« Balcaniada lui 13-0 », quand la Roumanie dominait le football des Balkans

Hadrien François
Hadrien François - Publié le 13 décembre 2017

Comme vous avez pu le lire ici, le Mondial 2018 se déroulera sans la Roumanie, à l’inverse d’autres pays des Balkans qualifiés, comme la Serbie. Si l’équipe nationale roumaine n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis des années, elle a bien été pendant une période la puissance qui dominait ses voisins est-européens au sein d’une compétition disparue en 1980, la Coupe des Balkans des Nations. Une année reste particulièrement célèbre dans l’histoire du football roumain: celle de l’année 1933, qui demeure dans les esprits comme la « Balcaniada lui 13-0 », traduisible par la « Coupe des Balkans des Nations du 13-0 ». Un nom faisant référence aux trois victoires face à la Bulgarie, la Grèce et la Yougoslavie sur les scores respectifs de 7-0, 1-0 et 5-0, pour une victoire finale au stade O.N.E.F de Bucarest sans le moindre but encaissé. 

La Coupe des Balkans des Nations, une initiative roumaine

L’idée de réunir les différentes fédérations des Balkans autour d’une coupe est proposée en 1929 par la fédération roumaine. Il existe déjà à cette époque la Coupe d’Europe Centrale, qui réunit les meilleures équipes du moment. Mais cette Coupe des Balkans des Nations se base sur une toute autre une volonté. En 1929, les tensions entre les pays de la région sont toujours vives suite à la fin de la Première Guerre mondiale. Cette compétition se veut un moyen de pondérer et atténuer les rancœurs politiques. Elle prend néanmoins, et malgré elle, très rapidement une tournure politique et est utilisée – voire instrumentalisée – et perçue comme un moyen de prendre des revanches militaires et diplomatiques sur le terrain du football.

La première Coupe des Balkans des Nations débute en 1929 avec un système peu ergonomique et complexe, basé sur des matchs aller-retour entre les différents pays participants (Grèce, Yougoslavie, Bulgarie, et Roumanie) disputés entre 1929 et 1931. Dès 1932, la Coupe prend un modèle plus classique de championnat se disputant dans l’unes des capitales des pays participants. Elle prend fin en 1936, notamment à cause du retrait de la Yougoslavie (ce qui réduit cette coupe à une triangulaire) et l’échec des négociations pour l’entrée de la Turquie en son sein. Après la Seconde Guerre mondiale, la Coupe des Balkans des Nations connait une renaissance en 1946 avec l’entrée de nouveaux pays, avant d’être abandonnée à la suite d’une édition qui n’arrive pas à son terme en 1948 . Un timide retour est tenté dans les années 70 sous un autre format, disputé sur trois années (!) de 1973 à 1976 puis de 1977 à 1980. Avant de disparaître à nouveau. Pour l’anecdote, c’est la Roumanie qui s’impose dans cette toute dernière édition en s’imposant face à la Yougoslavie en finale.

Au-delà de l’aspect sportif, la Coupe des Balkans des Nations possède une charge politique très forte dans son organisation. Chaque cérémonie d’ouverture et de fermeture est un véritable défilé nationaliste, enrobé de drapeaux immenses aux couleurs du pays organisateur, de discours formels quasi-militaires et de processions au rythme de l’hymne national. Chaque édition organisée à Bucarest est également doublée d’une cérémonie de remise de fleurs sur la tombe du soldat inconnu.

Niveau résultats, la première édition sous sa forme de championnat est organisée à Sofia et remportée par le pays organisateur. Par la suite, la Roumanie s’impose donc à Bucarest alors que la Yougoslavie s’offre le titre à Sofia en 1934 puis à Athènes en 1935.

Une de Gazeta Sporturilor du 2 juillet 1933, veille de l’ouverture de la compétition.

« Balcaniada lui 13:0 » l’état de grâce après la tourmente extrême 

L’équipe nationale de Roumanie enchaîne les résultats décevants avant l’organisation de cette édition 1933. Quelques scores encourageants viennent certes adoucir les choses, mais l’atmosphère dans et autour de l’équipe nationale est plus que tendue. Le nombre réduit de Roumains « de souche », minoritaires par rapport aux joueurs d’origines allemande et hongroise, est le nœud du problème. Pour l’opinion publique comme pour les médias de Bucarest, il est devenu monnaie courante d’imputer les mauvais résultats de la sélection à un manque de fidélité de ces derniers. Des accusations bien évidemment infondées – les clubs transylvains tiennent notamment toujours tête aux meilleures équipes bucarestoises à cette époque – mais qui créent un climat délétère à un an de la compétition. Le paroxysme de cette tension interne est la défaite humiliante à domicile face à la Pologne sur le score de cinq à zéro.

