Croatie Euro 2016 : Croatie, le modèle stalinien

Damien F - Publié le 1 juin 2016

Le Championnat d’Europe à venir sera le premier depuis l’indépendance de l’Etat dans lequel la majorité des croates n’aura pas une passion sans borne pour leur équipe. Pourquoi ? Non pas pour une division idéologique ou celle Nord/Sud qui occupe la sphère footballistique quotidienne. Non, la raison est que les Croates savent que la sélection ne représente pas le pays et tous ses citoyens, mais seulement une infime minorité. Sous couvert de patriotisme, les patrons du football croate ne privilégient que leurs intérêts privés particuliers. A tel point que la ligue et l’équipe nationale sont parmi les institutions les plus corrompues dans le monde du football avec une liste record d’infractions et de crimes. Devant cette situation, il ne faut pas s’étonner de la ferveur déclinante pour la sélection.Croatie


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Tudjman, honneur et responsabilité

« Les athlètes sont les meilleurs ambassadeurs de notre pays », avait l’habitude de dire le premier président croate Franjo Tudjman. Au début des années 90, presque tout le monde acceptait ce point de vue : la Croatie, après tout, était une nouvelle nation indépendante, toujours en guerre et sa réputation sur la scène internationale encore à construire. Quand le monde ne voulait pas d’un état indépendant croate, les athlètes ont contribué à l’émancipation de leur patrie. Durant les premières années de guerre, le tennisman Goran Ivanisevic se révélait l’un des plus notables défenseurs de son pays. Son crédo, « ma raquette est mon arme », lui permettait de « lutter pour la cause croate contre la propagande serbe » alors que ses amis « mouraient à la guerre ». Quand la communauté internationale reconnut l’indépendance de la Croatie en 1992, le gouvernement croate déclara que cette « victoire historique » récompensait aussi les efforts acharnés des athlètes. Ceux-là même qui ont continué après la guerre à promouvoir le discours national de la Guerre d’Indépendance.

 Franjo Tudjman, présent à côté de Michel Platini durant la CDM 98. | © GERARD CERLES/AFP/Getty Images)

Franjo Tudjman, présent à côté de Michel Platini durant la CDM 98. | © GERARD CERLES/AFP/Getty Images

Dans les années suivant les accords de Dayton, la Croatie était toujours confrontée à de nombreux challenges. Le développement social et économique stagnait, le tourisme restait bas et il fallait faire face à l’afflux de réfugiés qui regagnaient leurs maisons. Devant toutes ces problématiques, le parti en place, HDZ (Union démocratique croate), décida d’utiliser les accomplissements des athlètes pour créer un sentiment de fierté nationale, qui ne pouvait pas provenir de la politique sociale en échec intégral. Les élites politiques transformèrent l’enthousiasme généré par les succès sportifs en un réel capital politique, associant leurs réalisations avec celles de l’ensemble de la nation. A tel point que la performance en Coupe du Monde 1998 représentera la sublimation du caractère national, de la culture, de la volonté et de la force collective. Chaque victoire était décrite comme une victoire du peuple croate, le résultat de la bataille croate pour l’indépendance et la liberté.

Tudjman ne fut pas le dernier à réaliser l’impact que pouvait avoir le sport pour la cause nationaliste. Et les sportifs l’aidèrent bien dans sa démarche. Le sélectionneur en 1998, Ciro Blazevic, souligna le « rôle inestimable » du président « sans qui tous mes jeunes joueurs joueraient pour la Yougoslavie et non pour la Croatie. Sans son courage et son parti, rien de cela ne serait arrivé. » Le capitaine et héros national, Zvonimir Boban, ajouta que le président devait être reconnu pour être « le père de tout ce que nous, les croates, aimons et aussi le père de notre équipe nationale. » En retour, Tudjman congratula personnellement les joueurs devant une foule de 100000 personnes, axant son discours sur l’unité et la mère patrie. Les joueurs ne représentaient pas seulement le football croate : ils représentaient la Croatie dans son ensemble. Et cela fut étendu à l’ensemble de la population. Un Croate qui ne se souciait pas de savoir si la Croatie gagnait ou perdait aurait été profondément antipatriotique.

