Au printemps 1989, quelques mois seulement avant la chute du couple Ceauşescu, les tensions entre le Steaua et le Dinamo Bucarest sont à leur paroxysme. Appuyés respectivement par les ministères de la Défense et de l’Intérieur, les dirigeants des deux clubs bucarestois font étalage de leur puissance, repoussant les limites de leur rivalité. C’est dans ce contexte tendu qu’ils se retrouvent en finale de Coupe de Roumanie. Un match d’une tension extrême, surtout en coulisses. Au point de devoir le délocaliser hors de la capitale.

Sur les braises de 1988…

Un an plus tôt, la finale de la Coupe de Roumanie est entrée dans la légende. Depuis que l’Universitatea Craiova a remporté la coupe en 1983, le Steaua et le Dinamo se partagent tous les trophées nationaux, sans exception. Avec le soutien des dirigeants de l’Armée et de la Securitate (la police politique), qu’elles représentent respectivement, les deux équipes anéantissent la concurrence. Et chaque confrontation directe est un sommet. Footballistique sur le terrain, de lutte d’influence dans les coulisses. Loin d’échapper à la règle, cette finale de 1988 porte ces jeux de pouvoir à leur paroxysme, jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat.

Dans un Stade du 23-Août garni de 45 000 spectateurs enflammés par la passion comme par la chaleur du soleil, le Steaua Bucarest, tout juste auréolé d’un quatrième titre national consécutif, ouvre le score par Marius Lăcătuș mais voit son adversaire revenir grâce au tout jeune Florin Răducioiu (18 ans), entré en jeu quelques minutes plus tôt. Les deux équipes se tiennent à égalité (1-1) jusqu’à la 90e minute, moment choisi par Gabi Balint pour marquer le but de la victoire du Steaua. Un but refusé par l’arbitre de touche pour un hors-jeu contestable. Et très contesté !  

Large résumé de la finale de 1988. Le but de Balint est à 45’11.

Après quelques minutes de flou, les joueurs du Steaua quittent le terrain. L’ordre est venu de Valentin Ceauşescu, depuis les tribunes. Les joueurs du Dinamo s’adjugent alors d’eux-mêmes la victoire : le gardien Dumitru Moraru va lui-même prendre le trophée au bord du terrain pour le tendre à son capitaine Ioan Andone, qui le soulève. Pour ce fervent Dinamovist comme pour tout son club, la victoire porte évidemment une connotation politique. Ce qui est le cas, à leurs dépens. L’affaire monte alors jusqu’au bureau de Nicolae Ceauşescu, où l’histoire raconte que sa femme Elena, folle de rage, hurle que faire affront à l’équipe de son fils, c’est faire injure à elle-même et à toute la famille. Et on ne résiste pas à Elena. C’est ainsi que la victoire est accordée quelques jours plus tard au Steaua par le Coducător, via la fédération, qui accorde le but de Balint. Le juge de touche est lui banni à vie par la fédération nationale (FRF), et subit plusieurs interrogatoires musclés. Ce n’est qu’en 1990 que la FRF et le Steaua reviendront sur cette affaire en accordant le titre au Dinamo, qui le refusera. Cette édition 1987-1988 est ainsi la seule à ne pas avoir attribué de titre.


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…et de 1989

Après cet épisode tragi-comique, la haine entre le ministère de la Défense et le ministère de l’Intérieur atteint un niveau inédit. Au-delà de la rivalité sportive, la rivalité politique entre l’Armée et la Securitate est exacerbée par les paroles et pratiques douteuses des uns comme des autres. Et se retrouve de plus alimentée par deux nouveaux événements au cours de la saison 1988-89.

Tudorel Stoica et Ioan Andone autour de l’arbitre Ion Crăciunescu © Evenimentul Zilei

Quelques mois après cette finale au dénouement inédit, les deux rivaux bucarestois se retrouvent à Ghencea pour le match retour du championnat. Plus que jamais, les deux équipes survolent la Divizia A. Le Dinamo multiplie les scores fleuves (7-0 contre l’ASA Târgu Mureș, 8-1 face à l’Inter Sibiu, 7-2 sur le terrain du Farul Constanța) tandis que le Steaua s’offre lui une victoire record 11-0 face au Corvinul Hunedoara. Au terme de la saison, les deux équipes auront marqué un total de 251 buts à elles deux ! Ironiquement, le match aller s’est soldé sur un match nul sans aucun but à Ștefan cel Mare.

