Les pontiques au Kazakhstan, football, URSS et espionnage

Les années passent, la moustache reste http://old.express-k.kz
Damien F - Publié le 27 janvier 2016

Installés dès l’Antiquité dans le royaume du Pont (royaume antique situé sur la côte méridionale de la mer Noire au nord-est de la Turquie actuelle), les Grecs pontiques, qui comptent aujourd’hui environ deux millions d’individus dispersés dans le monde, ont toujours vécu parmi d’autres peuples. Qui sont les pontiques ? Ils se sont toujours reconnus comme partie intégrante de l’hellénisme, comme les plus Grecs des Grecs, considérant la Grèce comme la terre de leurs ancêtres. Ce même terme de patrie, ils l’utilisent aussi pour le Pont, leur territoire d’origine, et même pour le Caucase, que ce soit en Géorgie ou au sud de la Russie. Ils furent chassés à plusieurs reprises du Pont dans laquelle ils étaient enracinés depuis plus de deux millénaires (isolés au milieu des turcophones depuis le XIè siècle), en particulier lors des guerres russo-turques des XVIIIe et XIXe siècles. Chaque guerre entre les deux pays ayant été suivie par une vague migratoire des Grecs du Pont vers le Caucase ainsi que les rives russes et ukrainiennes de la mer Noire. Officiellement expulsés du territoire turc en 1923 à la suite des échanges de population prévus par le traité de Lausanne en 1922-1923, ils ont dû définitivement quitter leur terre d’origine sans espoir de retour.

Réfugiés en nombre en URSS, ils allaient alors encore subir les persécutions et les déportations massives du régime stalinien vers les républiques d’Asie centrale et la Sibérie. En effet, trop « cosmopolites » aux yeux de Staline, 37 000 d’entre eux furent déportés en 1949 vers l’Ouzbékistan et le sud du Kazakhstan. Les pontiques ont cette particularité d’avoir vécu deux déracinements, arrachements brutaux des familles à leurs biens mobiliers et immobiliers dans le Pont d’abord, dans le Caucase ensuite. Tous les Grecs étaient concernés par ces déportations ethniques, qu’ils soient citoyens soviétiques, membres du Parti Communiste ou héros de la résistance contre les Allemands puisque nombre de pontiques se sont battus héroïquement aux côtés des Russes lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont dû abandonner précipitamment leur maison, ne pouvant emporter que le minimum. Cela a été ressenti comme une profonde injustice. La déportation massive en trains de la Crimée et du Caucase vers l’Asie Centrale a vu les plus faibles périr dans un voyage durant plus de dix jours, dans des conditions inhumaines. Entassés dans des wagons à bestiaux avec très peu de nourriture, les déportés ont aussi souffert des conditions très précaires de leur première installation, souvent dans des kolkhozes de la steppe du sud du Kazakhstan.

Les Grecs du Kazakhstan sont donc les descendants de ces Grecs pontiques déportés par Joseph Staline du sud de la Russie et du Caucase. À l’heure actuelle, ils sont encore entre 10 et 12000 vivant au Kazakhstan. Arrivés à la suite des déportations de masse, les Grecs du Kazakhstan ont, au fil des années, pris racine dans le pays, trouvant l’occasion de démontrer leurs talents et leur force. À la chute de l’empire soviétique, ils eurent l’opportunité de retourner dans leur patrie historique et nombre d’entre eux l’ont saisie. Mais avant cet énième exode, de nombreux Grecs nés au Kazakhstan du temps de l’URSS avaient pratiqué le football. Certains avec une grande réussite, comme le plus grand d’entre eux : Aleksandr Khapsalis. Cet attaquant à la vie mouvementée, né à Talgar (oblys d’Almaty), a remporté trois fois le championnat soviétique avec le Dynamo Kiev avant de devenir international soviétique. Ajoutons également la légende éternelle du Kairat Almaty, Evstaphiy Pechlevanidis, 94 buts en 273 matchs dans le championnat soviétique. Il est d’ailleurs le meilleur buteur de l’histoire du club et l’un des meilleurs buteurs soviétiques de la seconde moitié des années 1980. Ses boulets de canon et buts à moyenne distance hantent encore les cauchemars des gardiens soviétiques de l’époque. Plus récemment, Savyas Kofidis, qui n’a rien à voir avec l’équipe cycliste française, est né à Almaty et a commencé à jouer au football au Kazakhstan avant que ses parents ne le ramènent en Grèce à l’âge de six ans. Par la suite, le rockeur à la dense chevelure, cible des moqueries dans son pays, a joué 65 fois pour l’équipe nationale de Grèce, dont une sélection où il assura le marquage individuel de Maradona (le score de 4-0 pour l’Argentine en atteste la réussite). Dimitris Papadopoulos, lui, est originaire du sud du Kazakhstan et compte 24 sélections pour la Grèce, un Euro 2004 gagné ainsi qu’une brillante carrière de club. Encore en activité, Leonidas Kivelidis est né sur le territoire kazakh, dans l’oblys de Taraz, et joue désormais à l’Aris Salonique.

