#5 Coupe du Monde de la Conifa – La riche histoire du Dinamo Sokhumi, ou comment jouer au football dans un pays qui n’existe plus

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 6 juin 2018

La Coupe du Monde c’est pour bientôt…et ça a déjà commencé ! Vous commencez à en entendre parler sur toutes les télévisions, dans tous les postes de radio, peut-être même que votre boulanger a déjà ressorti les fanions aux couleurs des différentes équipes. Mais si le plus grand événement sportif mondial occupera un mois de l’année, se payant le luxe de concurrencer pour quelques semaines le Tour de France en terme d’engouement, une autre compétition se déroulera quelques jours avant le coup d’envoi du match d’ouverture Russie – Arabie Saoudite à Moscou. Toute la semaine nous vous faisons ainsi vivre cette compétition par une série d’articles, portraits et interviews.

Il s’agit bien entendu de la Coupe du Monde de la Conifa.

Aujourd’hui, direction les bords de la Mer Noire avec l’histoire du Dinamo Sokhumi, en Abkhazie, porte-fanion d’une république aux paysages idylliques que personne ou presque ne reconnaît après les conflits ethniques qui ont émergé puis ravagé la ville, en plein été 1993.


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Qu’il fait bon de flâner le long des côtes de la mer Noire pour profiter de ce climat doux et humide qui permet l’émergence d’une végétation luxuriante ! Les dirigeants soviétiques l’ont bien compris en se faisant construire des datchas d’été autour de Sotchi notamment. La présence de sources d’eaux à Matsesta par exemple a permis dès la fin du XIXe siècle de développer les activités thermales. Victime de rhumatismes, Staline vint dans les années 1920 se faire soigner dans ces eaux et se fit construire en 1934 une datcha de couleur verte sur les hauteurs boisées de Novaya Matsesta, à l’abri des regards.

Mais Staline, qui possédait une vingtaine de datchas à travers le pays, tomba sous le charme d’un autre endroit à deux heures de Sotchi. En 1947, il se fit construire en Abkhazie une maison de campagne au bord du lac Ritsa, à une heure de Gagra, station balnéaire réputée de la région. Un petit coin de paradis au bord de l’eau, entouré de montagnes boisées…

Vue sur le Lac Ritsa de la datcha de Staline | © kurbatov17

Un endroit perdu au sommet du monde

Au « pays de l’âme » (définition d’Abkhazie en abkhaze), la beauté de la nature attire toujours les touristes russes sur les bords de la mer Noire, mais l’Abkhazie vit aussi au rythme d’un conflit qui l’oppose depuis 1992 à son voisin géorgien. Voilà plus de 25 ans que les Abkhazes cherchent la reconnaissance de leur pays sur le plan international. Depuis le 23 juillet 1992, les Abkhazes se proclament indépendants, mais hormis la Russie qui reconnait l’indépendance depuis août 2008, le Venezuela, le Nicaragua, la République de Nauru et la Syrie, la communauté internationale considère l’Abkhazie comme appartenant à la Géorgie.

« Les gens y vivent un peu comme dans une bulle parce que leur pays n’est pas reconnu. Ils essayent d’exister dans l’incertitude. L’Abkhazie, c’est comme un endroit perdu sur la carte du monde » raconte Ksenia Kuleshova, une photographe russe qui a notamment remporté le concours Tokyo International photography avec son projet photo intitulé « Abkhazia ». Une impression que confirme Bruno Kalouaz, ancien étudiant à Sciences Po et qui a passé deux semaines à bourlinguer en Abkhazie : « On sait que personne ne va venir te chercher ici ! Les choses sont restées telles qu’elles étaient il y a vingt ans dans certaines régions. Certaines constructions ont gardé leurs échafaudages d’avant… ».

Échafaudage entourant un monument à Ochamchira | © Bruno Kalouaz

La guerre de 1992 a laissé de nombreuses cicatrices à travers le pays avec des immeubles abandonnés ou des photos des combattants morts durant la guerre le long des routes. La population a fortement diminué depuis les années 1990, en raison d’un départ massif de la population géorgienne contrainte de fuir. Le pays, lourdement impacté par le blocus économique géorgien, survit grâce au soutien financier de la Russie, son allié. « Le plus important pour eux, c’est d’avoir les passeports russes » rapporte Bruno Kalouaz. La Russie reste le lien majeur pour commercer et gagner de l’argent, à tel point que les Abkhazes sont divisés entre ceux qui souhaitent l’indépendance pure et simple et ceux qui souhaiteraient intégrer la Fédération russe.


