A Bari, le match pour l’histoire de l’Hajduk Split

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Damien F - Publié le 4 juillet 2017

Vous vous demandez ce que peuvent faire le maréchal Tito, le brigadier Fitzroy Maclean et le général de Gaulle dans la grande Histoire de l’Hajduk Split ? Pourquoi et comment l’Hajduk s’est retrouvé à combattre avec les Partisans pour finir par jouer un match contre l’équipe de l’Armée britannique ? C’est l’histoire unique et fascinante d’un club de football engagé dans la lutte antifasciste lors de la Seconde Guerre mondiale.

Il y a plus de 72 ans, le 23 septembre 1944, l’Hajduk Split jouait probablement le match le plus important de son siècle d’existence. Aujourd’hui, l’épithète « historique » est associée à chaque événement majeur se produisant dans le football. Ici, elle retrouve son sens premier. Car ce match, en plus d’asseoir la renommée de l’équipe de Split pendant toute la guerre en Europe, décida du sort de l’Hajduk et de sa survie après la Deuxième Guerre mondiale.

Alors que d’autres grands clubs et champions nationaux d’avant-guerre – HASK et Concordia de Zagreb ou BSK et Jugoslavija de Belgrade – furent dissous en raison de «collaboration avec l’occupant» et que le nouveau gouvernement souhaitait mettre en place des clubs communistes à la place des anciens, l’Hajduk est resté. Son rôle dans la lutte antifasciste en était la principale raison. En ces temps de guerre, le match à Bari contre l’équipe de l’armée britannique, où le blanc représentait l’Armée de libération nationale de Yougoslavie, constitua un point central de l’histoire de l’Hajduk.

La rébellion de l’Hajduk contre les fascistes puis les nazis

1941. Le dernier mercredi d’hiver, deux jours avant le printemps, s’acheva en feu d’artifice pour la ville de Split: Frane Matosic venait d’inscrire le coup du chapeau tandis que son frère Jozo ajoutait quelques buts pour conclure une démonstration 9: 0 contre les rivaux de la ville, le RSD Split. L’Hajduk se montra si convaincant, avec quatorze victoires et une seule défaite, qu’il remporta le titre de champion de la Banovina croate.

A cette époque, les blancs de l’Hajduk représentaient déjà une place forte du football yougoslave, en tant que seul club ayant gagné un titre national en n’étant pas basé à Zagreb et Belgrade. Les héros emmenés par Matosic, Sobotko ou Radovnikovic ramenèrent donc le titre de champion de Croatie à Split après douze ans de disette. En cette qualité, l’Hajduk gagna le droit de jouer les phases finales du championnat yougoslave. La première réunion des séries éliminatoires, très attendue, devait se disputer contre les champions slovènes du NK Ljubljana.

Devait, car ce match n’a jamais eu lieu.

Le mardi suivant à Belgrade, les forces de l’Axe signaient un contrat tripartite. La Yougoslavie, envahie et occupée conjointement par l’Allemagne et l’Italie, laissait Split aux mains des italiens. Puis, le 10 avril, Slavko Kvaternik annonçait à Zagreb la création d’un régime marionnette établie dans ce qui est désormais la Croatie, la Bosnie et la Serbie du Nord : le  nouvel État indépendant de Croatie. Cinq semaines plus tard, le dirigeant de ce nouvel Etat, Ante Pavelic, signait à Rome un acte de donation, en cédant à Benito Mussolini une bonne partie de la Dalmatie, ses îles et Split. Plus personne ne pensait au football, ou presque.

