En route pour la Russie #19 : Saeid Ezatolahi, de Madrid à Perm

Antoine Jarrige
Antoine Jarrige - Publié le 29 mars 2018

Notre dispositif Coupe du Monde est bien en place et comme chaque jeudi jusqu’à l’ouverture de la compétition, nous vous proposons un article qui fait le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Place ce jeudi à l’Iran, qui traversera la Caspienne cet été pour se rendre chez son voisin indirect russe et où derrière l’inénarrable Sardar Azmoun, évolue un jeune baroudeur que les supporters de l’Amkar Perm ont la chance d’admirer chaque week-end : Saeid Ezatolahoi, une histoire particulière.


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Avec déjà cinq clubs à son compteur à seulement vingt et un ans, Saeid Ezatolahi semble destiné à une carrière de grand voyageur. Pour cause, jeune international iranien, ce dernier est loin d’avoir un début de carrière commun à tous. Déjà décrit en 2014 comme l’un des meilleurs espoirs au monde selon le site internet Wonderkids, Ezatolahi est depuis fort longtemps considéré comme l’avenir d’un football iranien en pleine évolution. Dans l’ombre de Sardar Azmoun, le jeune milieu de terrain semble bien décidé à pointer le bout de son nez. Portrait.

L’iranien précoce

Saeid Ezatolahi naît le 1er octobre 1996 en pleine période de flou politique dans son pays, l’Iran, dans une famille de footballeurs ; avec notamment un père et un oncle qui évoluèrent, durant la période de la Takht Janshid Cup (le championnat iranien), à Malavan, pendant les années 70. Malavan ; c’est le club de la ville de Bandar e Anzali, une cité portuaire au nord du pays bordant la mer Caspienne ; cette ville, c’est là où Saeid passe son enfance. Bon à l’école, l’intéressé s’éclate également sur un terrain … mais pas forcément celui qui nous intéresse aujourd’hui. Car, si son père place de grands espoirs en lui, c’est d’abord autour sur les terrains de volley-ball que l’on retrouve la famille Ezatolahi venue admirer le grand et gringalet Saeid.  Oui, mais voilà, le football est important et le père de famille, lui, préfère tâter le ballon avec des pieds plutôt qu’avec quelques paires de mains et coups de poignets. Alors Saeid se lance dans le football et rejoint le Shahrdari Bandar e Anzali, l’autre club dans la ville. Grand bien lui fasse puisque le jeune homme tape rapidement dans l’œil des formateurs qui n’hésitent pas à le surclasser dans les catégories supérieures. Il faut dire que son physique est déjà impressionnant, lui permettant d’être omniprésent sur le terrain et de ratisser déjà un nombre incalculable de ballons au milieu de terrain.

Des performances qui ne rentrent pas l’oreille d’un sourd. Le Malavan se souvient très bien de la famille Ezatolahi et n’hésite pas une seconde à faire signer le jeune joueur dans son académie qui est considérée alors comme la meilleure du nord du pays. Saeid a seulement quatorze ans, mais joue déjà comme un joueur d’expérience, ce qui lui vaut, en 2012, un ticket direct pour l’équipe première. Déjà international U17 avec sa sélection, Ezatolahi devient même le plus jeune joueur à évoluer dans le championnat iranien. Un jeune en pleine progression, symbole d’un football iranien en pleine mutation, comme il l’expliquait dans une interview pour Sports, « quand j’étais plus jeune et que je commençais à jouer, la situation n’était pas très bonne pour les jeunes joueurs [iraniens]. Mais, maintenant, tout va beaucoup mieux, il suffit de voir comment notre équipe des moins de 17 ans a battu l’Allemagne, le Mexique et fait partie des huit meilleures équipes de jeunes du monde. La situation s’est améliorée dans son ensemble parce que plus d’attention est accordée à cette jeunesse, les joueurs ont les moyens de grandir, progresser, ils ont confiance et nous avons ainsi beaucoup de jeunes talentueux. Auparavant, tout était différent. »