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Dans ce contexte compliqué, les Abkhazes gardent espoir. « En travaillant sur le projet Abkhazia”, j’ai découvert que les gens profitaient de chaque moment, appréciaient le bonheur et la joie de la vie quotidienne, et ce malgré un conflit en cours, une situation économique difficile et un isolement politique » raconte Ksenia Kuleshova. Et quoi de mieux que le football pour apporter la joie et la fierté ! Ce fut le cas il y a deux ans lorsque l’Abkhazie a organisé la Coupe du monde de la ConIFA, compétition internationale regroupant des régions ou des États non affiliés à la FIFA. L’équipe abkhaze s’est alors hissée au sommet du monde en battant en finale le Pendjab aux tirs au but (6-5) après un match soldé sur le score de 1-1. Dans un Dinamo Stadium plein à craquer à Sokhumi, capitale abkhaze, le résultat a fait chavirer tout un peuple. « Notre peuple est vainqueur, nous sommes sortis de la guerre en vainqueur, nous vaincrons dans le monde et je ne doute pas que notre patrie aura un avenir radieux » a déclaré le Président abkhaze, Raul Khadjimba, au terme du match. Les Abkhazes n’ont certainement pas l’intention de dénigrer cette compétition après avoir vécu ces instants de bonheur. Les Abkhazes sont champions du monde, ne vous en déplaise !

La Sélection nationale a permis récemment de hisser haut les couleurs de la République d’Abkhazie, mais si un club a représenté le football abkhaze tout au long de son histoire, c’est le Dinamo Sokhumi.

L’histoire du foot abkhaze en bleu et blanc

Le football en Abkhazie remonte au début du XXe siècle, plus précisément en 1908 lorsqu’à Sokhumi, une équipe d’étudiants appelée « Veni, Vidi, Vici » voit le jour. Au cours des années suivantes, les différentes écoles créent leur propre équipe parfois composée de plusieurs nationalités comme les équipes « Nadezhda » et « Diana » formées d’élèves d’origines grecque, arménienne, russe ou encore géorgienne.

Il faut ensuite attendre 1923 et le régime soviétique pour voir apparaître les premières équipes qui participeront à un championnat de la ville de Sokhumi. La même année, le Dinamo Moscou voit le jour et décide en 1927 de former le Dinamo Sokhumi aux couleurs de la Société sportive contrôlée par la GPU, la police politique soviétique. Le club connait dès sa formation une grande popularité. Le Dinamo attire alors les meilleurs éléments d’Abkhazie dans son effectif et se fait connaître notamment en 1936, lorsque l’équipe représente la sélection géorgienne pour participer à Moscou au Championnat des Républiques socialistes soviétiques. Les jeunes Abkhazes avaient fait forte impression quelques mois auparavant, lors d’un match remporté à Tbilissi 5-0 contre l’équipe d’Adjarie (région du sud-ouest de la Géorgie dont la capitale est Batumi). Le journal « Krasnyi Sport » a considéré les joueurs abkhazes comme les joueurs les plus techniques et les plus volontaires de la compétition.

« Ton père est en détention, la maison a été perquisitionnée ». De cette manière, ils ont essayé de me faire venir au Dinamo Tbilissi, mais j’étais un joueur du Krylia. »

Outre des joueurs du terroir, le Dinamo Sokhumi a eu parmi son effectif de vraies légendes qui restent la fierté du club. C’est le cas de Nikita Simonyan, arrivé avec ses parents à Sokhoumi à l’âge de quatre ans. C’est au Dinamo Sokhumi que le jeune Symonyan grimpe les échelons pour intégrer en 1944 l’équipe première. Jusqu’à ce match fin 1945 contre le Krylia Sovetov Moscou qui, selon ses dires, « détermina sa route dans le football ». Le Krylia Sovetov avait fait venir son équipe première et sa réserve jeune. Le Dinamo Sokhumi remporte les deux confrontations face aux jeunes (3-1 et 1-0) avec un Nikita Simonyan auteur des quatre buts de la partie, puis accroche l’équipe première 1-1 avec un nouveau but de l’Arménien. « Quelques jours plus tard, raconte Simonyan, on m’a demandé d’aller à l’hôtel Abkhazie où se trouvaient les Moscovites. Et le coach du Krylia, Vladimir Gorokhov s’exclama : « En route pour Moscou, Nikita ! On va faire de toi un deuxième Bobrov. » Imaginez-vous l’état d’un garçon pour qui Moscou était quelque chose de lointain et de grandiose. »