Cette défaite lance le début d’une campagne de roumanisation de l’équipe roumaine, sous la pression de l’écrivain Camil Petrescu, connu pour son ultra-nationalisme – et plus tard pour son antisémitisme. Néanmoins, c’est l’intervention d’un personnage extérieur au football qui s’avère déterminante pour la future glorieuse « Balcaniada lui 13:0. »

Aurel Leucuția est un intellectuel roumain, docteur en droit et député pour le Parti National Paysan, envoyé auprès d’un Roi Carol II encore en exil. Il s’adresse dans une lettre ouverte au président de la Fédération Roumaine de Football (FRF) en ces termes : « L’élément roumain est aujourd’hui en pleine ascension, et il ne faudra pas longtemps pour voir notre rêve complet réalisé. Comme nous travaillons à ne pas perdre notre temps face à ces difficultés, il est nécessaire de créer pour cette Coupe des Balkans des Nations une atmosphère spirituelle favorable aux succès sportifs. Les joueurs sont eux aussi comme tout le monde, avec des états d’esprit différents, dans de bonnes ou mauvais dispositions, certains optimistes, d’autres sceptiques. Ils doivent donc être aidés, encouragés et réconfortés. Pour cela, nous faisons appel à la presse, et à travers elle à l’opinion publique roumaine ».

Ce discours appelant au calme et à la modération est à la base de la pensée de l’équipe entraînée par Constantin Rădulescu, constituée aussi bien de Roumains de souche que de joueurs issus des minorités hongroise et allemande. Et au final, des choix judicieux face à l’opinion publique qui ont créé ce moment historique de l’histoire du football roumain.

La fierté d’un peuple

L’édition 1933 de la Coupe des Balkans des Nations a bien lieu sous la forme d’un championnat, mais les résultats ont rendu le match entre la Roumanie et la Yougoslavie semblable à une finale. En effet, les Yougoslaves se sont imposés sur le score de 7-1 face à la Grèce, puis de 4-0 contre la Bulgarie. Côté roumain, malgré l’euphorie générée par la victoire face à la Bulgarie sur le large score de 7-0, la presse se montre très dure avec la sélection au lendemain de sa courte victoire face à la Grèce (1-0), tout en sachant que le match face aux Yougoslaves est censé offrir une opposition importante.

Le lendemain de la superbe victoire 5-0 face à la Yougoslavie, les journaux s’empressent de publier partout et massivement une photo montrant l’enthousiasme des 25 000 spectateurs du stade O.N.E.F de Bucarest applaudissant les performances de Silviu Bindea, Gheorghe Ciolac, Iuliu Bodea et du « Cheval » de Timişoara Ștefan Dobay. Les mots de P. Soru dans le journal « Vremea » paru le lendemain définissent l’importance que revêt cet événement dans l’enthousiasme patriotique roumain : « Si vous n’avez pas vu Voevodul Mihai (le futur Roi Mihai Ier, décédé ce mois-ci, ndlr) se frotter les mains de joie et célébrer chaque but marqué, vous avez manqué un spectacle accablant d’émotion. Si vous n’avez pas embrassé le sourire du premier ministre Vaida-Voevod, en décorant votre poitrine et votre visage d’une large expression de satisfaction nationale, vous avez raté une occasion de jeter un coup d’œil sur la formidable magie que crée le sport aujourd’hui. »

Les équipes participant à l’édition 1933. | © delcampe.net / ripensia-sport-magazin.ro

Dans l’euphorie créée par cet événement sans égal, une voix bien singulière se fait entendre, celle de Nicolae Iorga, écrivain souvent comparé à Michelet. Pour le grand historien, l’exercice physique ne sert qu’à approcher l’équilibre entre le corps et l’esprit, et ne doit pas devenir un moyen d’ascension sociale, être une fin en soi ou un moyen de devenir célèbre. Nicolae Iorga considère ainsi le spectacle sportif comme « puéril » et étant un moyen de gaspiller l’énergie nécessaire dans la vie de tous les jours. La contraction lui vient de l’écrivain et dramaturge Sebastian Mihail qui, s’il admet l’enfantillage de telles pratiques encore balbutiantes en Roumanie, note que l’idée de « fair-play » est bien plus présente dans le sport que dans le milieu politique et universitaire de l’époque.

Revenir sur cette opposition intellectuelle et philosophique résultant de cette Coupe des Balkans des Nations montre bien qu’au-delà du souvenir impérissable pour les supporters de l’équipe nationale roumaine, cette victoire de 1933 a déchaîné les passions et offert au football une visibilité nouvelle dans le pays, permettant polémiques et discussions sur sa portée qui continuent aujourd’hui encore.

Hadrien François


Image à la une : © historia.ro

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Roumain d'adoption, souvent aperçu une Timișoreana à la main près de Ghencea. Stelist convaincu, amoureux d'un football roumain authentique et désuet. Jamais objectif vis à vis du Dinamo.

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