À Footballski, nous nous sommes intéressés au parcours des deux pontiques kazakhs les plus connus. Deux footballeurs et personnalités différentes qui ont marqué l’histoire du championnat soviétique et leur premier club du Kairat Almaty, à l’époque où celui-ci connaissait ses heures de gloire qu’il n’a plus jamais retrouvées.

Evstaphiy Pechlevanidis, légende fidèle du Kairat

Pechlevanidis, Kairat Almaty

©fckairat.kz

C’est l’histoire d’une famille. Elle commence avec les ascendants d’Alcibiade Pehlevanidis, joueur au Dinamo Tbilissi dans les années 1940. Ceux-ci vivaient en Asie Mineure et possédaient le nom de famille de Lazaridi. Ce qui n’était pas sans conséquences dans la société de l’époque. Les Grecs vivant un peu mieux que les Arméniens en Turquie, des tensions ethniques voyaient le jour. Ce qui a poussé le grand-père, pour des raisons de sécurité familiale, à changer son nom en Pekhlevanoglu, Pekhlevan signifiant combattant en turc. C’est pourquoi plusieurs hommes de la lignée des Lazaridi sont devenus des combattants.

Par la suite, la famille a réussi à quitter sa terre natale pour rejoindre Khabarovsk, en Russie. Là, les Pekhlevanoglu ont pu changer leur nom de famille pour le rendre plus grec en Pechlevanidis. Le père d’Alcibiade a ensuite décidé de partir vivre à Batoumi, en Géorgie. Un véritable espace ethnoculturel grec existait dans la région de Batoumi, où les pontiques avaient leurs propres églises et écoles dans les villages où ils étaient majoritaires. Ce qui influença la vie de son fils, formé au Dinamo Tbilissi, deux fois second du championnat d’URSS et finaliste d’une coupe de Russie contre le Spartak. Mais au milieu de sa carrière, comme beaucoup de Grecs soviétiques, Pehlevanidi Sr a été expulsé vers le Kazakhstan, où il s’est installé à Shymkent. Encore un nouveau rebondissement pour une famille qui n’aura toutefois pas besoin de changer à nouveau de nom. C’est ainsi qu’Alcibiade Pehlevanidis a fini sa carrière dans l’anonymat le plus total au CK « Dynamo » (Shymkent).

Ce père a transmis sa passion du football à ses cinq fils, dont le plus jeune deviendra le meilleur buteur de l’histoire du Kairat Almaty. Considéré comme un peu trop paresseux par son premier entraîneur qui était… son père, Evstaphiy a commencé sa carrière avec le Metallurg Shymkent. Remarqué par le grand et proche Kairat après avoir marqué 28 buts en une saison dans le championnat kazakh, Evstaphiy signa dans ce qui deviendra le club de sa vie. Il est même devenu, très jeune, un leader de la meilleure équipe du Kazakhstan, se démarquant autant par ses qualités que par son nom.

Pechlevanidis a marqué beaucoup de buts au Kairat, dont un grand nombre de très importants. Ou très rapides. En 1986, dans un match à Kiev contre le Dynamo, il n’a attendu que 10 secondes de jeu avant de propulser le ballon dans les buts de Victor Chanov. Ainsi est né un exploit que personne ne réussira à égaler. Cependant, les spectateurs du Central Stadium s’attendant à voir un jeune athlète rapide comme un héros antique (Grec, bien sur) ont dû se frotter les yeux. Le numéro 11 du Kairat était petit et trapu, peu élégant avec sa moustache épaisse qui lui donnait dix ans de plus, et semblait bien maladroit. Jusqu’à ce qu’il reçoive la balle. À ce moment, on pouvait comprendre pourquoi le jeune homme était devenu si rapidement le chouchou du public d’Alma-Ata. Avec technique et puissance (70cm de tour de cuisse), Pehlevanidi envoyait valser les défenseurs et marquait souvent des buts tout en puissance, plutôt spectaculaires.

