Il était un temps où le Kazakhstan produisait beaucoup de bons joueurs de football, sans être pour autant une pépinière à talents comme l’Ukraine, le centre footballistique de l’Union soviétique. Le club kazakh phare, le Kairat Almaty, en a profité pour connaître son âge d’or de 1983 à 1987, concentrant alors les talents de la république Kazakhe.

Paradoxalement, ce n’est pas là que l’attaquant kazakh d’origine coréenne Edouard Son a pu s’épanouir. Mais à Dniepr, où il a gagné un titre de champion d’URSS. Avant de tenter l’aventure française lorsque les frontières se sont ouvertes. Et nous avons eu la chance de nous entretenir avec ce monsieur qui réside désormais près de Saint-Etienne.

Beaucoup de Coréens sont arrivés dans les républiques d’Asie centrale avec la vague des déportations staliniennes. Quelle est l’histoire de votre famille ? Vous faites partie de l’ethnie Coréenne du Kazakhstan ?

Mon père est Coréen effectivement mais il est né au Kazakhstan. Sa mère, qui vivait à Vladivostok, fut déportée par le régime Stalinien au Kazakhstan. Mon grand-père maternel est Tchèque. Il est arrivé en Russie en s’évadant de prison chez les Allemands mais Staline avait décidé que tous ceux qui s’évadaient pouvaient être des espions donc il l’a envoyé au Kazakhstan. Ma grand-mère, toujours du côté maternel, est Russe. Son crime était d’être riche. Dans les années 30, l’URSS tuait où déportait au Kazakhstan les gens riches pour récupérer leurs biens. Son père avait des moulins, ils furent récupérés par les bolchéviques.

Ils se sont tous connus au Kazakhstan, donc.

Oui, ils se sont connus à Karaganda, quelques années plus tard. En fait, le train dans lequel se trouvaient les déportés s’arrêtait au milieu de la steppe. De là, ils jetaient les gens qui devaient survivre dans des trous. Après, ils sont arrivés à Karaganda, une ville où il y avait beaucoup de mines, un peu comme Saint-Etienne qui est près d’où je vis actuellement.

Comment on s’intéresse au foot en étant un enfant de Karaganda ?

J’ai commencé à jouer vers 7, 8 ans. Le club de notre ville, le Shakhter, jouait le haut du tableau en 3ème division d’URSS. Il y avait de très bons joueurs qui étaient nos idoles, le football était un sport vraiment populaire et le stade de 20 000 places était toujours plein. J’ai commencé dans le quartier, je retrouvais des copains et on improvisait des matchs. J’étais très vif et bon dribbleur. Je m’entraînais avec mon frère au club mais je ne pouvais pas jouer les matchs car je n’avais pas l’âge minimum, 10 ans. Je n’ai commencé à les disputer qu’après.

Mais vous n’avez jamais joué en dehors des jeunes pour le Shakhter. Vous êtes parti dans la capitale Almaty à 15 ans.

En fait si, j’ai joué 2 matchs. Je suis arrivé au Kairat Almaty en 1981 mais j’ai été prêté au Shakhter pour jouer lespPlayoffs de montée en 1983. L’entraîneur du Kairat avait donné son accord car la saison était quasiment terminée. A l’époque, il y avait 9 championnats de 3ème division. Puis, des playoffs avec 3 poules de 3 équipes. Les vainqueurs montaient en 2ème division. On est allé dans la région de Moscou, j’ai d’ailleurs marqué un but. On a fait match nul. J’ai joué aussi au retour, sans marquer. On peut dire que ce fut un passage express.

Edouard Son / Facebook

Pourquoi être parti aussi jeune à Almaty ?

Je suis arrivé au pensionnat d’Almaty à 15 ans. Ils m’avaient déjà fait une offre quand j’avais 14 ans mais ma mère a refusé. Moi aussi, car je voulais jouer pour le club de ma ville où il y avait mes joueurs préférés. Mais ils sont revenus à la charge un an plus tard et mon entraîneur m’a conseillé d’y aller pour jouer à un plus haut niveau. Il m’a rassuré en me disant que je pourrais revenir jouer au Shakhter quand je voulais, si ça se passait mal à Almaty. Donc je suis parti là bas, avec 3 autres garçons de Karaganda.

