Il y a deux semaines nous vous contions l’histoire mouvementée d’un géant polonais au bord du gouffre. Un phœnix donné pour mort et renaissant à chaque fois impétueusement de ses cendres froides. Un club dont la gestion approximative par les différentes directions se succédant depuis vingt ans a bien failli lui coûté la vie à multiples reprises. Ces deux dernières semaines furent un condensé haletant et intense de vingt années de montagnes russes émotionnelles, d’amateurisme, de déception et de croyance. Une saga bien plus intéressante pour quiconque s’intéresse au football polonais que n’importe quelle série sur Netflix dégustée un thé à la main lové sous sa couette hivernale. Les derniers épisodes de cette saga ont révélé encore leur lot de surprises bien plus incroyables les unes que les autres et son épisode final pourrait être un chef d’oeuvre de la tragi-comédie chère à Plaute.


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Bien que descendu dans les limbes, il semble que le Wisla Krakow pourrait encore renaître comme le phœnix. Un dénouement heureux? Les derniers jours sont ceux de l’espoir et de la rédemption. L’apocalypse n’aura peut être pas lieu. Découvrez avec nous les derniers rebondissements de cette unique fresque si polonaise.

En eaux troubles et la tête en l’air

En cette période de trêves des confiseurs, le désespoir puis l’espoir se sont succédés l’un après l’autre, l’un avec l’autre. Dégustation à l’aveugle d’une boîte de chocolat Ferrero Rocher – Mon Cheri. Chaque jour, chaque heure, chaque minute étant peut être la dernière ou la première d’une nouvel ère. Nous vous avions laissé, dans notre précédent article, au moment du rachat du club par de mystérieux investisseurs. Monsieur Vanna Ly, Franco-Cambodgien opérant via une société écran au Luxembourg, homme aimant très peu la lumière préférant se cacher derrière ses verres fumés et son parapluie jusqu’à l’intérieur de la mairie de Cracovie. Et son compagnon d’infortune, Mats Harlting, Suédo-Britannique à la coupe mulet blonde et à la carrure de catcheur de lucha libre aimant les cigares cubains et les fonds de pension.

Cette vente soulevait déjà d’énormes questions restant sans réponse de la part des intéressés préférant envoyer Adam Pietrowski, leur porte-parole-entremetteur-néoprésident, répondre aux questions des journalistes polonais. Réponses faites de chiffres mirobolants, de Ligue des Champions, d’investissements sans précédent. Nous n’avions pas caché qu’il était difficile de croire à cette belle histoire de l’acheteur providentiel, ami de Jean Paul II, possédant les droits de la biographie d’Ali Agça, ayant déjà investi selon ses dires dans de grands clubs européens et nord américains et n’aimant pas la lumière scintillante des flashs photographiques, mais nous ne pensions pas que la suite serait aussi rocambolesque.

Le contrat de vente du club signé par l’ancien board du TS Wisla (propriétaire du club) avec les repreneurs stipulait l’achat du club pour un zloty symbolique et le versement avant le 28 décembre 2018 des douze millions de zlotys nécessaires au paiement des dettes à échéance courte pour entériner la vente. Mais après être passé au stade pour admirer le spectacle d’un Wisla Krakow – Lech Poznan plutôt agréable, déguster quelques petit-fours locaux, boire une coupette de Szampan et avoir rencontrer le maire de Cracovie (dans une scène digne d’un film d’espionnage), MM Vanna Ly et Mats Hartling se sont volatilisés. Envolés comme des pigeons ramiers n’ayant jamais retrouvé le chemin du retour.

Oubli de carte bleue, attaque cardiaque et silence radio

Malgré tout, l’espoir était toujours de mise quelques jours avant la date butoir. Le nouveau président Adam Pietrowski répondant à qui voulait l’entendre que tout irait bien, que les fonds seraient là en temps et en heure et que ses associés étaient simplement repartis pour gérer tranquillement leurs affaires, qu’il ne fallait pas s’en faire. Balivernes. Au fur et à mesure, des doutes de plus en plus sérieux sur le pedigree des deux investisseurs, leur soi-disant capital et leur volonté de racheter le Wisla Krakow vont surgir. De plus, les communications faites par Pietrowski ne reflètent pas la réalité du soit disant accord conclu à Zurich entre le TS Wisla et les repreneurs. Il parle encore d’un complexe autour du stade fait de beaux hôtels et de restaurants flambant neufs, mais ces terrains n’appartiennent pas au club du Wisla Krakow mais au TS Wisla, et ceux-ci ne seront pas cédés avec la vente du club.

