Coupe du Monde 2018 – #5 Carnet de Russie

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 15 juillet 2018

Il est venu, le temps du football. Le temps de la Coupe du Monde. Alors que tous les supporters du monde entier se dirigent en Russie afin de soutenir les siens, voilà que cette aventure revêt d’un goût spécial pour nous. Forcément, en tant que suiveurs du football est-européen, une Coupe du Monde « chez nous » est spéciale. Encore plus quand nous avons la chance de la vivre sur place, dans les stades, rues, bars et trains russes. Toutes ces histoires, nous allons vous les conter ici, dans notre Carnet de Russie. Episode 5.


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Le douzième homme

Sur le parvis de la gare Yaroslavskiy, les mains serrées autour des bretelles de son sac à dos, Anvar fait les cent pas. Il est 2 heures du matin, et cela fait déjà près d’une heure qu’il attend. Notre camarade est pourtant particulièrement en avance : notre train ne part qu’à 2h53. L’impatience, sans aucun doute. Celle-là même qui habite les gosses à Noël. Cette nuit, c’est justement Noël pour Anvar : il prend en notre compagnie la direction de Saint-Pétersbourg pour assister à la demi-finale France-Belgique, lui l’inconditionnel des Bleus. Une précision : Anvar est né et a grandi en Ouzbékistan. Venu à 16 ans en Russie, d’où était originaire sa famille, pour vivre le Russian dream, et naturalisé il y a quelques années, il fait donc partie de cette frange de la population locale qui voue un culte à la France, dont la langue était privilégiée dans les hautes sphères de la société russe de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe.

Anvar n’est ni un aristo ni un érudit. C’est simplement un type qui, gamin, est tombé amoureux de l’équipe de France, de cet « autre football » et de son portier d’alors, Bernard Lama. C’était en 96 lors d’un Euro anglais achevé aux portes de la finale, aux pénos face à la République Tchèque. Anvar avait dix ans et dans son esprit, son destin était déjà tout tracé : plus tard, il serait « le chat », Bernard Lama, dont il demandait à sa mère de broder le nom derrière ses tee-shirts en coton. Ce ne fut pas la seule fois où le garçon fit appel à ses talents de couturière. Ado, une fois obtenu l’équivalent du brevet et intégré le club de sa ville, le Sitora Bukhara, dont la première évoluait alors en deuxième division ouzbèke, Anvar lui demandait régulièrement d’enjoliver les maillots de l’équipe. Une équipe pas assez tueuse à son goût, au point de rapidement délaisser les gants pour le champ, et de se rêver en serpent plutôt qu’en chat, historie de singer le « snake » Youri Djorkaeff puis, bien sûr, en Zinedine Zidane.

© Simon Butel / Footballski

French style

L’histoire d’Anvar avec l’équipe de France, c’est celle de beaucoup de gosses. Enfant, je m’imaginais plus volontiers sous la liquette orange des Pays-Bas que sous la casaque bleue, émerveillé que j’étais par les Overmars, Bergkamp, Cocu et autres frères De Boer au sortir du mondial 98. Sauf que j’ai dû attendre le dernier Nouvel An pour mettre les pieds dans le plat pays. Anvar, lui, se voulait réellement français. Au point, à 18 ans, de se pointer à l’ambassade de France en Russie pour postuler à la Légion étrangère. Candidature rejetée, au motif de sa nationalité ouzbèke. À défaut, il a effectué son service obligatoire au sein des forces spéciales de son pays, où seuls les six premiers mois l’ont réellement éprouvé, à l’entendre. Ou plutôt à le lire, car avec Anvar, les échanges se font essentiellement avec les mains et Google Translate.

© Simon Butel / Footballski

Ce qui reste encore aujourd’hui comme « une immense déception » n’a pas suffi à atténuer son sentiment de filiation profond à la France, qui s’est même retrouvé renforcé cette semaine avec ce voyage à Saint-Pétersbourg, et cette qualif’ des Bleus pour laquelle il a autant souffert et poussé que n’importe quel autre Français dans le stade. Illustration ce week-end, où un échange autour d’un café avait été convenu. C’est Nicolas, le même qui s’était tapé un Metz-Moscou en bagnole et qui est donc revenu en Russie pour reprendre son orgie d’émotions, qui l’a averti de notre retard, de la façon suivante : « Nous serons un peu en retard. C’est notre côté français ! » Réponse de l’intéressé : « Je serai moi aussi un peu en retard. Je suis Français aussi maintenant ! »

Grizou, le fils à Dédé

Comme tout Français qui se respecte, Anvar a donc sa carte de membre du club des 65 millions de sélectionneurs. Et s’il était DD, il ferait tout bonnement sauter Antoine Griezmann, « le fils de Deschamps », ce qu’il nous avait déjà notifié dans le train pour la demi-finale. Profitant de la présence de Venera, sa sœur anglophone, je pose enfin la question : bon sang, mais c’est quoi le problème avec Grizou ? L’explication, en gros, est la suivante : « C’est le joueur le plus faible de l’équipe, le seul qui ne fait pas son travail. Il est tout juste bon à tirer les coups de pied arrêtés ». Le retenir à temps mardi quand, à la 52e minute, il s’apprêtait à aller pisser, n’a en fait que le conforter dans sa position. La suite, en russe et en mimes, est très simple à saisir : « Pirès était un grand numéro 7, Beckham aussi, Ronaldo aussi. Mais Griezmann ne mérite pas le 7. Moi, je lui donnerais le 3 ». On révèle alors que Grizzi porte le 7 et des manches longues pour imiter Beckham, son idole. « Mais pourquoi ne joue-t-il pas comme Beckham alors ? » Fin du débat.

© Simon Butel / Footballski

Pour le reste, Anvar est un Français comme beaucoup d’autres : il a succombé à la hype Ngolo Kanté. Quand on lui demande qui est son joueur bleu préféré, c’est en chanson qu’il livre sa réponse, sur l’air de Champs-Élysées : « Ngolo Kanté, lalalalala… » Ses Champs à lui, ce seront les grands boulevards russes, où il est persuadé de sortir parader, ce soir sur les coups de 20h, 21h si les Croates font de la résistance : « Je vais regarder le match, chez moi, sur ma télé. Et QUAND, pas SI, quand la France gagnera, je sortirai dans la rue avec mon maillot et mon drapeau ». Anvar aurait aimé s’inviter à la Casa Bleue, ce lieu de rassemblement des supporters français avant et après les matchs, comme il l’a fait à Kazan lors de France-Australie, le tout premier des Bleus auquel il a assisté. Mais en ce jour de finale, celle-ci a été déployée à l’ambassade de France, et seuls les détenteurs d’un passeport français pourront y accéder. Foutues formalités, qui ne sauront toutefois entraver son rêve d’enfin fouler l’hexagone. Ce sera en février, avec son petit garçon, qu’il a notamment promis d’emmener à Disneyland. Anvar, lui, y était déjà mardi.

Simon Butel

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