Et finalement, tout s’est bien passé…

Oui, au bout de 6 mois de pensionnat, on a fait un tournoi et un coach d’une équipe de jeunes de l’URSS m’a remarqué. J’ai été convoqué pour jouer en sélection U16, avec d’immenses joueurs comme Cherchesov le coach actuel de la Russie, Yakovenko un futur milieu de terrain de l’URSS, Litovchenko, … Tout est allé tellement vite, imagine : en 6 mois je passe de Karaganda à la sélection de l’URSS ! C’était inimaginable pour moi, un rêve. Au départ ça fait peur, mais quand tu commences à jouer avec eux et que tu vois que tu n’es pas mauvais, ça te rend confiant.

L’internat, c’était le centre de formation du Kairat ?

Ah non, il ne faut pas confondre. Je suis arrivé dans un pensionnat qui rassemblait les meilleurs sportifs du Kazakhstan : footballeurs, athlètes et sportifs en tous genres. Le Kairat m’a repéré lorsque mon équipe du pensionnat a joué contre leur deuxième équipe. Comme j’étais en U16 d’URSS, ça m’a aidé. Ils m’ont fait venir et j’ai eu la chance de marquer un but lors de mon 1er match.

Parlez-nous de vos débuts au Kairat

Quand j’ai débuté, le Kairat venait de descendre en 2ème division d’URSS. Mais on était la meilleure équipe du championnat donc le coach en profitait pour faire tourner et tester des jeunes. J’ai joué une grosse dizaine de matchs mais mon problème était que les 2 attaquants étaient les 2 stars de l’équipe : Stukashov, qui venait aussi de Karaganda, et Pechlevanidis.

Comme ils étaient indiscutables, j’étais le remplaçant. En 1984, on est remonté en première division, j’étais toujours remplaçant mais en fin de saison, Stukashov est parti au Dinamo Moscou. J’ai eu l’opportunité de prendre sa place et j’ai pu jouer toute la saison 1985. On a fini 9ème, c’était une bonne saison.

Pourquoi êtes-vous parti après cette première saison en tant que titulaire ?

Je ne voulais pas partir, pas du tout ! J’adorais vivre à Almaty, vous connaissez ?

Oui, c’est très agréable !

Voilà, il y a les montagnes, le climat est agréable, la ville est jolie. Votre femme est de Pavlodar, donc vous voyez de quoi je parle, Pavlodar et Karaganda sont deux villes similaires, il n’y a pas grand chose au niveau architectural on va dire, ce sont des villes industrielles. Puis, on sortait d’une bonne saison avec une très bonne équipe, tout le monde était content et tout allait bien dans ma vie.

Ils ont découvert que je n’avais pas fait mon service militaire. Alors, ils ont demandé au CSKA Moscou de me convoquer pour passer la visite militaire. Puis je reçois un appel à l’hôtel : « Dans 48 heures vous devez être au centre d’entraînement du CSKA Moscou ! »

En plus, en tant que footballeur on était privilégié. A l’époque, en URSS, il y avait beaucoup de problèmes. Les gens n’avaient pas de voiture, ne pouvaient pas avoir d’appartement, etc. En tant que footballeur, si tu jouais bien, au bout d’un an tu pouvais avoir une voiture. Ils te donnaient un appartement si tu te mariais ou si tu avais un enfant.

En fait, le club négociait avec les dirigeants de la ville et recevait un quota de voitures. Par exemple, chaque année, la ville donnait 3 ou 4 voitures au club, des Volga ou Lada. Le coach devait choisir à qui les donner ! Pareil pour les appartements. Je n’étais pas marié, mais j’en voulais un donc j’ai demandé à l’entraîneur à qui cela ne posait pas problème.

Seulement, une équipe de l’armée m’a remarqué à Moscou lors d’un match contre le Spartak. Ils ont découvert que je n’avais pas fait mon service militaire. Alors, ils ont demandé au CSKA Moscou de me convoquer pour passer la visite militaire.