Le match retour a lieu début mars, peu après la trêve. Le Dinamo est alors leader du classement. Au vu de la supériorité des deux équipes, le match est déjà décisif pour le titre. L’équipe qui l’emporte sera championne de Roumanie. Pour motiver leurs joueurs, les dirigeants du Dinamo promettent des primes inédites, d’un montant vingt fois supérieur au salaire mensuel, comme en témoigne le milieu de terrain Claudiu Vaișcovici : « On nous avait promis une prime de victoire de 1 000 dollars pour ce match, un bon pour une voiture de 40 000 lei, un congélateur et un téléviseur d’environ 20-30 000 lei. Ça faisait 140-150 000 lei en tout. Une somme énorme pour l’époque. »

Mais rien ne va se passer comme prévu pour Ioan Andone et ses coéquipiers. Dès le quart d’heure de jeu, Gheorghe Hagi ouvre le score sur un coup franc magistral d’une trentaine de mètres. Mais c’est en seconde période que tout bascule. Ioan Andone égalise à la 75e minute, et nargue une première fois la tribune présidentielle, où est installé Valentin Ceauşescu.

Andone et le Dinamo pensent alors avoir fait le plus difficile en arrachant ce match nul à Ghencea, où le Steaua s’est toujours imposé jusqu’alors cette saison. Mais les choses tournent très vite. Moins de trois minutes après l’égalisation, l’arbitre du match, Ion Crăciunescu, expulse un premier joueur du Dinamo, Claudiu Vaișcovici, avant d’en faire de même avec l’attaquant Rodion Cămătaru peu après. Réduit à neuf contre onze, le Dinamo défend comme il peut avant de craquer. Une fois encore, c’est par Gavril « Pelé » Balint que le Steaua prend l’avantage sur son rival en fin de match. Au coup de sifflet final, le club de l’Armée s’impose 2-1 et prend les rênes du championnat, qu’il ne lâchera plus. Les joueurs du Dinamo sont, eux, en colère.

Et plus que les autres, le capitaine Ioan Andone tient à montrer son ire contre les décisions de l’arbitre Ion Crăciunescu, selon lui dictées par Valentin Ceauşescu et le pouvoir central. Au milieu du terrain, il se jette à genoux face à la tribune présidentielle, imitant la joie du buteur mais avec les majeurs fièrement dressés en l’air, avant de se relever pour applaudir ironiquement (visible à 1h02’48 » sur la vidéo ci-dessus). « Il attendait d’expulser Cămătaru depuis longtemps, a-t-il expliqué en 2019 dans une interview accordée à la Gazeta Sporturilor. Crăciunescu et Cămătaru ont joué ensemble chez les jeunes à Craiova. Cami est devenu un joueur célèbre, et pas Ion. » En ce mois de mars 1989, la Révolution de décembre est encore inimaginable, tout comme cet excès de colère. Le lendemain du match, Andone est suspendu à vie par les autorités. Une suspension finalement réduite à trois mois. Selon Ioan Andone, c’est Valentin lui-même qui a fait réduire sa suspension. « Ma chance était d’être un joueur du Dinamo et de l’équipe nationale. Sinon, j’aurais été mis à la retraite sur-le-champ ! J’ai rencontré Valentin chez Lăcătuș. Il a compris qu’avec la tension accumulée sur le terrain, un joueur peut faire un geste irréfléchi. »

« Ma chance était d’être un joueur du Dinamo et de l’équipe nationale. Sinon, j’aurais été mis à la retraite sur-le-champ ! »

Ioan Andone

Ce geste d’apaisement n’enlève rien à la tension toujours montante entre les deux clubs. Et les demi-finales de Coupe de Roumanie ne vont pas aider. Quatre jours seulement avant la finale, le Steaua y affronte un autre voisin, le Rapid Bucarest. Un match au départ déséquilibré, puisque le Rapid vient d’être relégué en Divizia B quand le Steaua a disputé un mois plus tôt la finale de Coupe d’Europe des clubs champions, perdue face au Milan AC de Gullit et Van Basten. Tout se termine dans un parfum de scandale.

L’arbitrage est une nouvelle fois au centre de l’attention. Une première fois lorsque Iosif Rotariu assène un violent coup de coude au défenseur du Rapid Constantinovici, lui brisant plusieurs dents. Un geste signalé par l’arbitre assistant que son collègue officiant au centre du terrain décide de ne pas sanctionner.

