#2 – L’école des gardiens soviétiques : Une marque de fabrique

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 20 mars 2017
On connait tous l’histoire du grand Yashin ou encore celle de Rinat Dasaev, deux grands gardiens soviétiques qui ont su marquer l’histoire du football mondial. Mais l’Union soviétique a connu de nombreux gardiens de talent. Ce dossier est l’occasion de porter l’attention sur les autres gardiens qui ont évolué à travers l’histoire de l’URSS. Vous allez faire connaissance avec l’école soviétique des gardiens de but, véritable fabrique à talents. De Nikolaï Sokolov, fondateur de la marque soviétique, à Stanislav Cherchesov, ce dossier s’annonce comme un véritable voyage dans le temps. Sortez les gants, c’est l’heure de sortir une main opposée. Richard. Episode 2.

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La tournée de l’équipe de Moscou en 1935 en France

1935, dernière année avant la création du championnat d’URSS. Cette année-là, au terme de la saison, l’équipe de Moscou, composée de joueurs du Spartak et du Dinamo, se déplace en France pour affronter le Racing Club de Paris. A cette époque, le club parisien entraîné par Georges Kimpton pratique alors la tactique du « WM » et montre sur les terrains ce qu’il se fait de mieux en France. Or, ce système, les Soviétiques n’y sont pas habitués… Le match s’annonce donc incertain pour les Moscovites.

Le choix du gardien pour cette tournée importante en termes de prestige et d’image s’avère compliqué. Le numéro un du Spartak, Ivan Ryzhov, tombe malade, tout comme celui du Dinamo, Evgeny Fokin. Anatoly Akimov, gardien remplaçant du Spartak, devient le seul sur lequel compter. Akimov est de ces gardiens qui, dès leur début, en ont fait leur vocation. Avec son père, il assiste aux matchs du Trokhgorka, club moscovite, et se passionne pour son gardien Boris Baklashov. Le club l’intègre à partir de 1931 et le jeune Anatoly a le plaisir de pratiquer sa passion en entraînement avec Mikhail Leonov. Ce dernier, gardien expérimenté et adepte de Nikolaï Sokolov avec lequel il a joué au début des années 20, lui permet d’apprendre au plus vite les rudiments du métier de gardien. Comme bon nombre de ses compatriotes, Anatoly Akimov n’excelle pas que dans le football. Il intègre au même moment la sélection moscovite de handball dans laquelle il est…gardien, bien sûr.

Transféré au club de Dukat (autre club moscovite) en 1934, Anatoly Akimov s’entraîne avec l’équipe du Promkooperatsia qui utilise le même stade. Promkooperatsia n’est autre que le club sur lequel sera fondé le Spartak Moscou en 1935. Nikolai Starostin le remarque lors d’un entrainement et le recrute. Lors de la première saison, il évolue avec la deuxième équipe du Spartak, Ivan Ryzhov étant titulaire avec l’équipe première. On peut donc imaginer toute la joie et tout le stress qui a pu l’envahir quand il a su qu’il était sélectionné comme titulaire numéro un de la sélection moscovite pour affronter le Racing Club de Paris.

C’est ainsi que le 1er janvier 1936, Anatoly Akimov a le devoir de garder les cages de la sélection moscovite au Parc des Princes. Il effectue d’ailleurs un match fantastique, repoussant de nombreuses fois les offensives françaises mais ne peut empêcher au final la défaite 2-1 de son équipe. Le jour suivant, la presse française est tout simplement sous le charme du gardien soviétique :

« L’équipe moscovite a confirmé la classe internationale du football russe. Hier, le bonheur était du côté du Racing mais un résultat nul aurait été plus équitable. Le gardien Akimov a particulièrement bien joué, en témoigne sa technique pouvant être comparée à des joueurs internationaux tels que Rodolphe Hiden, Ricardo Zamora, Gianpiero Combi et František Plánička. » (Excelsior)

 