Arrive alors le 28 décembre 2018. Les cadeaux de Noël ont été déballés pour beaucoup mais il semble que pour celui les supporters du Wisla Krakow, les joueurs et le staff soient manquants. Les téléphones se taisent, eux aussi. Pietrowski, Harting et Vanna Ly sont injoignables. Silence radio. L’argent n’est pas là? L’argent est là? Les sources divergent. Finalement, personne n’est là et l’argent non plus. Une farce. Ce n’est que le lendemain, dans la journée du 29 décembre, que Pietrowski envoie un court SMS à quelques journalistes. Selon lui, les fonds seront là le lundi. M. Vanna Ly a fait le nécessaire mais les banques polonaises ne travaillant pas le samedi, le virement ne peut être officialisé (sic). Par communiqué la société TS Wisla confirme qu’elle n’a reçu aucune notification du virement et dit attendre le lundi 31 décembre. La suite est digne des Monty Pythons.

Jakub Porzycki / Agencja Gazeta
Adam Pietrowski et Mats Hartling © Jakub Porzycki / Agencja Gazeta

 Le lundi suivant donc, soi-disant jour de la transaction, Adam Pietrowski prend la parole et indique que M. Vanna Ly n’a pas été en mesure d’assurer le virement pour cause de carte bleue égarée et que malheureusement, sa femme arrivant à la banque n’avait pu appeler l’homme d’affaire Franco-Cambodgien alors à bord d’un avion entre Paris et New York. Un vol lors duquel, toujours selon le nouveau président, il aurait fait une attaque cardiaque sérieuse, d’où l’impossibilité de pouvoir le joindre depuis, celui-ci se reposant désormais dans un hôpital aux Etats-Unis. Une farce contemporaine. Tout cela serait risible aux larmes s’il s’agissait d’une simple fiction, d’un roman ou d’une nouvelle satirique. Mais il s’agissait bien de la réalité de l’instant, du mic-mac absurde se passant sous nos yeux dans l’un des plus grands clubs polonais.

Bye Bye Vanna Ly, Wislocki sort les cadavres des placards

On ne donne alors plus cher de la peau ou plutôt des restes et de la carcasse encore fumante du club de l’ex-capitale polonaise. Les caisses sont vides et les repreneurs des fantômes insaisissables, des menteurs disparus. Le Wisla Krakow est au bord du gouffre, encore un peu plus, résultat d’une semaine terrible et absurde lors de laquelle le ridicule a dépassé un stade encore jamais atteint. Si l’on ajoute à cela les communiqués lunaires de Mats Hartling affirmant qu’il avait, lui aussi, été roulé par Vanna Ly – comme nous tous – et qu’il se mettait à la recherche de nouveaux partenaires pour reprendre le club. Car oui comprenez : Mats Hartling, actionnaire minoritaire du club via sa société londonienne à hauteur de 40% selon le contrat, ne possède aucun capital propre. Amusant, non? Si l’on ajoute à cela les communiqués flous du TS Wisla sur les prochaines étapes, la reprise ou non du club par la société, la validité ou non du contrat. S’il on ajoute à cela la disparition dans la nature (ça semble être une habitude de disparaître lorsqu’on touche au Wisla) de l’ex-board du TS Wisla dont son ancienne présidente Marzena Sarapata. S’il on ajoute à cela des joueurs non payés depuis des mois qui commencent à saisir la fédération polonaise pour rompre leurs contrats. Alors vous avez une vision de fin des temps, d’un club qui n’aurait besoin que d’un petit rien pour plonger irrémédiablement dans les abîmes du football polonais.