Le match se poursuit et les deux équipes se tiennent au score (2-2). En fin de match, Damaschin, déjà buteur pour le Rapid, file seul vers le but adverse mais est signalé hors-jeu par l’arbitre assistant alors qu’il est parti de sa propre moitié de terrain. Tout le monde s’apprête alors à disputer la prolongation… qui n’arrive pas. L’arbitre laisse se poursuivre un temps additionnel interminable. Jusqu’au but d’Ilie Stan qui offre la qualification au Steaua. On dispute alors la 115e minute ! Largement garni de supporters du Rapid, le stade explose de fureur. « Il y a eu des bagarres entre nos supporters et la Milice à la Gara de Nord, se remémore Constantinovici. Ça a été un immense vol. » Le lendemain, la chronique du journal Sportul omet de mentionner les éventuelles erreurs d’arbitrage. Et écrit que le but de Stan a été marqué « à la 90e minute. »

Loin de Bucarest

C’est ainsi qu’au fil des mois et des différents événements, la tension monte autour de la grande affiche que constitue ce nouveau « Derby éternel » en finale de Coupe de Roumanie. Afin d’éviter tout type d’événement déplaisant, Nicolae Ceauşescu prend lui-même une décision inédite : quitter le Stade du 23-Août et organiser cette finale hors de Bucarest. Mircea Paşcu, le président de la FRF, fait alors plusieurs propositions de ville aux stades capables d’accueillir un public nombreux, parmi lesquelles Craiova, Sibiu et Timişoara. Mais c’est Dumitru Dragomir, président du Victoria Bucarest, l’autre club de la Milice, qui sort une surprise de sa manche : Braşov.

Dragomir est un homme puissant. Agent de la Securitate, qui l’a propulsé président du Viitorul Scornicești (le village de naissance de Nicolae Ceauşescu) puis du Victoria Bucarest, Dragomir a également passé quelque temps à la tête du FCM Brașov. Suffisamment pour y faire édifier son grand projet : un stade de 30 000 places, avec cabines de commentateurs radio et télé et salle de récupération. Connaissant parfaitement les rouages du pouvoir, c’est lui qui, après son départ du club, a placé Romică Paşcu comme son successeur. Le lien de parenté qui l’unit au désormais président de la fédération suffit pour avoir gain de cause. Le Conducător tranche en faveur de son stade.

Rare image d’époque du stade municipal de Brașov, lors de répétitions pour les défilés du 23 août. Le stade a été détruit en 2008. ©Maria Giurgiu/orasulmemorabil.com

Paşcu active alors lui aussi ses contacts. Il s’agit de s’attirer les bonnes grâces du « Danube de la Pensée » avec une réception à la hauteur de l’événement, et montrer que l’on peut faire aussi bien à Brașov qu’à Bucarest. Dans un pays où les gens meurent de faim dans d’interminables files d’attente, où le pain et le sucre sont rationnés, les patrons de clubs expriment leur puissance  par leur capacité à mener à bien ces festivités. Le vin arrive par caisses entières, notamment grâce à Jean Pădureanu, à la tête du Gloria Bistriţa. La légende veut que 50 bouteilles de vin de vingt ans d’âge récupérées après une réception officielle de Nicolae Ceauşescu en l’honneur de Nikita Khrouchtchev aient été servies. Pădureanu et Dragomir, deux hommes puissants, qui dirigeront le football roumain à la chute du communisme, officiellement via la LPF, mais surtout via la célèbre Cooperativa


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Tension et engouement

Même loin de Bucarest, le match est considéré comme étant à risque maximal par les autorités, qui ne peuvent se permettre aucun débordement. Pour cette grande première, plus de cent personnalités sont invitées pour ce match, du représentant de l’appareil d’Etat au diplomate étranger. Les ambassadeurs de Chine, des Etats-Unis, du Chili, du Brésil et de plusieurs pays européens sont présents. Les mesures prises sont sans précédent. Car en plus de la tension extrême qui règne chez les organisateurs, l’engouement du public est au-delà de tout ce qu’ils ont pu imaginer.

Bogdan Stelea, Ioan Andone, Michael Klein, Rodion Cămătaru et leurs coéquipiers du Dinamo face à l’équipe du Steaua récente finaliste européenne, menée par Gheorghe Hagi et l’ossature de la grande équipe championne d’Europe en 1986. Pour le public de Braşov, cette finale n’est pas un match ordinaire. C’est une occasion unique de voir évoluer la quasi-totalité de son équipe nationale. Une équipe qui ne joue jamais hors de la capitale, tout comme la finale de la Coupe, qui quitte Bucarest pour la première fois de son histoire, et le Stade du 23-Août pour la première fois depuis 1966.