Un projet national pour le Dinamo

Dans son projet pour la Croatie, Tudjman alloua d’importantes ressources au sport et donna l’appui sans réserve de la direction de l’Etat. Le football était notamment considéré comme un véritable enjeu « nationa l» et les confrontations des clubs croates avec les meilleures équipes européennes ont aidé à la renommée du nouvel Etat. Avec cette stratégie, le président croate a aussi semé les graines de la discorde : la division entre le nord et le sud, bien popularisée avec les événements récents. Les habitants du Sud, Split en tête, se sentent considérés comme des citoyens de seconde zone, puisque la politique officielle se construit autour du Dinamo Zagreb. Tout comme la plupart des fans du Dinamo ne sont pas à l’aise avec la politique de leur club. Une situation qui ne date donc pas d’aujourd’hui.

En juin 1991, le jour où la Croatie a déclaré son indépendance, Tudjman a changé le nom du Dinamo en Hašk Građanski, comme symbole d’un retour aux années pré-communistes. Un an et demi plus tard, le président a voulu aller plus loin en instrumentalisant le club désormais nommé « Croatia » (nom latin du pays), histoire de lier le nom du club à son projet nationaliste. Ce changement a provoqué de plus en plus de conflits avec les ultras des Bad Blue Boys. Le rejet du Dinamo (nom trop « bolchevik » selon les décideurs) n’a pas trouvé preneur du côté du noyau dur des fans qui, bien que favorables à l’indépendance de leur pays, souhaitaient préserver le nom de leur club qu’ils jugeaient n’avoir aucun lien avec le parti de Tito. Alors que le Dinamo devenait une sorte de seconde équipe nationale, les BBB ne pouvaient pas accepter ce nom artificiellement créé et l’identité imposée.

Au plus fort du règne de Tudjman, les tribunes de Maksimir résonnaient de chants « Vrati nam Dinamo » (Rendez-nous le nom Dinamo). Dès 1992, avant le changement de nom en Croatia, le groupe de rock Pips, Chips and Videoclips enregistra ‘Dinamo ja volim’ (Dinamo Je t’aime) qui devint rapidement l‘hymne des BBB. Finalement, en février 2000, moins de deux mois avant la mort de Tudjman, le président du Dinamo, un de ses proches alliés, donna son accord et changea le nom du club. Cependant, le mal était fait, tellement Tudjman avait tissé des liens étroits entre l’équipe et le parti HDZ (Union Démocratique Croate).

Un renouveau de la société, mais pas du football

Des cendres du Croatia ont émergé Zdravko Mamic qui commença son ascension vers le sommet au gré de ses amitiés et de ses alliances avec les hommes politiques, la justice, la police et les médias. Le tout en menaçant des journalistes, proférant des insultes homophobes, insultant le groupe ethnique serbe, incitant publiquement à la violence et se trouvant lui-même au centre de multiples altercations physiques. Pendant ce temps, la Croatie s’était « détudjmanisée » et quelque peu démocratisée, mais pas le football. La fédération croate demeure un havre de paix pour les petites magouilles des politiques locales. Elle est également l’une des forteresses les plus fortes du HDZ dans la vie publique (au cours des années, les membres et sympathisants de ce parti constituaient plus ou moins les deux tiers de son comité exécutif). Mamic n’a jamais caché ses connections avec le parti, assistant à des rassemblements publics ou finançant la campagne électorale de la candidate du parti aux dernières élections, Kolinda Grabar Kitarovic. Les joueurs et le staff du Dinamo ont, quant à eux, publiquement soutenu le HDZ aux élections législatives de 2007.