Mais ce 3 janvier 2019, le coup est encore plus rude. Le poignard fini de s’enfoncer dans le corps du géant meurtri lorsque la fédération polonaise de football annonce qu’au vu des récents éléments en sa possession, ne club ne remplit plus les conditions nécessaires au maintien de sa licence en Ekstraklasa. Le Wisla Krakow est donc suspendu jusqu’à nouvel ordre, en attendant que le TS Wisla ne revienne avec plus d’informations sur les mic-macs internes, la propriété du club et les événements à suivre. Une annonce suivie par des révélations à peine croyable sur les agissements de l’ancien board du Wisla Krakow, Mme Sarapata en tête. Les cadavres sortent des placards, des cadavres encore chauds. Le temps de la grande lessive à commencé. Le temps (enfin) de la prise de conscience et du grand nettoyage.

Marzena Sarapata et Damian Dukat savourant un bon cocktail bien mérité après le belle année 2018 © Wojciech Matusik / Polskapresse Gazeta Krakowska

Le TS Wisla annonce alors que le contrat de rachat signé entre son ex-board et les sulfureux repreneurs est nul suite au non-versement des sommes dédiés au rachat du club. En effet, aucune trace des douze millions de zloty sur le compte du club. Encore mieux : les insaisissables repreneurs n’ont même pas dédaigné payer le zloty symbolique (20 centimes d’euro) pour la cession du club. Un nouveau board est constitué, avec à sa tête le directeur de l’académie du club, M. Rafal Wislocki, qui devient de facto le nouveau président du Wisla Krakow. Le troisième président en trois semaines. M. Wislocki connait très bien le club et ses arcanes, serait-il enfin l’homme providentiel? Sa personnalité mesurée, son envie de changement délibérée et sa volonté suffiront-elles? La conférence de presse du 4 janvier 2019 va nous donner quelques éléments de réponses.

Avant cette conférence de presse, les chances de voir le Wisla Krakow encore présent en Ekstraklasa pour la suite de la saison sont infimes. La situation est désespérée. Tout d’abord, les trois hommes présents monologuent sur la situation du club et les agissements d’anciens responsables. Rappelons tout de même que si Rafal Wislocki semble de bonne foi, les deux autres membres du nouveau board, Szymon Michlowicz et Lukasz Kwasniewski, étaient déjà au TS Wisla lors de l’ex-présidence catastrophique du club par la société sportive. Mais passons. De ce triumvirat, on apprend alors que le club ne possède que 12 000 € sur son compte en banque, que les joueurs n’ont pas été payés depuis juillet 2018 et que pendant ce temps, l’ex-board, dirigé par la présidente Marzena Sarapata et son acolyte Damian Dukat, s’est grassement versé un salaire annuel de plus de 100 000 € chacun. Une ineptie.

On apprend également que certains membres des Wisla Sharks (principal groupe ultra du club) et l’association de supporters SKWK auraient potentiellement utilisé les caisses du clubs pour du blanchiment d’activités criminelles (drogue, contrebande etc.), le tout avec la bénédiction de Sarapata et Dukat. Damian Dukat qui faisait lui-même partie du SKWK dans le passé, bien évidemment. Ce qui avait été évoqué dans un reportage de TVN quelques mois auparavant et tant décrié, surtout dans les tribunes polonaise, semble donc prendre corps.

Plot twist Wawélien, ex-président du Legia et socios à la rescousse

D’ailleurs où se trouve l’ex-présidente au moment de cette conférence? Disparue, elle aussi. La police la recherche jusqu’à son domicile pour l’auditionner sur ces agissements troubles, mais elle s’est mystérieusement envolée. Marzena ou le cauchemar de ces dernières années. La criminalisation du Wisla Krakow a pris des proportions démesurées sous sa présidence, les vautours se sont nourris sur la bête, sans morale et sous le scintillement de l’étoile blanche. La justice devra faire maintenant son oeuvre, peut-être un peu tard certes mais mieux vaut tard que jamais se dit-on. Cette conférence de presse et le dépôt de plaintes entraînant une descente de police au siège du Wisla Krakow et du TS Wisla aurait pu être le clap final de l’histoire du club treize fois champion, mais c’est l’inverse qui va se produire dans un plot twist insoupçonné.