Puis je reçois un appel à l’hôtel : « Dans 48 heures vous devez être au centre d’entraînement du CSKA Moscou ! » J’étais surpris car le championnat était fini. Je suis allé voir mon entraîneur en lui demandant quoi faire, il m’a répondu de partir là bas. Je lui ai demandé : « Mais vous ne voulez pas que je reste au Kairat ? » Il m’a dit : « Si, mais que veux-tu que je fasse ? »… C’était quand même surprenant parce qu’il avait gardé d’autres joueurs en disant qu’ils étaient malades ou quelque chose comme ça. Mais notre relation n’était pas bonne, même très mauvaise. J’ai donc fait ma valise et j’ai pris l’avion pour Moscou.

En arrivant là bas, j’ai eu une autre mauvaise surprise. On m’a dit « Tu ne vas pas signer au CSKA, tu vas partir à Smolensk. » Ils étaient en 2ème division. J’avais 21 ans, je ne pensais qu’à ma carrière qui était en train de sombrer… Je me suis demandé ce qui se passait dans ma vie. J’y ai passé 2 ans.

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Au final, ça s’est mal passé ?

Pas tant que ça, car l’entraîneur était un disciple de Valeri Lobanovski. Il était jeune, 36 ans. Quand il nous a expliqué son projet de jeu, on trouvait ça très intéressant. Je jouais avec plaisir. Malgré ça, nous sommes descendus en troisième division.

Comment vous êtes-vous sorti de là ?

Après un an à Smolensk, le Spartak Moscou m’a contacté via un intermédiaire, c’était mon rêve d’aller là bas. C’était le club spectaculaire, celui qui attirait, comme Barcelone aujourd’hui. J’ai accepté bien sûr. Mais quand l’entraîneur a su que je n’avais pas fait l’armée, il a refusé que je vienne car le CSKA Moscou pouvait me récupérer n’importe quand. J’ai eu des contacts aussi avec le Dynamo Kiev mais ils étaient tellement forts… Je savais que j’aurais été remplaçant et jamais plus.

Pendant ma 2ème année à Smolensk, j’ai eu 3 possibilités : faire l’armée, retourner au Kairat ou aller à Dniepr. Clairement, le discours le plus convaincant était celui de Dniepr. Ils me proposaient un appartement, c’était devenu le 2ème club d’URSS, ils jouaient la Coupe d’Europe… Alors que le Kairat m’a juste dit : « Allez tu es Kazakh, viens, tu vas jouer 1 an avec nous ! » Quant à l’armée, ce n’était pas mon truc.

Dniepr fut très persuasif. J’ai signé pour la fin du championnat, en novembre, mais ils ont commencé à me payer dès le mois de juin donc je touchais mon salaire à Smolensk et le salaire que me versait le Dnipro en même temps (rires) ! C’était un club assez riche donc j’avais un bon salaire mais ma priorité était quand même le sportif. Si le Spartak m’avait contacté à ce moment-là, j’aurais accepté.

Quand je suis arrivé à Dniepr, il y avait 9 attaquants, tous plus connus que moi !

En fait, j’ai hésité à signer à Dniepr. Leur attaquant était Protasov, une superstar. Quand ils m’ont proposé de venir, je ne savais pas qu’il allait partir. Mais comme il n’avait pas fait l’armée lui non plus, il devait partir au CSKA (le club de l’armée) ou au Dinamo (celui de la police). Lobanovski, le coach du Dynamo Kiev, en profita pour le recruter.

Mais quand je suis arrivé, il y avait 9 attaquants, tous plus connus que moi (rires) ! On était neuf pour deux places. Lors du stage, le coach m’a dit qu’il aimait bien mon jeu mais qu’il n’avait pas de place pour moi en attaque. Il m’a proposé de jouer milieu gauche. Finalement, j’ai essayé malgré mes réticences. Après 4 matchs comme remplaçant, je suis devenu titulaire et j’ai bien joué.

Lors de votre première saison, vous devenez champion malgré la perte de vos 2 stars, Protasov et Litovchenko !