© STR/AFP/Getty Images

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En outre, les politiques ferment les yeux devant les accusations d’irrégularités. Car la fédération nationale profondément antidémocratique est sous le contrôle d’un seul homme, « l’Alpha et l’Omega du football croate », comme l’avait nommé Ciro Blazevic. Cet homme qui traîne une série impressionnante de casseroles, est actuellement jugé pour crime grave et pour une fraude de plusieurs millions. Il a été arrêté puis libéré sous caution avec le vice président de la HNS, Vrbanovic. L’un des exploits de Mamic est d’avoir truqué les élections à la présidence de la fédération en 2010 afin d’assurer la (nouvelle) victoire d’un Vlatko Markovic nationaliste et ouvertement homophobe. Le score de 25 voix contre 24 à l’élection était dû à la voix d’un député qui n’aurait pas dû voter… Sous sa présidence, un certain nombre de clubs dont le Dinamo (tiens tiens) ont été accusés de corruption et de trucages de matchs. Son successeur, Davor Suker, un grand ami de Mamic, est passé en un temps record d’icône nationale à l’une des personnalités les plus méprisées du pays.


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croatiaAlors que la sélection perd le soutien d’une majorité de supporters en raison de politiciens désastreux, Suker pense qu’il ya un remède pour tous: « Quand viendra l’Euro, encore une fois, nous soutiendrons tous ensemble le pays ». Discours dans la lignée d’un Tudjman qui voyait les athlètes comme les meilleurs ambassadeurs. Sauf que le pays a bien changé depuis. La nouvelle génération n’a pas vu ses parents et ses amis mourir, la Croatie est bien ancrée en tant que nation et l’individualisation, sans parler de la mondialisation, est plus que jamais présente. Lovren, aussi fier de représenter son pays soit-il, n’a que faire de la mission commando « Tous Ensemble » de Suker et a refusé de jouer sous les ordres d’un sélectionneur incompétent. Son devoir et sa responsabilité ne sont pas de rendre service aux desseins nationalistes des uns et aux magouilles des autres. La majorité du peuple croate est sur la même lignée et ne répond pas à l’appel du patriotisme de la HNS.


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Hélas, les problèmes du football croate ne se limitent pas à ses institutions. Le comportement honteux de certains de ses fans s’est souvent retrouvé propulsé sur le devant de la scène. A l’image de Simunic et ses saluts nazis, les supporters croates sont devenus des spécialistes des chants racistes comme nous pouvons le voir dans ce tableau récapitulant les infractions commises et relevées par la FIFA.

Lors des qualifications pour la coupe du Monde 2014, ces comportements récurrents ont conduit à un match à huis clos disputé à Split contre l’Italie… lors duquel une croix nazie était visible sur le terrain sans qu’aucun officiel ne la remarque ! Étais-ce une action des supporters pour mettre un coup de projecteur international sur la fédération et pour obliger Mamic à démissionner ou une bataille politique entre le SDP et le HDZ ? Nous n’aurons probablement jamais la réponse sur l’origine réelle de cette croix gammée. Que ce soit pour une noble cause ou à des fins politiques, rien ne peut justifier l’utilisation de ce symbole.


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Une opposition diversifiée

L’opposition à la sélection est en réalité assez diversifiée. Il y a ceux qui pensent qu’un homme accusé d’un détournement de plusieurs millions d’euros et qui a détruit l’identité du plus grand club du pays ne devrait pas avoir un leadership total sur le football croate. Il y a ceux qui ne peuvent accepter le monopole des nationalistes-fascistes dans les tribunes (qui semblent pourtant complètement sains aux marginaux à la tête de la fédération). Et aussi ceux qui pensent simplement qu’Ante Cacic, Joe Simunic et Ante Mise ne sont pas assez compétents et pertinents pour diriger des joueurs de classe mondiale. Quoi qu’il en soit, grâce à ses pantins, Mamic peut continuer sa propagande et offrir une vitrine pour ses joueurs du Dinamo (et mieux les vendre). Le reste ne l’importe guère.

Sur les affiches de certains cafés, on annonce que « les matchs de l’équipe ne seront plus montrés ici ». En une journée, plus de 20.000 supporters ont rejoint un groupe appelé Bojkot (Boycott) sur Facebook pour crier leur colère envers la HNS. Si une partie du peuple croate ne suivra pas son équipe, ils la soutiendront quand même dans leur cœur puisqu’elle les représente.

Damien Goulagovitch


Image à la une : © GIUSEPPE CACACE/AFP/Getty Images

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