Les italiens de Mussolini, peu de temps après leur arrivée, invitèrent les représentants de l’Hajduk à une réunion. Voulant se faire accepter, ils se préparaient à offrir quelques générosités, parmi lesquelles la garantie d’un nouveau stade tous frais payés, une admission directe en Série A et le transport gratuit pour les matchs à l’extérieur. La seule condition demandée était le changement du nom en AC Spalato (Split en version italienne). A l’unanimité, la direction de l’Hajduk rejeta l’offre et préféra se démanteler avant qu’un décret déclarant illégale toute association non affiliée au Parti fasciste prenne effet. Les trophées et autres objets de valeur furent cachés dans un grand four à pâtisserie que détenait Ante Kesic, un joueur de l’Hajduk époque avant-guerre. Ils resteront à cet endroit jusqu’à la fin du conflit.

Les fascistes ne renoncèrent pas. Ils créèrent leur propre club à Split, mais n’arrivèrent pas à enrôler un seul joueur de l’Hajduk malgré des demandes persistantes et des menaces en tout genre. Le régime tenta les mêmes méthodes avec le deuxième club de Split, le RSD (aujourd’hui RNK), sans plus de succès. Il faut dire que le RSD était encore plus radical que l’Hajduk, puisque fondé par des anarchistes qui avaient déjà organisé une expédition avec des volontaires pour combattre aux côtés de la coalition antifasciste lors de la Guerre civile en Espagne. Treize de leurs joueurs s’engagèrent même aux côtés de la résistance communiste en 1941, avant d’être capturés et de se faire fusiller par les Ustachis, les fascistes croates…

Avec l’occupation fasciste et la trahison de Zagreb ayant laissé la Dalmatie à la merci des Italiens, rejoindre les Partisans communistes s’avéra une décision toute naturelle pour les Dalmates. Certains membres de l’Hajduk s’engagèrent. Pas son meilleur joueur Frane Matosic, qui partit contraint et forcé pour la Série A où il devint le meilleur joueur et le meilleur buteur de Bologne lors de la saison 1942-1943. Les occupants italiens lui avaient fait savoir que sa famille et lui étaient sur la liste de déportation vers un camp des îles Éoliennes près de la Sicile, où l’un de ses frères était déjà détenu pour «activités subversives». La seule façon d’éviter ça était de poursuivre sa carrière en Italie. Mais immédiatement après la chute de Mussolini, Frane s’échappera pour rejoindre les Partisans.

Les fascistes partis, Split fut récupérée par les Allemands, qui la remirent aux mains de leurs affiliés Ustachis. Ces derniers voulurent restaurer l’Hajduk en lui proposant de rejoindre la ligue d’État indépendant NDH qui fonctionnait presque normalement pendant la guerre. Leur tentative échoua, comme celle des Italiens. Ils ne réussirent même pas à amadouer un seul membre de l’Hajduk dont le renouveau ne pouvait s’accorder avec une quelconque forme de fascisme. C’est sur ces bases que le club avait été fondé en 1911 par un professeur qui lui donna le nom Hajduk. Un terme signifiant selon ses dires « le meilleur de notre peuple : le courage, l’humanité, l’amitié, l’amour de la liberté, la défiance des puissants et la protection des plus démunis ». Une des premières devises du club fut d’ailleurs : « Contre l’obscurité, contre la force ». Une maxime parfaitement respectée durant cette terrible Seconde Guerre mondiale. Elle sera tout autant respectée 70 ans plus tard, mais il s’agit d’une autre histoire…

Partisans et réformation

Le club se reforma lorsque les Partisans, pour lesquels combattaient beaucoup de footballeurs de clubs de Split et des environs, entrèrent en contact avec l’armée britannique. En septembre 1943, sous la recommandation personnelle de Winston Churchill, qui voulait un agent de liaison avec les Partisans, le brigadier Fitzroy MacLean fut parachuté dans les quartiers généraux de Tito en Bosnie. Jusque-là, le gouvernement britannique n’aidait pas les Partisans, mais plutôt les Chetniks sous l’égide de l’armée royaliste de Pierre II de Yougoslavie. Cependant, il apparut que les Chetniks collaboraient avec l’occupant ce qui ne plut pas du tout aux Britanniques qui stoppèrent leur aide aux royalistes, majoritairement soutenus par les Serbes alors que les Partisans étaient multiethniques.