En fait, notre objectif était le Top 10, les observateurs et notre direction pensaient que l’équipe s’était affaiblie avec le départ de l’attaquant vedette et du capitaine. Les deux sont allés au Dynamo Kiev d’ailleurs. J’étais un peu dégoûté car j’étais venu pour jouer le haut de tableau et voilà que notre directeur sportif nous annonce qu’on va essayer de finir dans les 10 premiers… Si j’avais su, je serais revenu au Kairat qui jouait aussi le Top 10 et qui n’avait pas 9 attaquants !

Effectivement, on a mal débuté le championnat avec 1 seule victoire sur les 4 premiers matchs, contre le Kairat. Le 5ème match, contre Odessa, était mon premier match comme titulaire et j’ai marqué. Derrière, on n’a perdu qu’un seul match jusqu’à la fin de la saison, contre le Dynamo Kiev ! On est devenu champion d’URSS à la surprise générale. Les journalistes et les supporters n’y croyaient pas, ils étaient choqués.

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Comment vous avez réalisé cet exploit ?

Je pense que notre collectif était très fort, alors qu’avant ils étaient totalement dépendants de leurs 2 stars. Ils cherchaient à faire la passe à Litovchenko qui cherchait Protasov. Quand je suis arrivé, ça jouait beaucoup plus collectif, on avait une grosse défense qui n’avait pas bougé et certaines individualités, auparavant dans l’ombre, se sont libérées.

Et la suite ?

Les médias parlaient tout le temps de nous car on avait gagné le championnat alors que le football d’URSS était plus fort que jamais : le Dynamo Kiev brillait en Europe, Belanov recevait un ballon d’or en 1986, l’URSS gagnait les Jeux Olympiques en 1988 et la sélection perdait la finale de l’Euro 1988 en Allemagne face aux Pays-Bas de Van Basten.

On devait le gagner ce championnat mais on a trop fêté la victoire en Coupe, on a picolé pendant 10 jours et perdu 2 matchs !

6 mois plus tard, on gagnait la Coupe d’URSS 1989, pour la première fois de l’histoire du club, c’était de la folie. On était devenu des légendes. On a fini 2ème du championnat cette année là, à deux points du Dynamo Kiev. Mais on a vraiment été des idiots, car on devait le gagner ce championnat. Après avoir trop fêté la victoire en Coupe, on a picolé pendant 10 jours et on a perdu 2 matchs en déplacement contre le Dinamo Minsk et le Zalgiris Vilnius ! On a encaissé 7 buts en 2 matchs (rires).

Vous avez aussi fait un quart de finale de Coupe d’Europe.

Oui en Coupe des clubs champions 1989-90, on a perdu contre le Benfica qui a éliminé Marseille en 1/2 finale avant de s’incliner contre le Milan de Van Basten en finale. J’étais le meilleur buteur de la compétition après les 1/8èmes de finale.

Et puis on s’est fait éliminer par Benfica mais franchement… On perd 1-0 sur un pénalty contestable à l’aller. Au retour, bon, on a une cascade de blessés, dont moi, et on s’incline 3-0 chez nous. Cela nous amène à 1990, les frontières étaient ouvertes. C’était l’exode que ce soit à Dniepr ou ailleurs. C’était la fin du football soviétique, une nouvelle ère débutait.

En France, on a beaucoup parlé de l’affrontement entre Bordeaux et le Dnipro. Vous avez une anecdote ?

Bordeaux est venu deux fois : une fois en 1985 mais la ville était cachée aux étrangers donc ils ont joué dans une autre ville proche, comme tout le monde. En 1988, c’est la première équipe étrangère à venir à Dniepr suite à la perestroika.

A l’aller, on fait 1-1 chez nous. On perd 2-1 chez vous sur un pénalty litigieux. Il faut dire que vous aviez un président, Bez, qui payait des arbitres (rires). Il a fini par aller en prison d’ailleurs.

Après ce match, il y a eu un repas entre les dirigeants de Bordeaux et ceux de notre club. Des joueurs sont venus aussi, dont Jean Tigana. Il passait à chaque table pour discuter avec nous avec son interprète. Il nous a félicités puis il nous a demandé quelles étaient nos primes de match. On lui a répondu 150 dollars, ça l’a fait rire car eux, c’était 6 000 dollars… pour un match !