Au départ, 25 000 billets sont mis en vente au public. Mais devant l’importance d’une demande qu’ils n’ont pas su anticiper, les organisateurs augmentent le nombre à 35 000. Les billets trouvent tous preneurs. Les guichetiers chargés de leur vente n’ont pourtant pas hésité à profiter de la situation pour augmenter leur prix, qu’ils font passer de 25 à 45 lei, empochant au passage le montant de la différence sous l’œil bienveillant de la Milice et des dirigeants du FCM. Malgré ce tarif prohibitif, la foule est énorme. Le stade est comble dès le début de l’après-midi, pour un coup d’envoi prévu à 17h00. Au plus fort de la répression exercée par le pouvoir, la Securitate a évidemment augmenté elle aussi ses effectifs. Ils sont 300 de ses agents à s’être disséminés dans les tribunes, en civil, pour filmer les spectateurs – qui croient avoir affaire à des photographes. Les troupes de l’armée sont également massées autour de l’enceinte. Le spectacle peut commencer.

« Avant le match, Valentin Ceauşescu m’a dit ‘Si Rodion Cămătaru sort du jeu, nous gagnons ! Si non, ils nous battent ! Fais tout ce qu’il faut.’ Et je m’y suis conformé. »

Adrian Bumbescu

Et il est bien présent. Malgré la tension entre les deux équipes en coulisses, le match se déroule correctement. Et le Steaua d’Anghel Iordănescu a bien ficelé son affaire. Pendant que le duo Iovan-Bumbescu réduit Cămătaru au rang de spectateur du jeu dès les premières minutes, avec des contacts parfois un peu au-delà de la limite, comme Adrian Bumbescu en convient dans une interview de 2011 : « Avant le match, Valentin Ceauşescu m’a dit ‘Si Rodion Cămătaru sort du jeu, nous gagnons ! Si non, ils nous battent ! Fais tout ce qu’il faut.’ Et je m’y suis conformé. Mon bon ami Cămătaru n’a pas trop bougé, je l’ai pris en charge très rapidement. J’ai utilisé des moyens peu orthodoxes. Rodion était un footballeur très puissant, il m’a fallu lutter beaucoup avec lui, et il a fallu que je sorte de mon chapeau quelques contacts un peu durs. » Malgré la solidité de Bumbescu, aucune accusation d’arbitrage complaisant ne peut être faite au Steaua. Là encore, les organisateurs ont fait le nécessaire en nommant au centre M. Petrescu, un arbitre expérimenté qui arbitre sa quatrième finale de Coupe à cette occasion.

L’équipe du Dinamo, entraînée par Mircea Lucescu, tient tête à son rival, mais craque face au trio offensif Hagi-Lăcătuș-Pițurcă. Et c’est par le premier nommé, l’inévitable Hagi, que le Steaua trouve la faille. Sur une action en solitaire, le numéro 10 du Steaua marque d’une sublime frappe des 30 mètres. « Ce n’était pas un tir imparable, regrette a posteriori Bogdan Stelea, Hagi a marqué face à un gardien très peu expérimenté. Si je m’étais un peu plus reculé… J’étais mal placé. Si j’avais eu 35 ans, jamais je n’aurais encaissé ce but ! Ils ont eu un poteau aussi, sur une tête de Pițurcă je crois, mais nous aussi nous avons eu des occasions, surtout celle en fin de match. L’atmosphère était belle, surtout pour le Steaua évidemment. »

Le lendemain du match, le journal Sportul parle d’un match très apprécié par le public. « Le stade était archiplein, et nous avions de nombreux supporters, confirme de son côté Ilie Stan, du Steaua. Les deux équipes ont bien joué, mais Hagi a fait la différence avec ce tir sensationnel. Cela a donné un beau spectacle. Il ne pouvait pas en être autrement, les deux équipes avaient les meilleurs joueurs du moment. »

Dans le journal Sportul du 30 avril 1989

Enfermé dans son système fait de jeux de pression, de favoritisme et de corruption, le football roumain s’est mené dans cette situation inédite d’organiser cette finale loin du tumulte bucarestois pour la première fois. La dernière disputée sous le communisme. Moins de six mois plus tard, les armoiries communistes disparaissent du grand drapeau sur lequel un hélicoptère a déposé le ballon du match. La chute du communiste marque également la fin de la plus belle période qu’ait connue le Steaua. A l’été 1990, Hagi, Lung, Lăcătuș, Balint, Rotariu, Iovan et d’autres quittent le club pour rejoindre l’Europe occidentale. Juste après que le Dinamo – peut-être encore trop jeune un an plus tôt, à l’image de son gardien Stelea – n’ait pris sa revanche en s’imposant 0-3 à Ghencea, avant de s’adjuger le doublé Divizia A – Coupe de Roumanie.

Pierre-Julien Pera

Image à la Une : © Evenimentul Zilei

2 Comments

  1. Anonyme 6 juillet 2020 at 13 h 37 min

    Excellent article comme toujours

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