Du succès et des drames pour le football à Chypre

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Damien F - Publié le 4 octobre 2018

Sur les 3 clubs chypriotes engagés en barrages de Coupe d’Europe, deux ont rejoint la phase de poules de Ligue Europa. Malgré tout, la surprise et la déception sont de mise : le meilleur club local (et le plus riche), l’APOEL, s’est retrouvé coincé à Astana. Après cinq années consécutives de qualifications en phase de poules de Ligue des Champions ou de Ligue Europa, le club de Nicosie connaîtra un automne sans joies européennes.

Succès chypriotes

Même sans le club phare de Nicosie, la musique de la Ligue Europa retentira à Chypre cet automne. Et plus deux fois qu’une. L’AEK Larnaca et l’Apollon Limassol ont passé avec brio l’épreuve des tours de qualification (commencés en Juin). Pour la 10e fois sur les 11 dernières saisons, ce petit pays d’environ un million d’habitants accueillera des matchs de poules de Coupe d’Europe.

Et pas toujours avec le même club assuré de monopole national, vivant au gré des subventions ou de généreux mécènes. Non, avec cinq clubs ! Le premier à avoir franchi le cap est Anorthosis, qui avait fait sensation à l’époque en éliminant les Grecs de l’Olympiakos lors du barrage de la Ligue des Champions 2008/09. C’était alors la première fois dans l’histoire du football chypriote qu’un club atteignait la phase de groupes d’une Coupe d’Europe. Du hasard, selon la majorité des experts. Sauf que par la suite, les clubs chypriotes sont toujours arrivés à placer au moins un représentant en poules de Ligue des Champions ou d’Europa League, hormis une saison. Et très souvent, ils en ont placé deux.

Le sommet a été atteint en 2011/12. Quand l’APOEL s’est qualifié pour la Ligue des Champions mais a surtout remporté la première place d’un groupe composé de Porto, Zenit et le Shakhtar, puis a éjecté Lyon au tour suivant avant de tomber contre un grand Real Madrid en quarts de finale. Pendant ce temps, à la faveur de ce parcours et à celui des autres clubs chypriotes engagés en Europe, le statut et le coefficient de la ligue progressaient de façon exponentielle. Et tout cela sans grands noms, ni stars, sans transferts coûteux. Surtout, sans entrées d’argent. Dans les pays connaissant les mêmes résultats sportifs, les grosses écuries sont sponsorisées par des entreprises d’assurances, des banques, des télécommunications ou des compagnies aériennes. A Chypre, les banques ne donnent pas d’argent, pas plus que les assurances. Et la compagnie aérienne nationale a fait banqueroute.

Quelle est donc l’origine de ce miracle ? Les Chypriotes auraient-ils soudainement appris à jouer au football ?

Pas vraiment. En revanche, ils ont acquis du savoir-faire dans d’autres domaines.

Merci l’UE !

Un élément déterminant de la mutation du football de club chypriote est l’entrée dans l’Union Européenne au Printemps 2004. A partir du moment où les frontières se sont ouvertes, les clubs chypriotes se sont rendus compte de tous les bénéfices qu’ils pourraient tirer de l’arrêt Bosman, entraînant la montée en puissance fulgurante des six principaux clubs locaux. En constatant que les Chypriotes n’étaient pas les plus prompts à pousser le ballon, les clubs se sont tournés vers d’autres marchés, construisant une ligue totalement ouverte au monde entier. Au cours de la saison passée, plus de 80% des joueurs ayant foulé les pelouses Chypriotes étaient étrangers. Sur les 43 joueurs qui se sont produits lors des Jeudi Européens, seuls 4 joueurs étaient chypriotes. Dont deux étaient des remplaçants sortis du banc dans les dernières minutes. L’APOEL et l’AEK, dans leur 11 titulaire, n’avaient aucun joueur Chypriote. Seul l’Apollon, le club le moins recommandable des 3, en avait deux…