Maintenant, expliquez nous comment un joueur important d’une équipe championne d’URSS, qui va en quarts de finale de Coupe des clubs champions, se retrouve au Gazelec Ajaccio…

En 1990, j’étais le meilleur buteur de Dniepr et le 3ème d’URSS mais le championnat baissait de niveau puisque le Dinamo Tbilissi et le Zalgiris Vilnius n’étaient plus là. Le Spartak m’a approché après la saison. Ils m’ont fait une offre mais il y avait une très grosse rivalité entre Dniepr et le Spartak… C’était un derby. Je ne savais pas si ça valait le coup d’aller là-bas alors que j’étais une star à Dniepr.

Si je signais au Spartak, je devenais un traître. Donc je me suis dit que j’allais leur formuler des demandes irréalisables. Je leur ai annoncé : « Bon, je peux signer mais voici mes conditions… ». Il m’ont dit que j’étais fou, puis 3 heures plus tard, il mes rappellent : « Edouard, c’est bon, j’ai négocié tu peux venir ». Là, je ne savais pas quoi dire (rires). J’ai commencé à transpirer !

Quelques jours, plus tard, un agent m’a proposé de signer à Lausanne, en Suisse. Le rouble étant devenu faible, le contrat me plaisait. J’en ai profité pour dire à l’entraîneur du Spartak que je partais à l’étranger. Le Dnipro a accepté que je signe là bas. J’ai pris un vol pour aller à Moscou afin de partir pour la Suisse le lendemain. Mais en raison de la neige, le vol a été annulé.

J’ai passé la nuit à l’aéroport car à l’époque on n’avait pas de portable. Le lendemain, l’agent a insisté pour que je vienne, mais je me suis dit que ce n’était pas mon destin. Alors, j’ai décliné l’offre. J’ai joué six mois de plus à Dniepr, avec la tête à l’étranger. Tous les meilleurs joueurs étaient partis. A l’approche du mercato suivant, j’ai dit à l’entraîneur de ne plus trop compter sur moi.

Je lui ai demandé quand était la visite médicale. Il m’a dit que non, ce n’était pas prévu !

Plus tard, un journaliste France Football qui couvrait l’URSS m’a dit que son cousin Jean-Michel Cavalli, coach du Gazelec, cherchait un attaquant. Mais je n’étais pas très chaud pour évoluer en deuxième division. Il m’a dit que pour l’instant, c’était ça ou rien. Finalement, on s’est mis d’accord et je suis parti en France.

Il a commencé à négocier le contrat et il m’a annoncé « Tout ce que j’avais demandé pour toi a été accepté ! » Du coup, j’ai signé : j’avais une voiture, un appartement de luxe, un prof, une femme de ménage… Je lui ai demandé quand était la visite médicale. Il m’a dit que non, ce n’était pas prévu ! Je lui ai dit que ce n’était pas possible (rires). Le contrat était incroyable en plus, c’est comme s’ils n’avaient même pas lu et qu’ils avaient signé ! C’est comme ça que j’ai commencé mon aventure française.

Un sublime lob d’Edouard à 2 min 05 | La baston est à 1 min 20 | Arbitre touché par les projectiles à 3 min 50 | Interview « il n’y a pas eu de méchanceté dans ce derby » à 6 min 08 | Agression d’un joueur bastiais sur un ajaccien à 6:55

Et là, c’est le choc culturel ?

Pas vraiment, j’étais préparé. Avec l’équipe espoirs de l’URSS, j’ai beaucoup voyagé. J’étais allé en Amérique du Sud, en Europe de l’Ouest, en Corée du Sud. Avec Dniepr aussi, j’ai beaucoup voyagé. Mais c’est vrai qu’en France, on pouvait trouver de tout alors qu’en URSS il n’y avait rien. En 1991, il n’y avait vraiment pas grand chose dans les magasins. Quand tu arrives pour la première fois dans un supermarché en France après ça…

Mais ce choc là est plus simple que l’opposé. Imaginez un instant qu’à l’époque, vous quittiez la France pour aller vivre à Pavlodar par exemple (rires). Là, ça aurait été un choc, vous auriez eu du mal à vous adapter ! Vous le savez probablement, au Kazakhstan, à la chute de l’URSS, l’Etat n’avait pas un sou. Personne n’était payé, rien n’était livré,…

J’ai commencé à découvrir la France plus tard, quand je me suis installé à Roanne, lorsque j’avais de l’argent. J’ai adoré ce pays, sa cuisine, sa musique, ses magnifiques paysages variés,… La mentalité des gens me convient aussi. Vous n’êtes pas extravagants comme les Espagnols ou les Italiens. Eux ils en font trop !