Nikita Simonyan sous les couleurs de l’URSS | © ok.ru

Simonyan monte ainsi dans la capitale soviétique. Mais pour une raison inconnue, le premier match du Krylia Sovetov contre le Dinamo Minsk se déroule à Sokhumi. Les Moscovites remportent la rencontre 1-0 grâce à un nouveau but de Simonyan. « Ce jour aurait pu être le plus joyeux de ma vie. Mais la veille du match, mon père fut arrêté. Nous vivions à l’hôtel Abkhazie lorsqu’un homme du MVD est apparu et a déclaré : « Ton père est en détention, la maison a été perquisitionnée ». De cette manière, ils ont essayé de me faire venir au Dinamo Tbilissi, mais j’étais un joueur du Krylia. »

Simonyan ne cède pas au chantage malgré les dangers dans lesquels se trouvaient ses parents. « Si j’avais fait le froussard, raconte-t-il, et c’est ainsi que ma famille l’aurait pris, mon père ne m’aurait pas pardonné d’avoir agi ainsi ». Les choses se terminent bien. Face à la ténacité des Simonyan, tout le monde est relâché et Nikita Simonyan n’a jamais joué pour le Dinamo Tbilissi. Nikita Simonyan reste pour les supporters du Dinamo Sokhumi une grande fierté, non seulement pour avoir passé sa jeunesse en Abkhazie et avoir réalisé une très grande carrière comme joueur et entraîneur, mais aussi pour son courage face à l’adversité.

Le temps des troubles

En 1946, le Dinamo Sokhumi est intégré en troisième division d’URSS dans la zone Caucase. Jusque dans les années 1980, le club ne réalise aucun résultat significatif, hormis un seizième de finale de Coupe d’URSS en 1965. Pour voir le Dinamo abkhaze faire un gros coup, il faut attendre la fin des années 1980 et la présence d’une belle génération de joueurs. Lors de la saison 1987/1988, le Dinamo atteint les huitièmes de finale de Coupe URSS en battant le Spartak Ordzhenikidze (ancien Alania Vladikavkaz), puis le Dinamo Minsk. En 1989, les joueurs abkhazes et géorgiens du Dinamo réussissent à terminer leaders de la Seconde Ligue et montent pour la première fois en Première Ligue (c’est-à-dire le deuxième échelon soviétique).

En 1989, les joueurs abkhazes et géorgiens sont montés ensemble en première ligue, mais dès l’hiver 1990, les Géorgiens ont formé leur équipe « Tshumi » »

Mais dans le même temps, la situation en Abkhazie commence à se détériorer. L’URSS se désagrège de toute part et la Géorgie, dès 1989, réclame son indépendance. Les tensions ethniques entre Géorgiens et Abkhazes éclatent alors, ces derniers ne souhaitant pas perdre leur autonomie. Le football n’est malheureusement pas épargné par les divisions qui commencèrent au sein même du club. « Le sport doit être hors de la politique comme on dit, se rappelle Tamaz Enik, joueur originaire de Sokhumi et qui revenait à ce moment au club. En 1989, les joueurs abkhazes et géorgiens sont montés ensemble en première ligue, mais dès l’hiver 1990, les Géorgiens ont formé leur équipe « Tshumi » »

Programme du match Lokomotiv Moscou vs Dinamo Sukhumi remporté 2-1 par les Abkhazes le 4 septembre 1990.

Le Dinamo réussit tout de même à se maintenir en Première Ligue lors de la saison 1990, puis fait appel en catastrophe à Oleg Dolmatov, joueur et entraîneur au club du Dinamo Moscou, pour prendre en main une équipe qui se désagrège de l’intérieur. Pour combler le manque de joueurs, le Dinamo Moscou vient au secours de son homologue abkhaze en envoyant six joueurs, dont un certain Sergei Ovchinnikov ou encore Aleksander Smirnov. Le Dinamo Sukhumi réussit dans ce contexte difficile à prendre une dixième place en Première Ligue, avec seize victoires et quinze défaites en 42 matchs de championnat.

