#6 Semaine spéciale Budapest Honvéd – Honvéd dans le real socialisme

Damien F - Publié le 20 juillet 2017

La révolution de 1956 fait mal. Les changements de façade et le cours du temps touchent Honvéd, d’une part avec la fuite de ses plus grands talents, d’autre part à cause de l’émergence d’adversaires coriaces qui vont se partager les lauriers durant deux décennies. Il faudra attendre leur essoufflement pour que le Budapest Honvéd retrouve la gloire sur le plan national, et l’équipe nationale hongroise quelques performances notables grâce à une colonne vertébrale qui joue en Rouge et Noir, comme à la bonne époque. Les maestro s’appellent cette fois-ci Détari et Esterházy.


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Révoltes et concessions

Encore un ! Le nouveau championnat gagné par le Budapest Honvéd en 1955 leur offre à nouveau le droit de disputer la Coupe d’Europe et de marquer la légende. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu. Après le premier tour aller à Bilbao, la révolution éclate à Budapest. Le match retour se déroule dans l’arène neutre du Heysel à Bruxelles et un tour non officiel à l’étranger est organisé afin de récolter des fonds pour sustenter l’équipe qui fuit la révolution de 1956. Mais la plupart des joueurs du Honvéd et d’autres joueurs connus en profitent pour quitter leur ghetto en or afin de trouver la liberté. Dont les Dieux vivants Ferenc Puskás, Sándor Kocsis et Zoltán Czibor. Après ces départs, le club ne peut plus être aussi compétitif mais de bons joueurs continuent à jouer pour le club, comme József Bozsik qui décide de retourner à Budapest, ou encore Lajos Tichy.


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Le Honvéd n’est pas le seul à changer. Les structures du pouvoir se consolident autant que possible après les révoltes hongroises. Les dirigeants sont forcés d’adopter un pragmatisme qui n’avait que peu en commun avec la brutalité de la version initiale du communisme, publiquement rejetée. Les autorités décident aussi de réorganiser le football afin d’utiliser la valeur symbolique des équipes. L’action est particulièrement urgente, étant donné que certains des favoris sont désormais vus comme des traîtres pour être allés à l’étranger.

Tichy face à la Coupe Mitropa, gagnée en 1959. Bozsik est encore dans l’équipe. | © fortepan.hu

Le système remodelé s’appuie sur des principes simples : redonner leur nom d’origine aux clubs, donner des compensations aux équipes victimes de la dureté du régime, réorganiser le système de dotation et surtout, le plus important, donner plus de marge de manœuvre aux matchs. Autrement dit, éviter autant que possible d’intervenir et de fausser les matchs.

Les noms traditionnels comme MTK ou Fradi, balayés après la Libération pour être en conformité avec les règles communistes, sont rétablis. Les nouveaux noms sont gardés pour les équipes les plus récentes ou avec une histoire moindre. Honvéd, en revanche, y survit, tout comme Újpesti-Dózsa, toujours sous la direction de la police. Deux des clubs les plus récents sont ainsi toujours connectés aux forces de sécurité. Le retour aux anciens noms passe comme une concession pour calmer l’opinion publique. Le football est d’ailleurs largement utilisé par le régime de Kádár pour apaiser la population sans que cela ne coûte de l’argent ni un quelconque changement politique.


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Le relâchement des mesures autoritaires s’accompagne d’une politique plus flexible en matière de contrôle sportif. Le nouveau système introduit une certaine forme de méritocratie, enlevant par la même occasion le favoritisme et le pouvoir des autorités d’intervenir dans les décisions sur qui doit être en haut de tableau du championnat. Les indications données se limitent à un contrôle des mœurs et des sensibilités politiques des clubs, rien d’autre.

La fin d’un règne

Le règne du Honvéd et du MTK prend ainsi fin dès la première année au pouvoir de Kádár, en 1957. Lors de cette saison, le club finit 11ème sur 12 équipes, sans qu’il n’y ait de relégation. Le dernier sursaut du Honvéd se déroule en 1959, en Coupe Mitropa, qu’ils gagnent en battant leurs rivaux du MTK en finale. Cette fin se fait au profit de Vasas, qui en profite pour gagner le premier titre de champion de son histoire. Avant de répéter la même performance en 1960, 1961, 1965, 1966 et 1977. Le MTK, bien qu’auréolé de la seconde place en 1957, poursuit une inexorable descente pour devenir une équipe de milieu de classement. Honvéd, déjà affaibli par les désertions, ne gagne plus aucun titre avant 1980. L’équipe de la sécurité en vogue est plutôt Újpesti-Dózsa qui domine le championnat entre les années 1960 et 1980. La position en retrait du pouvoir profite aussi à Ferencváros, en chute libre pendant le règne de Staline, pour revenir sur le devant de la scène. Le FTC gagne plusieurs championnats dont celui de 1963, l’année de l’amnistie à une large échelle de prisonniers politiques de la répression de 1956-1957.