Au niveau du foot, il y avait pas mal de différences entre l’URSS et la France. Les footballeurs français avaient une approche plus professionnelle au niveau de la récupération, de l’hygiène de vie. Nous, on était guidé par l’entraîneur. Quand je suis arrivé en France, j’étais un peu perdu car j’avais beaucoup de temps libre alors qu’en URSS, on était toujours guidés pour tout par l’entraîneur ou les dirigeants. Avant un match, on passait 2 ou 3 jours au vert, c’était strict, ils contrôlaient tout jusqu’au sexe et à l’alcool.

A Ajaccio, c’était rendez-vous à 17h pour un match à 21h. Tu pouvais faire l’amour ou boire de l’alcool la nuit d’avant. Les joueurs français savaient mener leur propre vie : tu faisais ce que tu voulais avec ton argent. En URSS, on te donnait un appartement, une voiture, des vêtements, de la nourriture… On ne se gérait pas nous mêmes.

Revenons-en à vos débuts au Gazelec.

Le début de saison a été bon, j’ai marqué 4 buts en 10 matchs. Je suis quand même allé voir les dirigeants avec mon interprête en leur demandant pourquoi ils m’avaient fait signer alors qu’ils n’avaient vu aucun de mes matchs. En fait, ils avaient lu que j’étais troisième meilleur buteur d’URSS dans France Football ! Ils m’ont dit que si je marquais là-bas, j’allais marquer chez eux aussi. Ok, je venais de comprendre pourquoi ils avaient tout accepté et que je n’avais même pas fait de visite médicale !

Les dirigeants du Gazelec, au lieu de me soutenir, m’ont dit de rentrer en Russie. Ils voulaient résilier mon contrat et que je quitte le club. Qu’est ce qu’ils voulaient que j’aille faire en Russie avec une rupture des ligaments croisés ?

Les problèmes sont arrivés au 10ème match, à Perpignan. Je me suis fait les ligaments croisés. J’ai été opéré à Saint-Etienne par le docteur qui s’était occupé de Platini et d’autres stars. A ce moment, les dirigeants du Gazelec, au lieu de me soutenir, m’ont dit de rentrer en Russie. Ils voulaient résilier mon contrat et que je quitte le club. Qu’est ce que j’aurais fait en Russie avec une rupture des ligaments croisés ? Je suis resté mais cette histoire m’a énervé. J’avais une très mauvaise relation avec eux, ils n’ont pas rempli la plupart des promesses du contrat.

La saison suivante, Jean-Michel Cavalli, avec qui je m’entendais très bien, n’était plus là. Le nouvel entraîneur était arrivé avec son attaquant. En plus, à cette époque, seuls deux étrangers pouvaient jouer dans l’équipe et on était trois. Je fus titularisé seulement à la 9ème journée. C’était un match à l’extérieur, on a gagné.

Il ne m’a pas aligné lors du match suivant à domicile contre la meilleure équipe de la ligue, Martigues. Comme les supporters du Gazelec scandaient mon nom, il m’a fait rentrer et j’ai mis un doublé. Après je n’ai plus quitté l’équipe et j’ai fini meilleur buteur de l’équipe à la fin.

Ensuite, vous partez à Perpignan. Vous avez quitté le Gazelec en bons termes au final ?

Cette année-là, 14 clubs sont descendus suite à une refonte de la ligue. Le Gazelec a perdu son statut pro mais ils voulaient que je reste en me proposant une prolongation. Bien entendu, j’ai refusé, surtout qu’ils ne m’avaient pas payé pendant 3 mois et cette histoire s’est d’ailleurs terminée au tribunal quelques années plus tard.

Les dirigeants n’ont jamais tenu leur parole, il fallait toujours revenir le lendemain pour aller chercher le chèque… Je venais de Dniepr où ils te donnaient de l’argent sans que tu en demandes, ça m’a fait bizarre.