– О силе вашего удара ходили легенды – будто вы рвали сетки ворот…
– Удар у меня действительно был сумасшедшим. Если в кого-то случайно попадал мячом – люди сотрясение мозга получали. Но сетку, конечно, не рвал.

Pehlevanidi aurait pu commencer à jouer pour une équipe plus forte et gagner des trophées pour devenir un joueur de l’équipe nationale soviétique, notamment quand l’entraîneur du grand Dinamo Tbilissi l’a appelé. Mais Pehlevanidi ne pouvait pas se résoudre à quitter son Kairat, pour qui il a juré fidélité. Alors même que son club n’a pu terminer au-delà d’une septième place en championnat : « Pour gagner des trophées ou monter sur le podium, il fallait avoir le soutien des puissants du Parti. Or, nous, les Kazakhs du Kairat, nous ne l’avions pas. »

À la fin des années 1980, le Kairat est relégué de la Ligue Supérieure Soviétique. Le club se retrouva sans ressources financières et décida de repartir de zéro, libérant tous ses bons joueurs, y compris Pehlevanidi. En outre, le pays devenait de plus en plus agité et des milliers de Grecs regagnaient leur patrie. Malgré un rapprochement avec le Panathinaikos, il décide de rejoindre le club plus modeste de Levadiakos. Lors de sa première saison, il finit meilleur marqueur de son club. Et puis une grave blessure et l’âge n’ont pas permis à l’ancienne star du Kairat de devenir une star du championnat grec ou de jouer à l’AEK, son club préféré en Grèce : « Je ne change jamais de couleurs de club, c’est pour cela que je supporte le Kairat et l’AEK! »

L’âme d’Eustaphiy Pehlevanidi est toujours présente à Almaty, où il est revenu pour entraîner les attaquants du Kairat. Même en vivant longtemps à Athènes après sa carrière, il n’a cessé de considérer le Kazakhstan comme sa patrie et clamé que, s’il devait tout recommencer à zéro, il aurait joué au Kairat et seulement au « Kairat »…

Aleksandr Khapsalis, déserteur et champion d’URSS

Le numéro 18 est notre champion (c) site officiel du dynamo kiev

Le numéro 18 est notre champion. |©Dynamo Kiev

Les anciens fans du Dynamo Kiev se souviennent encore de la vitesse d’exécution et des performances exceptionnelles sur le terrain d’Aleksandr Khapsalis. Des qualités qui ont attiré l’attention de Valery Lobanovsky, qui lui a fait confiance au sein de l’attaque aux côtés du mythique Oleg Blokhin. Mais revenons plutôt sur les débuts tumultueux du gamin dont les parents furent déportés des rives de la mer Noire au sud du Kazakhstan…

Aleksandr est né et a vécu pendant 16 ans à Talgar, dans un village près d’Alma-Ata (ancien nom d’Almaty), où ses parents qui vivaient en Crimée avaient été exilés par Staline. Jouant au foot sur les terrains vagues comme beaucoup de ses camarades Grecs également déportés, Aleksandr se fit remarquer par le Kairat qui le forma et commença même à le faire jouer en professionnel dès 16 ans. Un rêve pour le gosse qui fuyait la maison dès l’âge de 6 ans pour aller au Stade Central d’Almaty voir ses héros. Un rêve qui se transforma vite en une première expérience difficile sous les ordres du rugueux coach Artyom Falyan, adepte des séances physiques à midi en plein été, sous quarante degrés. Un an plus tard, lors d’un tournoi international à Tashkent avec l’équipe junior du Kazakhstan, le jeune footballeur finit meilleur buteur et meilleur joueur. Il fut alors approché par l’ogre du Dynamo Kiev. L’entraîneur du Dynamo, Anatoly Suchkov, venait même à Alma-Alta pour convaincre le père qui finit par dire à son rejeton : « Pars à Kiev mon fils, tu seras entre de bonnes mains. »