Le 26 octobre 2012, 25 jours après son seizième anniversaire, il entre en jeu, contre Rah Ahan, au plus grand bonheur de son père. Match après match, l’Iranien s’impose comme le patron du milieu de terrain de Malavan et gagne en temps de jeu. Cette première année dans l’élite du football iranien est également celle qui va définitivement ancrer son jeune nom dans le petit monde du football national et, évidemment, la fin de saison devient source de convoitises pour le jeune Saeid. Élu meilleur jeune de l’année, l’intérêt augmente et les offres pleuvent. Un grand national s’intéresse d’ailleurs à lui, le club historique d’Esteghlal verrait d’un bon œil cette jeune pousse au sein de son effectif expérimenté, mais, contre toutes attentes, le principal intéressé refuse l’offre du club de Téhéran et reste chez lui, à Bandar e Anzali.

© Светлана Бекетова

La saison suivante voit Ezatolahi gagner définitivement sa place de titulaire dans son club. Mieux encore, après de bonnes performances avec sa sélection en Coupe du Monde des moins de 17 ans, l’intérêt n’est plus que national et certaines écuries européennes s’intéressent, d’après la presse, à lui. De Lugano à Lausanne en passant par Besiktas, le profil du milieu de terrain iranien ne laisse pas insensible malgré ses dix sept ans. Une jeunesse éclaire, un avenir désormais tracé l’emmenant vers l’étranger. Tout le football iranien voit alors en lui un futur grand.

En Espagne et Russie

Contre toute attente, Ezatolahi reste au pays au cours du mercato estival de 2013. Malgré de nombreux clubs lui faisant les yeux doux, le futur international iranien préfère gagner en expérience dans cette Iran Premier League. Titulaire désormais indiscutable au sein du Malavan, il hésite toutefois de plus en plus à quitter son pays natal. Le premier club qui pose une offre sur la table n’est pas forcément celui auquel on peut s’attendre : l’Atlético Paranense souhaite l’engager le plus vite possible. Saeid refuse cordialement l’offre du club brésilien ainsi qu’une en provenance de Russie. En effet, le Rubin Kazan se montre également intéressé par le profil du joueur. Si l’on pense à des caprices de jeunesse, cela cache surtout une offre. Une offre plus belle. Plus grande. Plus pompeuse. Cette offre vient de Madrid et de l’Atlético de Diego Simeone qui le suit depuis un petit bout de temps, avant de le faire à l’été 2014. « Ils m’ont suivi lors de la Coupe du Monde U17 et ont regardé de nombreux extraits de mes matchs, » explique le joueur. « Quand j’ai été transféré, j’ai vu beaucoup de choses liées au football qui ne sont pas présentes dans mon pays. Ils commencer à travailler individuellement avec les joueurs dès 8 ou 9 ans. Beaucoup de choses ont changé dans ma perception, tant dans les aspects tactiques et que dans ma compréhension du football. » 

Si le joueur ne se sent pas au mieux à son arrivée, au pays, par contre, c’est l’ébullition. Il faut dire que rares sont les joueurs qui s’exportent, encore plus ceux dont le club d’accueil est de la trempe de l’Atletico. Mais, là-bas, la concurrence est rude et, pour le natif de Bandar e Anzali, il faut commencer en bas de l’échelle. Avec les équipes juniors, ses débuts sont fracassants. Titulaire d’entrée au milieu de terrain, il impressionne et pousse ses dirigeants à l’inclure dans l’effectif pour participer à la Youth League. Sa grande première au haut niveau se fait contre Chelsea, dans cette compétition pour jeunes. 90 minutes de plaisir plus tard, Saeid en redemande. Surclassé en équipe C et parfois même avec la B, il participe également à son premier entrainement avec l’équipe a sous les ordres de Diego Simeone. Une période qui coïncide justement avec sa première convocation dans l’équipe nationale iranienne et une première sélection contre l’Ouzbékistan en juin 2015. Deux ans seulement après sa coupe du monde U17, il se retrouve déjà international senior.