La Fédération, dans un souci de développer le football national et les jeunes locaux, ordonne alors à tous les clubs d’aligner au moins deux joueurs Chypriotes dans le 11 de départ. Sans quoi, les clubs doivent s’acquitter de la lourde amende de 1 500 euros (par joueur non aligné). Une somme si basse que la plupart des clubs balaient la règle d’un revers de main, comme Andreas Karapatakis, président de l’AEK Larnaca qui déclarait à la presse sur un ton laconique : “Nous nous prenons ces amendes toutes les semaines.” Et pendant ce temps, le nombre d’étrangers augmente dans le championnat. L’Union des footballeurs de Chypre place le curseur a 86% cette saison, ajoutant que chaque année, deux tiers des joueurs Chypriotes quittent l’ile.

Mais pourquoi faire plus, et mieux ? A Chypre, les clubs sont plus importants que l’équipe nationale, qui n’a jamais rien fait, même quand il n’y avait pas autant d’étrangers dans les clubs. Et les fans de l’équipe nationale peuvent toujours se rapatrier sur la Grèce. Ou la Turquie, s’ils sont du Nord. Quoi qu’il en soit, pour des raisons sociales, politiques et sportives, la sélection Chypriote risque de ne jamais pouvoir figurer dans des compétitions internationales même dans l’hypothèse où la Fédération y mettrait toute la meilleure volonté du monde.

Les arbitres dans le collimateur

Pendant la guerre civile Grecque, de 1946-1949, l’APOEL (comme les autres clubs) a été forcé de demander à ses joueurs de signer des pactes d’affiliation avec le gouvernement grec de droite. Des joueurs frondeurs, aux convictions de gauche, ont refusé de signer, préférant partir fonder leurs propres clubs. La division gauche/droite se matérialisa par 2 ligues différentes, l’une officielle et l’autre officieuse. Ces divisions politiques n’ont jamais cessé par la suite, même à la réunification du championnat.

Aujourd’hui, l’APOEL reste le club de droite alors que les rivaux de l’Omonia sont de gauche, tout comme Famagouste. Ce dernier est d’ailleurs particulier puisqu’il se trouve originellement du côté Nord de l’île. C’est dans cette identité qu’a été créé « Anorthosis », le plus vieux club de football Chypriote en 1911. Depuis l’occupation du Nord par les Turcs, le club a été délocalisé à Larnaca, du côté Grec, mais se considère toujours comme de Famagouste. Dans ces conditions chaotiques, avec des divisions sociales et culturelles à tous les niveaux, les matchs truqués pour raisons politiques ont longtemps fait partie des mœurs. Les temps ont changé depuis, mais certaines habitudes restent. Les causes, en revanche, ont changé.


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Dans cette petite nation insulaire où presque tout le monde connaît tout le monde, la violence ne dépassait généralement pas le cadre des affrontements entre les supporters d’APOEL et ceux d’Omonia et leur rivalité datant de la fin des années 1940, à une époque de guerre civile. Pourtant, ces dernières années, elle a pris une proportion démesurée, sans précédent. Et cette fois, ce n’est pas pour régler de vieilles querelles de voisinage, ni politiques ou sociologiques.

Au cœur du phénomène, l’Association des arbitres de Chypre. L’institution, située à l’extérieur de Nicosie au milieu de champs de terre offerts par l’État, cristallise la tension et l’agressivité. En témoigne les attaques à la bombe la destinant. L’une d’elles a notamment fonctionné conformément à la volonté de ses auteurs : la dynamite, emballée dans un tuyau, a explosé avant l’aube, arrachant une grande partie de l’arrière du bâtiment de deux étages : « Il y avait des vitres cassées, du verre brisé partout », déclarait l’arbitre Charalambos Skapoullis à la presse, ajoutant : « Si vous êtes un arbitre de l’élite, vous vous inquiétez, parce que vous ne savez pas quand sera votre tour… « 

Trois mois plus tard, un autre engin explosif éclate devant la maison de l’arbitre Thomas Mouskos. Quelques semaines plus tard, c’est la voiture appartenant à l’épouse d’un autre arbitre qui est incendiée et, quelques jours auparavant, Leontios Trattos, l’arbitre « star » de Chypre, avait appris que son véhicule, stationné dans le sous-sol de son immeuble, avait été détruit dans ce qui était la deuxième attaque de ce type contre lui. Une troisième visera sa femme plus tard. Les arbitres, craignant pour leur vie, décident alors de voter un boycott général, paralysant un bon moment le football local.