« L’équipe moscovite a perdu, mais n’a pas déçu les nombreux spectateurs. Elle nous a donné la possibilité de profiter de leur finesse de jeu et de la virtuosité de leurs joueurs. De toute l’équipe, le gardien Akimov, l’ « homme-anguille », fut sans doute le meilleur et joua à un niveau élevé. » (L’écho de Paris)

Lors de ce match, Anatoly Akimov montre toutes les caractéristiques qui font de lui l’un des meilleurs gardiens de sa génération, à savoir sa souplesse, son sens du placement, sa capacité à jouer simplement, son extraordinaire réactivité et son sang froid dès lors qu’il fallait capter des ballons dangereux. Son sens du risque, à une époque où le gardien ressortait très souvent des matchs avec des bleus, ne l’empêche pas de rester prudent dans ses interventions.

Anatoly Akimov sort de cette rencontre grandit et rentre au pays en héros malgré la défaite. Elle lance en tout cas sa carrière au sein de l’équipe première du Spartak en étant propulsé numéro un dès le début de la saison 1936. Le 6 mai de cette année, Anatoly Akimov démarre la rencontre face au Dinamo Moscou. Face aux attentes des supporters, le portier soviétique manque totalement son match en commettant de nombreuses erreurs et en encaissant cinq buts. Au terme du match les joueurs du Spartak sortent sous les sifflets des spectateurs. Akimov racontera que ce fut le match le plus difficile de sa carrière. Cette grosse contre-performance, il la paie en étant écarté du terrain. Ce n’est qu’à la mi-saison qu’il retrouve son poste de titulaire et enchaîne enfin les bonnes prestations. Il est d’ailleurs l’un des artisans du titre de champion d’automne du Spartak en 1936 et est sacré logiquement meilleur gardien de la compétition.

Il participe l’année suivante à la victoire du Spartak Moscou contre la sélection basque 6-2 lors de sa tournée en Union Soviétique. L’équipe victorieuse recevra par la suite la médaille de l’Insigne d’Honneur, preuve que cette victoire sauve en quelque sorte l’honneur de la nation. Cette victoire de prestige face aux Basques marque les esprits d’un point de vue tactique, le système de jeu à cinq sur la même ligne étant obsolète face au WM. Outre la tactique collective, Anatoly Akimov retire de ce match la technique du dégagement avec les poings qu’il observe chez les joueurs basques. Il sera d’ailleurs l’un des premiers gardiens soviétiques à utiliser cette technique.

En 1937, le Dinamo Moscou échange avec le Spartak Anatoly Akimov contre Kvasnikov, numéro deux au Dinamo… Pour lui, c’est le moyen d’éviter le service militaire. Après un an et seulement 15 matchs, Akimov, décevant au Dinamo, retourne au Spartak. L’arrivée de Vladislav Zhmelkov l’oblige à accepter la concurrence. Ils jouent à tour de rôle et réalisent ainsi le doublé Championnat/Coupe deux années de suite !

Contrairement à certains gardiens, Anatoly Akimov traverse la guerre en travaillant dans une usine automobile en tant que contrôleur mécanicien. A la fin de la guerre, il intègre ainsi le Torpedo Moscou avec lequel il joue 77 matchs pendant trois ans. En 1949, Anatoly Akimov doit quitter le Torpedo pour le VVS de Vassili Staline, le fils de Joseph Staline. L’offre de Vassili Staline, qui l’avait aidé plus tôt à soigner sa tuberculose, est impossible à refuser pour le gardien. Ses relations conflictuelles avec son entraîneur poussent néanmoins le jeune Staline à le laisser partir pour le Torpedo. Akimov met finalement un terme à sa carrière de joueur en 1952 pour raison de santé. Il entraîne par la suite l’équipe nationale du Nord-Vietnam, le Spartak Erevan ou le Shinnik Yaroslav, mais n’a pas autant de succès qu’auparavant.

