Batumi. Ses plages, ses casinos, ses constructions folles et son club de football, voilà le décor d’un club géorgien atypique. En effet, le club de la mer Noire intrigue dans un championnat où les affluences dépassent rarement le millier de personnes et où il faut remonter aux années 1970-1980 pour retrouver les principaux exploits européens.

Descendu en deuxième division, le Dinamo Batumi est cette année de retour en Erovnuli Liga et disputait ses rencontres de seconde division devant des tribunes bondées et animées. Une ambiance bon enfant qui ferait presque oublier que ce club joue sur son terrain d’entrainement, en attendant de voir sortir un stade moderne de 20 000 places d’ici 2020. Un engouement et un projet exceptionnel pour la Géorgie qui prend ses racines dans une région à l’identité atypique.

96 ans d’existance

Capitale de la République autonome d’Adjarie, Batumi est aujourd’hui le plus grand port géorgien et la capitale d’une région au statut particulier à travers les âges. Dès l’Antiquité, cette région de la mer Noire est ainsi connue par les Grecs sous le nom de Colchide, là où Jason serait venu chercher la Toison d’Or. Passée successivement sous influence romaine, byzantine, différents royaumes géorgiens, perses, arabes, ou encore turcs, c’est l’empire ottoman qui remporte la mise au XVIe siècle et établit son influence jusqu’à la fin du XIXe siècle, après sa défaite face à l’Empire russe.

Une présence ottomane qui aura pour conséquence de produire la conversion d’une grande partie de la population devenant musulmane, tout en gardant leur langue et leur culture géorgienne. Cette spécificité, les Adjares la garderont durant l’époque soviétique, en étant la seule république autonome soviétique (au sein de la RSS de Géorgie), basée sur un critère religieux et non ethnique.

Comme pour la plupart des clubs géorgiens, c’est par la mer que le jeu de ballon en cuir est arrivé à Batumi, par l’intermédiaire de marins anglais sillonnant la mer Noire. Un jeu qui se propage rapidement, si bien qu’en 1914 un premier tournoi voit s’affronter à Batumi une dizaine d’équipes locales. Suivant la création de la société sportive Dinamo en 1923, à l’initiative de Felix Dzerjinski, dirigeant de la GPU – ancêtre du KGB -, la ville de Batumi se voit finalement dotée d’un club dès cette année. En effet, les deux clubs déjà installés, à savoir Mezgvauri (les marins) et Tsiteli Raindi (les chevaliers rouges), sont gentiment invités à fusionner pour donner naissance à ce club flambant neuf, placé sous l’autorité des services secrets du coin.

D’après les sources de l’époque, les terrains de Kakhaberi sont l’endroit où se sont déroulés les premiers matchs de football avec des marins britanniques, parce que Batumi est une grande ville portuaire. Aujourd’hui, il y a un terrain d’entrainement dans cet endroit de la ville. C’est là d’où vient la culture du football à Batumi et ce pourquoi elle est ancrée dans le cœur des habitants. (officiel Dinamo Batumi)

1935 – Dinamo Batumi

Un club invité dès 1936 à participer à la première coupe d’URSS, mais qui doit attendre 1939 pour être invité à disputer son premier championnat d’URSS, en seconde division. Bien que ce soit Lavrenti Beria, le « Himmler de Staline », qui se charge de l’installation de ces sociétés sportives en Géorgie, et lui-même étant originaire de l’Abkhazie voisine, le Dinamo Batumi récoltera assez peu d’intérêt de la part des élites en comparaison de son voisin de la capitale, le Dinamo Tbilissi. Ce qui n’est pas le cas du public, qui vient en nombre à cette époque assister à quelques belles affiches. Batumi, une des villes les plus prisées de la riviera caucasienne comme station balnéaire, maintient son rang et même si le Dinamo Tbilissi attire des centaines de milliers de personnes en championnat comme en Coupe d’Europe, ce sont quelque 20 000 personnes qui garnissent le stade Centrale.