Mon salaire était de 30 000 francs. Ils m’ont proposé 15 000 alors qu’ils venaient de recruter un attaquant de Mulhouse qui était venu pour un salaire de 25 000 francs ! Il n’a pas mis un but, ils ont pris un autre attaquant de première division, en lui donnant 75 000 ! Puis, j’ai appris que l’entraîneur touchait une partie des commissions de son agent à chaque fois qu’un joueur signait.

L’ironie du sort, c’est que Perpignan, contre qui je m’étais fait les ligaments croisés, m’a contacté. Ils venaient aussi de perdre leur statut pro. J’ai quand même signé, on est remonté et j’ai fini meilleur buteur. J’ai marqué contre le Gazelec d’ailleurs… Juste avant de partir en vacances au Kazakhstan, j’ai demandé au président de revoir mon contrat. J’ai demandé 5 000 francs en plus, ce qui n’était pas énorme. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, d’attendre pour signer juste le passage de la DNCG, qui venait d’être inventée car beaucoup de clubs faisaient des faillites.

Pendant mes vacances, le Rotor Volgograd m’a proposé un bon salaire et une bonne prime à la signature. Sauf que la vie en Russie, ce n’était pas trop ça à ce moment avec les pénuries, le banditisme,… J’ai préféré assurer en gagnant moins mais avec un cadre de vie plus sécurisé en France surtout que mon deuxième enfant venait de naître.

Sauf que le passage de Perpignan à la DCNG s’est mal passé… Le président m’a appelé en disant qu’il devait baisser le salaire de tous les joueurs. Evidemment, pas qu’un peu… Il m’a dit qu’il devait baisser de moitié mon salaire ! Ce n’était pas possible.

De 30 000 francs, on m’a proposé 15 000 alors qu’ils venaient de recruter un attaquant de Mulhouse qui était venu pour un salaire de 25 000 francs ! Il n’a pas mis un but, ils ont pris un autre attaquant de première division, en lui donnant 75 000 francs ! Puis, j’ai appris que l’entraîneur touchait une partie des commissions de son agent à chaque fois qu’un joueur signait. Le président n’y était pour rien, mais je crois qu’il a quand même fini en prison !

Après ça vous en aviez assez du football français et vous arrêtez votre carrière ?

Non, ce n’est pas ça. Après l’histoire avec Perpignan, tous les clubs avaient leur effectif, il fallait attendre qu’ils aient besoin d’un joker. J’ai eu des propositions en Arabie Saoudite, au Canada et en Israël… J’ai essayé en Israël, mais c’était impossible pour moi de jouer sous une telle chaleur.

Un jour, alors que je me baladais à Perpignan, je discutais avec un journaliste local. Il avait un ami à France Football qui avait passé une annonce et j’ai reçu des coups de fil. Sauf que ça venait de clubs de divisions modestes.

Je me suis retrouvé dans l’entreprise du président à vendre des machines à tricoter tout en jouant au football.

Je gardais la forme en m’entraînant avec le Sporting Perpignan puis l’entraîneur m’a dit qu’un ancien bon joueur, Eric Bellus, qui avait évolué avec Platini, voulait me parler. Il cherchait un attaquant pour son club, Roanne. Mais bon, en 5ème division… Je ne voulais pas mais le président Jean-Paul Millet me contactait tous les jours. Il m’a dit qu’il allait venir à Perpignan pour me voir. J’étais gêné alors je lui ai proposé qu’on fasse 50/50. On s’est retrouvé quelque part entre Perpignan et Roanne !

Il m’a convaincu de venir voir à Roanne comment ça se passait. Il m’a alors proposé de continuer à jouer au foot tout en faisant du business avec lui ! Pourquoi pas… Limoges me proposait d’entraîner leurs jeunes mais je préférais l’offre de Roanne. Je me suis retrouvé dans l’entreprise du président à vendre des machines à tricoter tout en jouant au football.

Au bout de 6 mois, on a fait un voyage en Ukraine pour développer le business. Personne n’avait de l’argent pour acheter des machines, tout était à l’arrêt mais ils étaient tous prêts à travailler. Au bout de deux ans, une usine m’a contacté pour acheter des machines, à condition que l’on donne du travail aux gens de là-bas. On a pris le risque, on a monté une entreprise et je suis devenu gérant de la société avec mon président.