Cependant, c’est ici que les ennuis débutent. Le Comité des Sports de la République socialiste soviétique kazakhe refusa farouchement de laisser partir sa pépite qui n’a joué que 21 matchs pour le Kairat et lui interdit de prendre un vol pour Kiev. Les camarades de l’armée avaient même pour ordre de le surveiller. Le Torpedo Moscou et le CSKA Moscou décidèrent alors d’entrer dans la danse pour s’attacher les services du joueur. Sous prétexte du service militaire, le CSKA avait la possibilité de le recruter et ne se priva pas pour envoyer des soldats au domicile parental. Une prise d’otage qui échoua grâce à la grand-mère. Au retour de son entraînement avec le Kairat, Aleksandr vit en effet sa grand-mère agiter vigoureusement ses mains à une fenêtre en lui faisant comprendre de ne surtout pas aller jusqu’à la maison et de courir loin. Après avoir effectivement vu une UAZ militaire devant l’entrée avec des gens en uniforme venus pour le récupérer, le jeune fugitif passa la nuit avec des amis et prit la direction de l’aéroport le lendemain avec une fausse moustache, une perruque et un faux nom. Un stratagème payant puisqu’il ne se fit pas prendre et arriva à Kiev en toute sécurité.

Mais les foudres du régime soviétique le poursuivirent toute sa carrière. À 18 ans, il fut devenu interdit de sortie du territoire, car un agent du régime avait balancé que durant un voyage du Dynamo en Grèce, Aleksandr Khapsalis avait signé un contrat avec le Panathinaikos à plus d’un million de dollars. Bien qu’Alexander avait refusé de signer le contrat amené par le recruteur grec (« mon père était encore au Kazakhstan communiste, et si je faisais ça il se serait fait arracher la tête»), il fut considéré comme un transfuge potentiel. De mystérieux appels à l’aube émanant du KGB ont commencé à fleurir, demandant quand et pour quelles raisons il a eu un contact avec des Grecs. En ajoutant subtilement que si quelqu’un l’avait vu, lui et sa famille seraient en grande difficulté. Finalement, le KGB l’obligea à signer un papier comme quoi il était né dans l’esprit des idées communistes, qu’il jurait et promettait de ne jamais trahir la patrie. « Après cela, on m’a proposé de devenir informateur mouchard, ce que j’ai refusé. » Pour autant, les agents du KGB passaient à Tangar chez le père d’Aleksandr en se faisant passer pour des agents du football grec afin de voir comment ce dernier réagirait aux nouvelles propositions. Toutefois, quand le père a commencé à parler en grec, ceux du KGB sont passés directement au russe et la tromperie est devenue claire… Après cet épisode, le régime l’a quand même laissé partir avec l’équipe jouer à l’étranger, sous tutelle. Sauf lorsqu’il joua au Dinamo Moscou, quand son club dut se déplacer à Larissa (Grèce) en coupe UEFA…

khapsalys, kairat

©rusteam.permian.ru

Heureusement pour lui, les méthodes soviétiques avaient également du bon. Les visites médicales de l’époque n’étaient pas très poussées, dès lors qu’elles existaient. Les médecins d’Almaty avaient diagnostiqué à Aleksandr Khapsalis une maladie du cœur. En réponse à une interdiction de jouer, il écrivit une note comme quoi s’il mourait sur un terrain de football, les médecins ne seraient pas à blâmer. Ce qui n’est fort heureusement jamais arrivé même au plus haut niveau après être arrivé à Kiev en 1976. Peu à peu, Khapsalis est devenu l’un des principaux joueurs de l’équipe. Il a aussi joué pour l’équipe de jeunes de l’URSS ainsi que pour l’équipe principale du pays (2sélections, 1 but). En juillet 1982, en raison d’un conflit avec Lobanovsky, Aleksandr Khapsalis quitta l’équipe. « Un match, je courrais tellement sur l’aile que je pouvais à peine respirer. J’ai entendu le coach hurler : « Changez Khapsalis ». Cela a été tellement vexant pour moi que j’ai insulté le coach. Je n’en ai pas dormi de la nuit et le lendemain j’ai envoyé une lettre de démission au club. Le sang chaud grec avait parlé. Maintenant je comprends que c’était une bêtise enfantine. » Et Alexander est allé à un autre « Dinamo » – Moscou. Mais le club n’était pas dans sa meilleure période, changeant six fois d’entraîneur en deux ans. Un lent déclin qui amorça une fin de carrière en eau de boudin.

Désormais, Khapsalis revient tous les ans à Almaty pour voir sa famille mais vit à Los Angeles où il a fondé l’école pour enfant « Dynamo Soccer School », comme un hommage pour un grec au cœur slave. Éternel peuple aux patries perdues, pour les Pontiques, « c’est l’affection qui fait la parenté. »

Damien Goulagovitch


Image à la une : ©old-express-k.kz

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