Churchill décida par conséquent d’accorder son soutien à Tito. Toutefois suspicieux des communistes, le dirigeant britannique avait besoin de quelqu’un sur qui compter. Pensant à son propre fils Randolph, il décida plutôt d’envoyer l’officier Maclean, dont il était très proche. C’est sur les rapports de l’officier sur place que les Alliés décidèrent de la construction d’une base navale et d’une piste d’atterrissage des avions alliés sur l’île de Vis.  Une partie de l’ex-équipe de l’Hajduk, membre de la XXVIe Division de l’Armée nationale de Libération yougoslave, escorta Maclean sur l’île puis y installa une garnison.

Dès les débuts de l’année 1944, les Partisans jouèrent régulièrement contre les soldats anglais sur l’île. Un mois plus tard, une équipe de football s’assembla formé par les joueurs d’avant-guerre de l’Hajduk, du RSD (RNK) et de deux autres clubs locaux. Ils confectionnèrent eux-mêmes leurs maillots avec des toiles de parachute tandis que leurs « crampons » venaient de la récupération et de la customisation de bottes de l’armée données gracieusement par les Britanniques.

Cette équipe de Partisans, qui battait systématiquement les soldats anglais, donna des idées aux leaders du mouvement sur l’île de Vis. Après demande d’autorisation aux chefs suprêmes du mouvement et à Tito, enfermé dans une cave-bunker avec Maclean en Bosnie, l’aval fut donné pour réformer l’Hajduk sur l’île. La mission visant à recomposer l’équipe incomba à Sime Poduje, un ancien ailier de l’Hajduk et de l’équipe nationale de Yougoslavie des années 20. En avril 1944, il envoya 15 convocations qui arrivèrent jusqu’aux mains des joueurs d’avant-guerre, plus cinq lettres adressées aux quartiers généraux du mouvement de résistance, au cas où les chefs « connaîtraient quelques jeunes talentueux qui pourraient renforcer l’équipe ». 14 hommes sur 15 acceptèrent la convocation. Le dernier, préférant s’occuper de sa femme tombée gravement malade après avoir accouché, s’excusa.

Après plusieurs jours occupés à se cacher et à marcher vers le port, les 15 appelés accédèrent au bateau les emmenant sur l’île de Vis le 2 mai. Cinq jours plus tard, l’Hajduk en exil reprenait vie en tant que « Hajduk-NOVJ » (Hajduk – Peuple de l’Armée de Libération Yougoslave). L’opposition des vaillants soldats britanniques présents sur l’île de Vis restait toutefois limitée. Dès le début du mois de juin, l’équipe plia bagage pour le sud de l’Italie et Bari. Un endroit pas choisi au hasard, puisque les Alliés, sur recommandation de Maclean, y avaient installé le siège de l’Armée de l’Air des Balkans (BAF), une unité composée principalement de pilotes britanniques et de leurs avions, dont la tâche était de soutenir les opérations militaires des Partisans contre les Allemands. Les Croates purent s’entraîner ici et jouer quelques matchs contre des oppositions diverses.

Et puis, le grand match arriva. L’aboutissement d’années de luttes et de résistance à l’envahisseur. Le 23 septembre 1944, la sélection militaire de Grande-Bretagne arrivait à Bari pour devenir acteur du plus grand événement sportif de ces temps de guerre en Europe. Cette équipe militaire n’était pas venue pour faire de la figuration. Dans ses rangs figurait Leslie Jones d’Arsenal, qui sévissait dans la ligue anglaise d’avant-guerre. Il y avait aussi Jimmy Murphy de West Bromwich Albion, vice-champion d’Angleterre, Andy Beattie et Tom Finney de la puissante équipe de Preston, Jimmy Rudd de Manchester City et la célèbre légende Stan Cullis de Wolverhampton, dont les supporters chantent encore les louanges dans le Molineux Stadium. Cullis était notamment connu pour être le seul joueur à avoir refusé de faire un salut nazi avant le dernier match d’avant-guerre de l’Angleterre en mai 1938, lors de cette fameuse victoire sur l’Allemagne 6: 3 à Berlin sous le regard accusateur de cent mille spectateurs et du chancelier Adolf Hitler dans la tribune d’honneur.