Puis vient la guerre. Dolmatov est alors en camp d’entrainement à Sotchi avec son équipe. « Soudain le téléphone sonne. « Les gars, c’est la guerre ! Ne revenez pas à Sokhumi, tout le monde est libre, cherchez une autre équipe. » Et à partir d’Adler, on s’est quitté, chacun prenant son chemin. Presque tous les Abkhazes rentrèrent directement à la maison. Ce n’est que plus tard que j’ai su que certains joueurs comme Daur Akhvlediani ont été tués ainsi que notre directeur administratif Robert Ladariya. Triste… »

Plaque commémorative en mémoire de Daur Akhvlediani à l’entrée du Stade de Gagra | © Bruno Kalouaz

Ruslan Adzhindzhal, frère de l’actuel entraîneur de l’Abkhazie à la ConIFA Beslan Adzhindzhal, a lui aussi tenté de retourner au pays au début du conflit. Les deux frères sont passés par le Dinamo Sokhumi au début de leur carrière avant de continuer au Druzhba Maïkop au moment où le club quitte pour de bon le Championnat soviétique en 1991. Les deux hommes devaient rejoindre l’Abkhazie pour le week-end, mais seul Beslan a fait le voyage. « Blessé, on ne me laissa pas partir raconte Ruslan Adzhindzhal. Mon frère est arrivé à Sokhumi et au bout de deux heures, la guerre débutait. Aucun de mes proches ne pouvait partir de là-bas. L’Abkhazie était fermée de toute part. J’ai tenté de trouver un autre moyen pour y retourner. En Tchétchénie, des volontaires étaient recrutés pour aller défendre l’Abkhazie. Je me suis mis en route avec mon compagnon Tamaz Enik. Mais comme par hasard, j’ai croisé mon oncle en Tchétchénie qui m’a déclaré « Tu as exactement dix minutes pour quitter le camp ». J’avais alors seulement dix-sept ans. Je suis retourné en train à Maïkop. » Son frère et toute sa famille le rejoignent à Maïkop par la suite et Ruslan Adzhindzhal a continué sa carrière de footballeur en Russie comme son frère et la plupart des joueurs abkhazes.

Pour le Dinamo Sokhumi, commence alors une période sombre de son histoire. Le club, préférant rester fidèle au championnat soviétique tandis qu’en même temps la nouvelle Umaglesi Liga géorgienne voyait le jour en 1990, se retrouve sans championnat dans une région dévastée par la guerre. Malgré la création d’un championnat abkhaze en 1994, le Dinamo Sokhumi peine à survivre malgré un titre de champion d’Abkhazie en 1994, à tel point qu’au début des années 2000, le club ne peut participer au championnat, faute d’entraîneur et de joueurs…  Les tentatives de participer au championnat russe restant veines par peur de sanctions de la part des instances internationales, le Dinamo Sokhumi renaît étonnamment en 2005 le temps d’une saison, mais basé à Tbilissi en Géorgie sous l’appellation « Dynamo–Sokhumi », avant de retrouver définitivement l’Abkhazie en 2009.

Le Dinamo pour la vie

Le Dinamo parvient à reprendre vie en finissant à la troisième place en championnat lors de la saison 2010 et en remportant la Coupe d’Abkhazie 2010. Mais le club fait face à des concurrents plus expérimentés comme le Nart Sokhumi, neuf fois champions d’Abkhazie depuis 1999 ou le FK Gagra.

Le championnat abkhaze peine à se développer par manque de moyens financiers et de visibilité internationale. Le niveau reste faible et peu de joueurs abkhazes évoluent désormais dans le championnat russe. Le Dinamo porte donc principalement son attention sur la formation de jeunes joueurs et espère toujours intégrer le championnat russe au niveau PFL (troisième division) dans l’objectif évidemment de représenter dignement le football abkhaze sur la scène russe et internationale. Comme le rapporte Bruno Kalouaz à travers ses entretiens, cela n’empêche pas les supporters de porter fièrement les couleurs du Dinamo « Je suis pour le Dinamo Sokhumi. Je ne suis pour personne d’autre ».

Merci à Bruno Kalouaz pour avoir eu la gentillesse de nous faire part de son périple abkhaze

Par Vincent Tanguy / Tous propos de Bruno Kalouaz recuillis par Vincent Tanguy pour Footballski


Image à la une :  Match de demi-finale de Coupe d’URSS 1965 entre le Dinamo Sukhumi et le Dinamo Tbilissi,  © fcdinamo.su

 

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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