Un trophée en 25 ans : la Coupe en 1964 | © www.lfcineurope.com

Ainsi, durant les années 1960 et 70, le Honvéd ne gagne pas grand chose. Seulement une Coupe de Hongrie en 1964, en ne passant pas loin du championnat l’année précédente. Moins aidé par le pouvoir, le club possède tout de même des joueurs de haut niveau (récupérant bien de la perte de leurs meilleurs joueurs en 1956) et réussit à lutter pour le podium chaque saison. Et puis, arrive le déclic. La fin de la génération dorée d’Újpesti-Dózsa coïncide avec le retour au premier plan du Honvéd. L’ancien joueur Lajos Tichy devient l’entraîneur de l’équipe et son travail est à la base des succès qui se profilent. Avec, pour matériel, 13 joueurs de l’équipe nationale. C’est en 1980 que le club accède enfin à la conquête d’un titre qui les fuyait depuis 1955, soit 25 ans de vaches maigres ! En réussissant à garder cette ossature, le Honvéd redevient un club puissant du football hongrois et gagne de nombreux titres (7 championnats et 3 coupes au total). Etant toujours le club de l’Armée, Honvéd n’a que peu de mal à rassembler les meilleurs joueurs du pays.

Une position de plus en plus dominante dans un contexte de moins en moins stable. La fin de règne communiste se faisant sentir, la position du football s’affaisse au fur et à mesure que le régime donne plus d’autonomie financière aux sports. Les intérêts privés commencent à affluer avec des nouveaux scandales de corruption. Les années 1980 restent en mémoire comme des années des scandales spectaculaires (joueurs corrompus, manipulation du Lotto sportif, etc). Dans ces conditions, la qualité des matchs souffre énormément et les meilleurs joueurs partent librement sous de nouveaux auspices.

Malgré ce contexte de passivité du pouvoir central, Honvéd réussit à dominer la dernière bonne période du football hongrois. Avec le coach Tichy et des joueurs comme Mihály Kozma, Márton Eszterházy et Imre Garaba ou encore Lajos ‘Döme’ Détári, le dernier joueur hongrois en date de classe mondiale.

© Kepes Sport, repris par footballjourney1.blogspot.com

Esterházy Márton, footballeur-noble

En Hongrie, on se souvient encore aujourd’hui de la technique soyeuse d’Esterházy Márton, bien que ce dernier ait seulement vingt-neuf sélections en équipe nationale hongroise au compteur. Joueur important du Honvéd, Márton a été impliqué dans ce qui reste comme l’une des plus belles victoires hongroise de tous les temps.

Pourtant, Márton a bien failli passer à côté de son destin et de son talent : « Quand j’avais seize ans, en 1972, j’ai arrêté le football. On me disait que ma taille était trop petite et que cela m’empêcherait de faire carrière. J’ai connu un peu plus tard une croissance rapide. Puis je devais voyager trop souvent pour les matches à l’extérieur ce qui se mariait mal avec mon apprentissage intensif de la musique et mes devoirs au lycée. »

© honvedfc.hu

Car dans la famille Márton, issue de la noblesse, le football n’est pas la priorité. Sa branche vient des comtes Fraknó Galanta Esterhazy et Fertődi Burgenland. « Une fois, en voyage de classe, nous sommes allés au château Fertőd, et on nous a ordonné d’enfiler des pantoufles sur le sol brillant. J’ai refusé, en prétextant que j’étais Esterhazy, et que je venais de rentrer à la maison ! » Son grand-père était premier ministre en 1917, pour seulement deux mois avant de devenir ministre de la religion et de l’éducation. Il était le plus jeune Premier ministre de Hongrie, jusqu’à ce que Viktor Orbán arrive au pouvoir en 1998, à seulement 35 ans.

La pause du jeune Esterházy dure deux ans, jusqu’à l’obtention de son diplôme. Puis, il reprend sa passion du football qu’il couple avec une autre, assez singulière : la littérature. Márton Esterházy a aidé son frère, Péter Esterházy, lauréat du prix Kossuth et une des plus grandes figures de la littérature hongroise contemporaine : « Péter peut m’être reconnaissant, je lui ai fourni le thème de son livre en 2006. J’en ai même écrit une partie ! » affirme l’ancienne star du Budapest Honvéd et de l’AEK Athènes qui a une comparaison pour décrire sa relation avec son frère. « Nous étions comme Dwight Yorke et Andy Cole, un duo magique ! »

Márton Esterházy face au Brésil en 1986 | © splendoremagiaro.altervista.org

Avec Honvéd, Márton est devenu trois fois champion et a également pris part à la démonstration hongroise contre les Brésiliens à Budapest, en 1986. Une victoire 3-0 en préparation à la Coupe du Monde 1986 au Mexique, où Esterházy marque aussi un but et où la Hongrie sort du tournoi au premier tour après avoir été sèchement battue 6-0 par l’URSS. L’ossature de cette belle équipe venait du club de l’armée, qui domine littéralement le football local durant la décennie. Une dernière parenthèse dorée pour Honvéd et le football hongrois, qui ne cesseront jamais de chuter ensuite…

Nous tenons à remercier Gergely Marosi, de Nemzeti Sport (vous pouvez le suivre sur twitter : @emgergo) ainsi que Gergo Filippov, qui tient la page Facebook de fans Kispest-Honvéd Futball Club, de leur aide pour la rédaction de cet article.

Damien F.


Image à la une : © nemzetisport.hu

Couverture : © RM

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