« C’était un défi pour moi, » se souvient Saeid Ezatolahi. « Avant cela, je n’avais jamais quitté l’Iran sans mes parents et mes amis. Quand j’ai déménagé en Espagne, je me suis retrouvé livré à moi-même, complètement seul. Je ne connaissais pas l’espagnol, je ne connaissais personne là-bas. Les trois, quatre premiers mois ont été très difficiles, puis, petit à petit, tout a progressivement commencé à s’améliorer. Le football européen de haut niveau t’oblige à apprendre toutes sortes de choses, et pas seulement sur le football ; tu dois relever ces défis et les affronter si tu veux être un bon joueur de football. »

L’été 2015 est déjà un véritable tournant dans la jeune carrière de l’Iranien. Le mercato est une nouvelle fois agité et, tandis que l’Atletico Madrid souhaite prolonger son contrat en y ajoutant quatre années, tandis que Getafe tente de l’enrôler dans son effectif en lui promettant une place en Liga, Saeid refuse et prend la direction de la Russie. Convaincu par son coéquipier de sélection Sardar Azmoun, il rejoint Rostov qui vient de réaliser une saison d’anthologie et est passé à deux doigts du titre de champion. De la Youth League à la Ligue des Champions, il n’y a qu’un pas ; un pas que l’Iranien franchit allègrement.

« Quand j’étais à l’Atlético Madrid, j’avais une réelle envie de jouer pour l’équipe nationale, c’est pourquoi je devais jouer dans un championnat majeur. Avec l’Atlético, nous sommes descendus au troisième échelon et il était devenu nécessaire pour moi de changer de club. Avant même de me rendre en Espagne, Berdyev m’a parlé du Rubin, où il entrainait. Mais j’avais finalement choisi l’Atlético, à ce moment-là. Après un an et demi, j’ai rejoint Rostov, car je savais que le club jouait un rôle dans un championnat majeur. Beaucoup de gens m’ont posé la question de savoir pourquoi je suis allé là-bas, car à ce moment-là, Rostov jouait le bas de tableau. Puis j’ai été transféré et tout s’est amélioré. Nous avons joué la Coupe d’Europe. Et pour moi et ma progression, c’était important. » poursuit Saeid Ezatolahi.

© Tasnim News Agency

Les éliminatoires de la Ligue des Champions ne sont jamais des matchs faciles, contre Anderlecht tout le monde voit les Russes condamnés. Mais grâce notamment à un but d’Ezatolahi, le club de Kurban Berdyev progresse dans la compétition et se qualifie même pour les poules. Malheureusement pour Saeid, le conte de fées ne dure pas. Le milieu n’entre pas dans les plans de l’entraîneur turkmène et joue très peu, se contentant de bouts de matchs. Le premier buteur de l’histoire du club en compétition européenne est cordialement invité à trouver un nouveau club dès le mois de décembre. Six petits mois après son arrivée.

Ce premier instant sombre marque la carrière du jeune iranien ; malgré un sélectionneur qui continue de lui faire confiance, en Russie il pêche. Début 2017, son agent annonce dans la presse que son prochain club sera une équipe dans laquelle il sera titulaire. Toujours sous contrat avec Rostov, il est prêté dans le Daghestan. Direction l’Anzhi qui joue alors sa survie dans le championnat. Mal en point, Ezatolahi grille des jokers et se fait même expulser dans un match importantissime pour le maintien. Résultat des courses ? Il ne jouera plus un match de la saison …

Pour sa dernière année à Rostov, il est une nouvelle fois prêté. Cette fois-ci, c’est l’Amkar Perm qui l’accueille. Également mal embarqué au classement cette saison, le club de Perm n’offre que peu de temps de jeu à la vedette iranienne. Avec seulement dix apparitions cette saison, il semblerait que le jeune perse fasse du surplace. Malgré des performances en dents de scie en Russie, Ezatolahi sera surement de la partie, cet été, afin de briller avec sa sélection. De quoi montrer à ses dirigeants qu’ils peuvent compter sur lui.

Antoine Jarrige


Image à la une : Guo Yong / XINHUA via AFP Photos

En route pour la Russie #19 : Saeid Ezatolahi, de Madrid à Perm
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A propos de l'auteur

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Antoine, 21 ans. Etudiant en kiné en Alsace, grand amateur du football russe . Amoureux d'Ural, le grand club de Sibérie occidentale, mon coeur ne bat que pour Smolov et Lungu.

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