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La suite de l’histoire soviétique du Dinamo Batumi se déroulera donc entre seconde et troisième division, au gré des performances et des changements de format des championnats. Il passe d’ailleurs les 6 dernières saisons du championnat soviétique en seconde division. Tout cela jusqu’à l’année 1990, où à l’instar des autres clubs géorgiens du Dinamo Tbilissi et du Guria Lanchkhuti, présents eux dans l’élite, le club décide de se retirer du championnat soviétique, en attendant la création d’une nouvelle compétition dans un état géorgien qui gagne bientôt son indépendance. Le début d’une autre histoire.

Refondé en 1990

Le Dinamo Batumi trouve rapidement ses marques dans ce nouveau championnat où règne en maitre durant toute la décennie 1990 le Dinamo Tbilissi. Renommé Saperkhburto Klubi Batumi à l’indépendance, pour remiser aux archives l’origine soviétique du club, il redevient Dinamo Batumi en 1994. Alors bien installé dans le haut du classement de l’Umaglesi Liga, le club de la mer Noire recommence à prendre du galon, en témoignent les quatre finales de coupe nationale entre 1993 et 1997, toutes perdues malheureusement contre le Dinamo Tbilissi.

Des performances qui leur permettent néanmoins de se qualifier pour la Coupe de l’UEFA, avec à la clé de belles performances contre l’Obilic Belgrade pour sa première campagne européenne, et une élimination avec les honneurs face au Celtic Glasgow en 16ème de finale. Thorshavn (ridiculisé 6-0 à domicile), le PSV Eindhoven (qui ne fera qu’un nul 1-1 à Batumi avant de s’imposer 3-0 au retour), l’Ararat Erevan (qualifié sur tapis vert à cause d’un joueur non sélectionnable aligné par le Dinamo) et le Partizan Belgrade, passeront ainsi tour à tour à Batumi.

Le Dinamo gagne enfin son premier et unique trophée en 1998 avec une coupe de Géorgie, obtenue face au Dinamo Tbilissi bien sûr. Le tournant des années 2000 marque cependant le retrait du Dinamo Batumi, qui recule au classement d’année en année, avant d’être finalement relégué à l’issue de la saison 2007-2008.

14/09/1995 – Le Dinamo Batumi accueille le Celtic Glasgow pour un tour qualificatif de coupe UEFA dans un contexte de très haute tension

A ce stade, il faut alors rappeler le contexte de la Géorgie post-indépendante. Alors que le pays sombre dans la guerre civile face aux revendications indépendantistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, l’Adjarie n’est pas en reste et menace également régulièrement de faire sécession. Cette tension entre les deux entités atteint son summum en mai 2004, lorsque le président adjare Aslan Abashidze ordonne de dynamiter les ouvrages reliant l’Adjarie à la Géorgie. Une manière un peu brutale de couper les ponts. Finalement forcé à la démission, Abashidze quitte son poste quelques jours plus tard. L’Adjarie retrouve petit à petit l’apaisement, alors même que l’Abkhazie toute proche au Nord-Ouest se referme sur elle-même et se tourne vers la Russie, qui se retire elle-même en 2007 de la base navale de Batumi. La ville de Batumi va alors en profiter pour connaitre un véritable essor économique, propice aux investissements et au développement.

Un nouveau départ

Aujourd’hui, l’équilibre est en train de changer [entre Tbilissi et le reste de la Géorgie]. La ville de Batumi a joué un rôle important après l’indépendance de la Géorgie, c’est un des principaux centres touristiques du pays, la population a augmenté également. C’est un endroit très attractif et la ville connait un développement rapide. Au début des années 2000, il est apparu que le renouveau de la ville devait passer par des projets d’infrastructures, dont le nouveau stade, ainsi que des écoles de football et de nouveaux terrains. (officiel Dinamo Batumi)