Il contribue avec ses livres à formaliser le jeu des gardiens de but en détaillant les gestes, les types d’entraînement, les choses à faire ou à ne pas faire. Illustrés de dessins telle une encyclopédie, les livres d’Anatoly Akimov ont formaté les générations futures de gardiens de but soviétiques en les éduquant à la tactique et aux techniques des gardiens. Il contribue ainsi à transmettre les connaissances et les pratiques de l’école soviétique à travers les âges.

Les étoiles éphémères

Dans la lignée d’Anatoly Akimov, certains gardiens ont marqué l’histoire du football soviétique à la fin des années 30, mais la guerre ne les a pas épargnés. C’est le cas de Vladislav Zhmelkov et de Nikolaï Trusevich.

Vladislav Zhmelkov

« De mémoire, Vladislav Zhmelkov reste un gardien de but quasi légendaire, un gardien sans faiblesse » se souvient Nikolaï Starostin.

© euro-football.ru

La particularité de Zhmelkov est d’être entré dans la légende grâce à ses prestations de haut vol au Spartak Moscou en 1938 et 1939. Deux années qui suffisent à l’inscrire dans l’histoire comme le meilleur gardien de sa génération. Quelle aurait été sa carrière sans la Seconde Guerre mondiale ? Personne ne le sait…

Né dans la région de Moscou le 15 août 1914, Vladislav Zhmelkov commence dès l’âge de 16 ans à évoluer dans les clubs de la région de Smolensk tels que le Zenit Smolensk ou encore l’équipe militaire de la maison de la culture de Smolensk. En 1937, il intègre le Spartak qui, à cette époque, dispose des meilleurs gardiens du moment. Ca n’empêche pas Vladislav Zhmelkov de s’imposer au sein de l’équipe dès 1938, de jouer la moitié des matchs comme titulaire et de participer ainsi au doublé championnat-coupe d’URSS du Spartak. L’année suivante, le retour d’Anatoly Akimov ne pose aucun problème, les deux gardiens jouant à tour de rôle tout au long de la saison 1939. Ils éclaboussent le pays de leur talent et contribuent au nouveau doublé championnat-coupe de 1939.

Zhmelkov aime la confrontation. Contrairement aux autres gardiens qui demandent à leurs défenseurs d’empêcher les adversaires de frapper, Vladislav Zhmelkov se permet d’indiquer à ses défenseurs de laisser un tel frapper ! Il n’a aucune appréhension à sortir et à tacler dans les pieds de l’adversaire pour dégager le ballon. De taille moyenne (1,80m), maigre, athlétique, disposant d’une énorme détente, sûr de lui, il excelle dans l’exercice des penaltys, à tel point que durant son passage au Spartak en 1938-39, il arrête la totalité des sept penaltys tirés face à lui. Les supporters en arrivent presque à espérer une faute dans la surface pour voir Zhmelkov à l’œuvre. Il fort probable qu’une certaine légende est entretenue par les médias autour de cette anecdote mais peu importe, son record court toujours !

Extrêmement populaire chez les supporters rouge et blanc, le département militaire casse l’ambiance en déclarant que Vladislav Zhmelkov n’a pas effectué la totalité de son service militaire obligatoire. Une excuse qui permet au CDKA de l’enrôler de force. Mais Vladislav n’arrive pas à s’acclimater dans sa nouvelle équipe, et déclare préférer servir comme il se doit plutôt que de jouer pour le CDKA. Il n’y joue qu’un seul match avant d’être envoyé pour deux ans (il lui restait pourtant que deux mois de service) sans raison apparente loin de Moscou et des terrains de football.

