par une enquête du FBI, Lefkaritis demeure un membre influent de l’UEFA et de la FIFA. En tant que trésorier de l’UEFA, il est également membre du Board de la société UEFA Events S.A., dont le siège est situé à Nyon, en Suisse. Son ami Hryhoriy Surkis, ancien président de la Fédération Ukrainienne de Football, de la Premier League ukrainienne et frère d’Ihor Surkis, le président du Dynamo Kyiv, est lui aussi membre de ce Board. Les deux frères, qui ont des origines juives, entretiennent d’excellentes relations commerciales avec l’Israélien Pini Zahavi.

L’agent moldave Arcadie Zaporojanu se souvient de sa première rencontre avec Zahavi: « Nous avons fait connaissance en Israël durant un stage estival du Dynamo Kyiv et du Shakhtar Donetsk. Zahavi est venu à l’hôtel où logeait le Dynamo pour rencontrer Surkis. » Zahavi a conclu des douzaines d’accords avec les clubs les plus puissants d’Ukraine. Leiston Holdings Limited, un fonds d’investissement détenu par Zahavi et basé aux Îles Vierges Britanniques, peut être trouvé par une simple recherche sur Google d’une liste des sociétés ayant des intérêts commerciaux en Ukraine.

Vous vous souvenez des relations de Zahavi avec Abdilgafar Ramadani sur le football est-européen ? Ils ont ensemble mis la main sur les meilleurs joueurs serbes qu’ils ont ensuite placé à l’étranger. Plusieurs d’entre eux sont notamment passés par l’Apollon Limassol. L’un d’entre eux est passé du Partizan Belgrade au Sporting Lisbonne, autre club sous l’influence de Zahavi. Luka Stojanović est un joueur talentueux qui joue maintenant pour l’Apollon, qui l’a acheté au club portugais. « Je devais entre rentrer en Serbie ou venir à l’Apollon. J’ai choisi Limassol, » a glissé Stojanović, 22 ans, au journal ProSport via Facebook Messenger. Le journaliste l’a ensuite interrogé sur son agent Pini Zahavi. Deux semaines plus tard, la réponse de Stojanović se fait toujours attendre…

Les journalistes serbes et roumains ont découvert que les transferts secrets effectués par l’Apollon sont intervenus à chaque fois un bon moment après leur signature. Dans le cas de Manea, 20 mois se sont écoulés entre les deux. Tous les transferts de l’Apollon doivent cependant être enregistrés par l’Association Chypriote du Football. Dont le Président honoraire n’est autre que Marios Lefkaritis.

Au final, une question se pose: pourquoi un petit club tel que l’Apollon Limassol s’acquitte, pour Manea, du montant conséquent de 2,5 millions d’euros dans le seul but de le prêter dans la foulée à un petit club de Belgique ?

 

Traduction réalisée par Pierre-Julien Pera, avec l’aide de Mourad Aerts et l’accord de Costin Ștucan.

Vous pouvez retrouver la version originale sur le site roumain ProSport

Costin Ștucan est chef éditeur pour ProSport, l’un des meilleurs journaux sportifs roumains. Il travaille en tant que journaliste d’investigation depuis 1999. Suivez Costin Ștucan sur twitter: @CostinStucan.


Image à la une : © Dean Mouhtaropoulos/Getty Images

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A propos de l'auteur

Pierre-Julien Pera

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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