En effet, la ville voit fleurir depuis une dizaine d’années les gratte-ciels, hôtels et casinos qui viennent garnir le beau front de mer et lui donner son allure de « Las Vegas » de la Mer Noire. Pour les curieux, la ville est par ailleurs connu pour abriter « le plus beau McDonald’s du monde », une construction de verre et de métal que l’on a effectivement pas l’habitude de voir dédié au fast-food. Durant quelques années, une fontaine publique de chacha (l’alcool local similaire à la grappa, titrant bien souvent 50° ou plus) était également disponible. Expérience arrêtée peu de temps après, on ne sait vraiment pas trop pour quoi…

Cet environnement propice aux constructeurs de tout poil a bien entendu fini par attirer les projets d’investissements dans le club. Avec des succès relatifs à ses débuts. Dans un championnat encore peu structuré où les clubs « comètes » sont légion, comme le FC Zestafoni champion deux fois avant de disparaitre faute d’argent quelques années plus tard, le Dinamo Batumi remonte dans l’élite en 2011, accroche même une deuxième place en 2015 et une troisième place en 2016 (en battant le Dinamo Tbilissi en pay-offs).

Cela n’empêche pas le club de faire plusieurs fois l’ascenseur. Dernier exemple en date pas plus tard que l’an dernier, où le club, à la ramasse durant toute la saison pense se sauver grâce aux plays-offs. Il n’en sera rien et les Adjares se voient une nouvelle fois renvoyés au purgatoire après une séance de tirs aux buts face au Sioni Bolnissi, pourtant inférieur sur le papier.

Au stade des ambitions

Étonnamment c’est cette nouvelle descente qui a peut être servi de déclencheur à l’équipe dirigeante, qui a finalement bouclé un projet en discussion depuis plusieurs années, et notamment la construction d’un nouveau stade de 20 000 places. Annoncé depuis plusieurs années, repoussé puis remis au goût du jour, le Dinamo Batumi a fini par sauter le pas, alors que le club sombrait en deuxième division. Un projet au coût estimé à une quarantaine de millions d’euros qui représente un investissement sans précédent pour un pays comme la Géorgie.

Dinamo Batumi

A titre de comparaison, la Géorgie dispose d’un stade national d’un peu plus de 50 000 places, la Dinamo Arena à Tbilissi et du stade Mikheil Meskhi (25 000 places), tous les deux à Tbilissi. Le troisième plus grand stade est celui du Torpedo Kutaisi (stade Ramaz Shengelia), disposant de 12 000 places. Ce nouveau stade est donc un projet remarquable pour un pays comme la Géorgie et un défi quant à son utilisation future.

Au delà des matchs du Dinamo Batumi, on y attend donc également des matchs internationaux de la sélection, car le stade remplira tous les plus hauts critères de l’Uefa, voire des compétitions internationales, des finales de coupe mais également des concerts et toute sorte d’événements, faisant de ce stade un équipement unique en Géorgie.

Situé proche du front de mer le stade a été dessiné par un cabinet d’architecture turc, connu pour avoir réalisé les enceintes de Konya ou Kayseri. L’enveloppe extérieure est inspirée des danses traditionnelles géorgiennes et pourra être illuminée le soir, comme l’Allianz Arena de Munich, aux couleurs de la Géorgie, de l’Adjarie ou du Dinamo Batumi.

Lorsque le club l’annonce officiellement par un communiqué, les supporteurs ont d’ailleurs du mal à croire à la sincérité du projet au premier abord. Le club doit alors publier une copie du résultat de l’appel d’offre tout ce qu’il y a de plus officiel pour justifier ses intentions.

C’est la Mer Noire

D’ici 2020, le Dinamo Batumi disposera ainsi du troisième stade de Géorgie en termes de capacité, un écrin que l’on peut penser démesuré comparé aux affluences faméliques que l’on observe chaque week-end sur les terrains d’Erovnuli Liga. Et pourtant, là aussi Batumi est différente du reste de la Géorgie en étant la seule ville pouvant affirmer fièrement remplir son stade chaque week-end. 