Les explosions ne s’arrêtent pourtant pas. Une nouvelle bombe s’abat sur le football chypriote, et cette fois, son auteur n’a pas peur de montrer son visage : il s’agit de l’ancien arbitre international Marios Panayi. Convoquant les journalistes pour une conférence de presse, Panayi déballe tout, des faux pénalties accordés, aux cartons qui n’auraient jamais dû être donnés. Il donne des noms, remet des documents papiers et audios. Pour finir, cerise sur un gâteau déjà crémeux, Panayi affirme que les matches avaient été truqués sur ordre des officiels de la Fédération. Selon ses dires, les arbitres ayant suivi les ordres se seraient vus récompenser pour arbitrer des matchs en Europe, où les gains sont bien plus importants qu’à Chypre. C’est ainsi que selon les estimations de Panayi, sur les 300 arbitres de Chypre, pas plus de 10% ne sont « vraiment propres ». Depuis, l’ancien arbitre s’est exilé en Grande-Bretagne, espérant que les autorités Chypriotes se décident à ouvrir les yeux.

Une crise économique et des matchs truqués

Mais si les matchs truqués sont très présents à Chypre, ce n’est pas seulement via les arbitres. Une récente recherche locale montre que 40,5% des joueurs de football professionnels Chypriotes sont au courant de matchs truqués et que 17,2% ont été approchés. Malgré tous les succès européens des clubs chypriotes, la ligue reste désespérément tout en haut de la liste rouge de l’UEFA.

Les raisons sont nombreuses. L’une d’elles est le manque de salaire minimum. Certains joueurs peuvent recevoir 50 euros par mois, notamment quand leur club descend en seconde division. L’autre gros problème concerne les délais de paiement, qui pousseraient 65% des joueurs impliqués à truquer des matchs. Le président de l’Union des footballeurs, l’ex gardien de but et figure du football chypriote Spyros Neofitides, est l’un des rares luttant contre le système. Il parle, beaucoup, et se récolte lui aussi des amendes par une Fédération l’accusant de l’ouvrir un peu trop. Comme quand il avait déclaré l’an dernier aux médias locaux: “Nous voyons des résultats étranges depuis le début de la saison.”

«Après la crise financière de 2012, nous avons eu de gros problèmes d’argent», ajoutait Neofitides. «De nombreuses entreprises se sont jetées sur le football pour gagner de l’argent grâce aux paris illégaux. Il y a 350 joueurs en première division, 280 autres en deuxième et pour beaucoup de clubs, truquer des matches est devenu un moyen de survivre. On disait souvent aux joueurs que les matchs devaient être truqués pour payer les salaires. » En effet, les joueurs étaient souvent obligés d’attendre des mois avant d’être payés, à tel point que FifPro, le syndicat international des joueurs de football, conseillait à ses membres de ne pas signer de contrats avec des équipes chypriotes.

Et parfois, les situations ont dérapé. César Alberto Castro Pérez, un Vénézuélien jouant pour l’Olympiakos Nicosie, s’est retrouvé chez lui avec 2 armoires à glace le menaçant avec des armes pour signer un document de rupture de contrat, mentionnant par la même occasion qu’il renonçait à ses primes et ses salaires impayés. Un joueur de Limassol, sous couvert d’anonymat, a raconté avoir subi la même expérience. Avec une méthode légèrement différente : les gorilles lui promettant délicatement qu’ils mettraient de la drogue dans sa voiture et appelleraient la police s’il n’acceptait pas leurs prérogatives.