A Dniepr ?

Non, du coup on a trouvé à Kiev. J’étais très connu en Ukraine, c’est vrai que ça m’a facilité les négociations au fur et à mesure que l’entreprise grandissait. Au final, on a fait travailler 9 usines et 3 000 personnes en Ukraine. Je suis devenu aussi connu dans le monde du textile que dans le monde du football ! J’ai même énervé le patron d’une grosse entreprise, Zara, qui se fournissait également en Ukraine. On a relancé des usines arrêtées. Tout aillait bien donc on augmentait nos commandes au fur et à mesure.

Pour finir, quelle est votre perception du football kazakh d’aujourd’hui ?

Je regarde surtout les matchs de l’équipe nationale mais le football kazakh a vraiment baissé en qualité, le niveau est tombé. A la chute de l’URSS, comme je vous le disais plus tôt, l’Etat n’avait plus d’argent. Les fonctionnaires n’étaient même pas payés, comment le football aurait-il pu être une priorité dans ce contexte ? Dans les années 1990, la formation était stoppée car les gens étaient trop occupés à survivre. L’état ne pouvait pas investir dedans.

Les temps ont changé. De nos jours, le football est devenu important pour la visibilité et il y a un certain investissement dedans. Regardez le centre de formation ultra moderne du Kairat Almaty. Je l’ai visité pour les 70 ans du club. Le Kairat avait invité ses anciens grands joueurs pour affronter des stars étrangères : Figo, Djorkaeff, Shevchenko, Mancini, Rivaldo, Cannavaro… Aujourd’hui, on investit aussi beaucoup d’argent à Astana et on construit des centres de formation dans le pays.

Mais même en Russie, le niveau est bien retombé. L’autre jour, j’étais au stade voir Spartak Moscou – Krasnodar, j’avais l’impression que je pouvais encore jouer ! Ils n’allaient jamais vers l’avant, il n’y avait aucune créativité, aucune prise de risque. On ne peut pas jouer comme ça… Le Spartak a perdu 1-0.

A notre époque, jamais ils n’auraient pu perdre comme ça, sans tenter d’attaquer ! Il y a quelques talents dans l’ex-URSS mais très peu comparé à avant. Dans notre équipe du Kairat des années 80, il y avait plein de stars, les Pechlevanidis, Berdyev, Masudov, Ledovskikh, Nikitenko, Salimov, Schoch… Ces joueurs pourraient jouer dans n’importe quel club de Russie.

Au Kazakhstan, il y a encore beaucoup de problèmes d’argent. Parfois, les parents doivent payer pour que leur fils intègre un centre de formation, donc ce ne sont pas forcément les meilleurs qui jouent et qui bénéficient des installations. La situation dans mon club de Karaganda est compliquée aussi. Tous les meilleurs joueurs sont partis il y a quelques années car le club était en difficulté économique, j’espère qu’ils vont se relever.

Vous les suivez toujours ?

Oui, le Shakhter restera toujours dans mon cœur. Je retourne au stade dès que je reviens. J’y retrouve des copains qui sont désormais entraîneurs ou dirigeants mais j’ai quitté ce club il y a quand même 41 ans. La situation qui me touche le plus c’est celle de Dniepr. J’ai tout gagné avec eux, j’y ai vécu des moments incroyables !

J’aurais pu reprendre le club avec un ami quand ils ont fait faillite mais ça ne s’est pas fait. Ils devaient 30 millions aux anciens joueurs, aux membres du staff,… La marche était trop haute. Je suis de loin le Kairat, ce club a tout pour être champion. Mais chaque saison c’est pareil : Astana finit premier et le Kairat deuxième. Astana c’est l’équipe de la capitale, il faut qu’ils finissent premiers…

Interview réalisée par Damien F pour Footballski.fr

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  2. Anonyme 10 août 2020 at 12 h 31 min

    Super interview, merci !

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  3. Anonyme 2 octobre 2020 at 21 h 35 min

    Incroyable interview!!!

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