Black Sea Dinamo Pirates
Black sea Dinamo Pirates

Ne quitte jamais ton équipe / Elle fait partie de ta vie / Elle est ta vie jusqu’à la fin de tes jours / Nous reviendrons encore une fois / Tout redeviendra comme avant / Nous voulons que / Batumi soit bleue et blanche / Tous les Dinamoelis en feu

Fondé en 2011, le Black Sea Dinamo Pirates est ainsi le fan club officiel du club de Batumi. Bien qu’ils ne soient pas ultras, les pirates animent chaque week-end les tribunes de leur Dinamo et maîtrisent chants, tifos, pyros ou encore cortèges. Tout cela alors même que le Dinamo Batumi évolue depuis de nombreuses années, 12 ans exactement (!), sans stade fixe depuis la destruction de l’ancien stade d’époque soviétique situé en bord de mer. La plupart du temps le club s’est ainsi vu délocalisé dans la ville voisine de Kobuleti, ou encore cette saison sur le terrain du centre d’entrainement du club, où une tribune de quelques milliers de places a été montée en prévision de la durée des travaux.

Tout au long de cette saison de deuxième division, les habitants de la Mer Noire sont ainsi venus garnir les quelques milliers de places de ces gradins provisoires, comme ils l’avaient fait également les deux saisons précédentes lorsque le club devait emprunter cette fois le stade du club de rugby de la ville, très populaire également.

Le contexte géopolitique n’est jamais bien loin, en l’occurrence la situation de l’Abkhazie voisine. A l’occasion du jour anniversaire de la guerre d’août 2008 avec la Russie les supporters clamaient ainsi : « 20% de mon pays (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) est occupé par la Russie »
Le second degré n’est également jamais très loin, même si le nouveau stade laisse entrevoir beaucoup de perspectives – Black Sea Dinamo Pirates

Un soutien populaire qui a ainsi mené le Dinamo à la première place en championnat, s’assurant sans trembler d’une remontée immédiate dans l’élite. Une remontée qui sera cette fois-ci mieux préparée en termes financiers et sportifs. Le club de la Mer Noire a ainsi engagé Gia Geguchadze, jusque là sélectionneur des U21 géorgiens, mais passé également par le Dinamo Tbilissi, le Torpedo Kutaisi et le FC Zestafoni.

Pour se renforcer, ils ont également enregistré jusque là les renforts de Giuli Manjgaladze (en provenance de Ventspils mais passé par Samtredia et le Chikhura) mais également deux atouts majeurs de leurs rivaux du FC Gagra cette saison à savoir Rati Tsatskrialashvili et Tornike Gaprindashvili. Dans le même temps, leur attaquant Jovino Flamarion s’est baladé dans les surfaces adverses cette saison, en inscrivant 24 buts en 31 rencontres, lui permettant d’être élu meilleur joueur du championnat.

Après les bons résultats de 2015 et 2017, le fiasco de l’an dernier et la défaite finale ont été causés par une instabilité financière, surtout durant ces fameux play-offs. Mais la situation s’est améliorée depuis. Avec l’effort général de nos sponsors, un des meilleurs entraîneurs du pays a accepté de venir, et nos joueurs sont dans les meilleures conditions. (officiel Dinamo Batumi)

Dans un championnat qui se structure et continue de se professionnaliser, le Dinamo Batumi cherche donc à s’imposer une fois n’est pas coutume sur la durée, s’appuyant sur des infrastructures et un soutien populaire uniques pour le pays. Une seule hâte donc, voir enfin des grands matchs en Géorgie !

Antoine Gautier


Tous propos recueillis par Antoine Gautier pour Footballski.
Image de couverture : Dinamo Batumi – Tanagi construction

Dinamo Batumi, l’exception culturelle géorgienne
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1 Comment

  1. Avatar Michel Lamorlette 4 février 2019 at 18 h 44 min

    Super reportage, vraiment !!

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