La guerre s’en mêle. Vladislav Zhmelkov part au front et participe notamment à la libération de Kiev en 1943. Malheureusement, comme de nombreux footballeurs qui réintégrent leur équipe après la guerre, Zhmelkov ne peut retrouver son niveau d’avant-guerre. Il réintègre le Spartak en 1946 mais le club a perdu de nombreux joueurs dans le conflit ou au profit d’autres équipes. Les résultats et les performances de l’ex-gloire ne sont plus au rendez-vous. Ses problèmes d’alcool n’arrangeant rien, le Spartak s’en sépare. Zhmelkov part tout d’abord au Spartak Tbilissi puis évolue dans différents clubs de seconde zone comme joueur et entraîneur. Sans le sou, il finit dans l’anonymat et meurt à 54 ans.

Nikolaï Trusevich

Nikolaï Trusevich

Raconter l’histoire de Nikolaï Trusevich, c’est commencer le livre par la fin. En effet, pour tous ceux qui s’intéressent aux histoires mélangeant football, guerre et résistance, la vie de Nikolaï Trusevich commence et se termine durant la guerre. Mais pas que…

Il est celui qui fonde en 1942 le FC Start, équipe de football regroupant des anciens du Dynamo Kiev et du Lokomotiv Kiev. La situation à Kiev en 1942 est loin d’être propice au football, mais Nikolaï Trusevich utilise pour résister à l’occupant l’arme qu’il pratique le mieux, le ballon rond.


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Le FC Start enchaîne les victoires. Des équipes ukrainiennes, une garnison hongroise ou une unité d’artillerie allemande, l’équipe de Trusevich marche sur tout le monde. « Les Fascistes devraient savoir que cette couleur ne peut être vaincue » dit-il. Les autorités commencent à moyennement apprécier le comportement du FC Start qui se permet de battre 5-1 la Flakelf, l’équipe de la Luftwaffe. La revanche a lieu trois jours plus tard dans des conditions qui auraient calmé la plupart d’entre nous (menaces, présence de la Police et des troupes allemandes, arbitre SS, obligation d’effectuer le salut nazi…). Mais les Ukrainiens ne cèdent ni sur le salut nazi, ni sur l’issue de la victoire. Ce « match de la mort » réutilisé plus tard par la propagande soviétique pour glorifier la résistance de la bande à Trusevich se termine par une victoire du FC Start 5 à 3 malgré les mauvais coups et la pression. Les hommes de Trusevich ont par cet affront victorieux signé leur arrêt de mort. La Gestapo les arrête quelques jours plus tard, les interroge et les torture. Trusevich subit le même sort que ses partenaires et est exécuté en février 1943 à l’âge de 33 ans.

Entre réalité et légende, Nikolaï Trusevich a marqué l’histoire de son sport à travers son acte de bravoure face à l’occupant. Mais Nikolaï Trusevich a également marqué le football ukrainien d’avant-guerre. Né à Odessa le 22 novembre 1909, il effectue une grande partie de sa courte carrière au sein du Pishevik Odessa de 1928 à 1932 puis au Dynamo Odessa. En 1935, il signe au Dynamo Kiev avec lequel il participe à une tournée en France et en Belgique. Tout comme Anatoly Akimov, Nikolaï Trusevich impressionne les Français lors de la victoire du Dynamo Kiev contre le Red Star 5-1. Le Dynamo Kiev intègre l’année suivante le championnat d’URSS nouvellement créé. Il remporte trois années de suite (1936-38) la Coupe de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine.

Dans son livre, Nikolaï Starostin dresse un portrait élogieux de Nikolaï Trusevich : « Je pense que Trusevich a apporté sa touche à l’école soviétique des gardiens de but. C’était un gardien de but original avec un style de jeu bien à lui. Il prenait ses décisions au dernier moment, soudainement. Silencieux et mystérieux pour ses adversaires, ses coéquipiers n’étaient pas seulement respectueux de lui, il l’adoraient tout simplement. »

Cette génération exceptionnelle de gardiens n’a pu montrer toute l’étendue de son talent. Mais malgré des carrières dans l’ensemble plutôt courtes, ces gardiens de but ont marqué de leurs empreintes le football soviétique.

Vincent Tanguy


Image à la une : © prosm.club

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A propos de l'auteur

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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