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Le match de légende à Bari | © hajduk.hr

Plus de 40000 spectateurs, principalement des soldats, se massèrent dans le Stadio della Vittoria de Bari pour voir ce match historique entre l’Hajduk et le Bari. Les soldats anglais encouragèrent leur équipe alors que les Américains se rangèrent du côté des Croates. Mais le match fut à sens unique. Les Britanniques étaient trop forts. L’Hajduk résista 3-2 à la mi-temps puis s’écroula complètement lors du deuxième acte pour s’incliner finalement 7-2. Les Dalmates prirent leur revanche lors du Boxing Day la même année dans la ville désormais libre de Split grâce à un but du héros Frane Matosic (1-0).

Hajduk, libre pour toujours

Le retentissement du premier match contre l’armée britannique dépassa les frontières italiennes et fut accueilli avec frénésie à Split qui s’était tant battue pour sa libération. Pour promouvoir la lutte antifasciste et leur pays, les joueurs de l’Hajduk partirent en tournée et jouèrent contre les équipes militaires de Malte, d’Égypte, de Palestine ou de la Syrie entre autres. Pendant cette tournée de 100 jours, les Croates remportèrent 21 matchs sur les 27 joués. Le Général de Gaulle récompensa même le club du titre d’équipe d’honneur de la France Libre. On pensait la folle aventure brillamment terminée. Et pourtant non !

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27 mai 1945, l’Hajduk reçoit le titre d’Équipe d’Honneur de la République française | © hajduk.hr

Après son retour en Yougoslavie, les représentants du club ainsi que Frane Matosic furent invités par Tito. Le dirigeant yougoslave leur proposa de relocaliser le club à Belgrade pour devenir une équipe représentant l’Armée, comme les Soviétiques l’avaient fait avec le CSKA. Une fois de plus, l’Hajduk refusa catégoriquement et fut remplacé dans ce rôle par le Partizan alors que d’autres nouveaux clubs comme l’Étoile rouge et le Dinamo Zagreb apparurent en lieu et place de ceux qui avaient dominé le pays avant la guerre. Malgré sa désobéissance à Tito, l’Hajduk continua à exister grâce à son rôle important joué dans la lutte antifasciste.

Aujourd’hui, l’Hajduk Split combat la corruption et le népotisme dans le football croate et les dérives du football business avec son modèle fondé sur l’actionnariat populaire. Après sa lutte contre les empereurs, rois et dictateurs, le combat est aujourd’hui dirigé vers les instances du football croate et Zdravko Mamic. Pour le club qu’ils aiment plus que tout, les Dalmates savent que la lutte n’est pas terminée.

Damien F.


Image à la une : Hajduk 40-41 | © hajduk.hr

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4 Commentaires

  • Ma copine vient de Split et porte bien sur Hajduk dans son coeur. Je ne connaissais pas cette histoire – elle me parle plus du role d Hajduk pendant la guerre et de son symbole actuellement. Bref ce fut juste passionnant! Merci.

  • Hajduk comme son nom l’indique est un club crée par des serbes (A la base, Hajduk sont les résistants serbes contres l’occupation ottomane)…..pas étonnant que pendant la 2nd GM les joueurs n’ ont pas suivi le régime Oustashi car la plupart était serbe et dans la région de Split il y avait bcp de serbes….. mais cela les croates sont amnésiques et n’avoueront jamais…..Le Partizan de Belgrade est un club crée par les croates par exemple.

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