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Mieux vaut éviter d’avoir une voiture quand on est arbitre à Chypre…

Mais que fait la Fédé ?

Pointée du doigt comme l’une des coupables de cette situation, la Fédération commence alors à montrer son nez en contrôlant le bon paiement des salaires. Mais dans le même temps, elle décide d’un passage de la Ligue de 12 à 14 clubs. L’arrivée de petits clubs sans histoire ni supporters plonge la Ligue dans le chaos. L’UEFA, au courant des pratiques en vigueur à Chypre, prévient, menace et fait des descentes en personne via son Directeur de l’Intégrité. Le vice-président de l’UEFA, Marios Lefkaritis, prévient la CFA qu’il y aurait des actions, comme bannir les clubs Chypriotes en Europe. Mais il y a de nombreuses raisons de penser que Lefkaritis, Chypriote en l’état et impliqué dans de nombreuses magouilles (voir article ci-dessous), n’a rien fait pour que la situation n’en arrive pas à ce point…


Lire aussi : Marios Lefkaritis – Le pilier de l’empire Zahavi


En 2015, sous la pression, la Fédération Chypriote instaure des amendes : 5000 euros pour le premier indicent, 10 000 euros pour le second, relégation pour le troisième. La Fédération lance aussi un programme de sensibilisation destiné aux joueurs, histoire de changer les mentalités. Mais environ 70% des joueurs sont des étrangers qui viennent et partent chaque année, ce qui rend le changement d’attitude plus que compliqué. Globalement, tout le monde s’accorde à dire que ces mesures n’ont pas eu les effets escomptés…

Quoi qu’il en soit, les menaces ont été prises au sérieux et la Fédération en profite pour faire passer les sanctions à un niveau supérieur. Si les fameuses « enveloppes rouges » appartiennent au passé, certains problèmes demeurent. Après un match nul 3-3 de l’AEZ Zakakiou à Karmiotissa avec un but controversé dans le temps additionnel, la voiture du coach assistant visiteur est ciblée par une bombe. Le complexe de Five du coach principal est de son côté incendié.

Devant l’inefficacité des mesures de la Fédération, l’état tente alors de prendre le relai. En aidant le police à instaurer des écoutes téléphoniques, notamment. Mais l’exilé Panayi assure que les nouvelles mesures ne changeront rien : “Il suffit d’acheter une carte SIM à l’épicerie pour les contourner…”

La tierce propriété, devenue spécialité Chypriote

A Limassol, où l’AEL et l’Apollon se partagent les cœurs des passionnés locaux, l’histoire ressemble à celle de bien d’autres. Mais l’Apollon a dévelopé sa petite particularité ces dernières années. Le club-passerelle, qui a un ancien agent de joueurs à sa tête en la personne de Nikos Kirzis, est utilisé par les agents Zahavi et Ramadani comme conduit pour faire passer de jeunes joueurs serbes vers l’Europe de l’Ouest. Ainsi, le club devient « co-propriétaire » de joueurs transférés, mais qui ne joueront jamais pour lui. Le club est soutenu financièrement par l’un des hommes les plus puissants et controversés de l’UEFA et la FIFA, Marios Lefkaritis, dont l’influence de la famille à Chypre est impressionnante. Nous l’avons évoqué plus haut, et lui avons consacré un article complet, nous n’y reviendrons donc pas en détails ici.

Dans l’histoire, on en parle peu, mais les fans commencent à se lasser. Les stades se vident peu à peu et les groups de fans préviennent, comme celui de l’APOEL Supporters Trust : “Cela profiterait a tout le monde que les pratiques actuelles stoppent.”

Après les matchs truqués, les double contrats pour tricher sur les impôts, les transferts de joueurs que les clubs n’ont jamais vus, les hooligans à orientation politique, le boycott des matchs, l’école de football complètement ignorée, alors que les entraîneurs passent aussi vite que les joueurs, de quoi sera fait l’avenir du football Chypriote ?


Image à la une : © Petros Karadjias/AP

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Damien F

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