En effet, Rafal Wislocki a fait forte impression en ce 4 janvier. Sa volonté de se battre corps et âme pour sauver son club coûte que coûte en l’assainissant à marche forcée semble avoir trouvé échos chez quelques personnages importants de la scène footballistique et entrepreneuriale polonaise. Tout d’abord, l’ex-président du Legia Warszawa, Boguslaw Lesnodorski, directeur d’un cabinet de juristes, propose d’aider son ancien ennemi pour qu’il fasse valoir ses droits suite au contrat signé avec Vanna Ly et Mats Hartling. Un contrat signé à la va vite sans notaire et en catimini en Suisse. Un aide primordiale pour que le Wisla Krakow puisse apporter les éléments de sa bonne foi devant la fédération et ainsi récupérer sa licence. Lesnodorski est une figure importante et écoutée. Une prise de choix pour la nouvelle direction. Une aide de conseil juridique qui va en amener d’autres pour « sauver le soldat Wisla ».

Attirés par les premiers contrats aberrants rompus avec les associations et société de services en relation avec l’ex-direction et l’aide de Lesnodorski, les entrepreneurs de la région de Petite Pologne vont apporter leur soutien financier pour tout d’abord aider le club à payer ses joueurs, son staff, ses employés. Un mouvement initié par Jaroslaw Krolewski et soutenu par une association de supporters créée pendant la crise sur le modèle des socios, et dont le nom est sans équivoque: Wisla Socios. Ces supporters souhaitant un changement radical dans la politique de leur club vont réussir, en compagnie de Krolewski, à rassembler près de 45 000 € (en cours). L’espoir revient donc petit à petit, les petits ruisseaux font les grandes rivières. Le Wisla Krakow serait-il sous nos yeux ébahis en train de renaître, plein de promesses, d’envie et de professionnalisme retrouvé? A cela, il faut ajouter l’admirable patience des joueurs de l’Etoile Blanche qui vont, pour la majorité, malgré la peur et la situation compliquée, rester derrière le club en espérant que la situation s’améliore. Des joueurs ayant joué des mois sans être payés et ayant vécu en spectateur de premier choix toutes les tristes rebondissements listés dans cet article.

Le retour de Kuba le grand

Et c’est d’ailleurs un joueur qui va finir de redonner l’espoir dans le cœur de tous. Un joueur qui vit pour le Wisla Krakow. Un joueur ayant déjà prêté plusieurs fois zloty sonnants et trébuchants au club en grande difficulté. Un joueur ou plutôt une légende. Le 9 janvier au matin, soit seulement trois jours après la conférence de presse du nouveau board, une silhouette connue de tous sort d’une grosse berline allemande au centre d’entrainement du Wisla Krakow. Entouré par Pawel Brozek et Marcin Wasilewski, c’est le retour de l’enfant prodigue. Jakub Blaszczykowski a honoré sa promesse. Il est de retour, douze ans après. Lui qui aurait pu partir, après sa rupture de contrat avec Wolfsburg, amasser quelques milliers de dollars supplémentaires en MLS est là, en Pologne, à Cracovie. En plein hiver, en pleine crise, il vient s’entraîner pour son Wisla. C’est un geste fort, un signe, comme si lors de son arrivée, les nuages s’étaient écartés, que le monde s’était tu et qu’un faisceau transcendantal avait baigné d’une lumière blanche et empli de joie le centre d’entraînement.

Il se dit prêt à jouer gratuitement pour son club de cœur. Il est arrivé comme le messie. Imaginez. Le 4 janvier, le Wisla Krakow était en chute libre dans un gouffre sans fond, au bord de l’agonie, quasiment relégué en cinquième division polonaise et le 9 janvier l’enfant du club, international polonais, légende du Wisla, est de retour et vient s’entraîner malgré la délicate situation du club. L’importance de Kuba d’un point de vu sportif est d’indéniable, surtout en Ekstraklasa, mais le plus important reste son aura qui vaut tous les discours pour un Wisla en recherche de nouveaux investisseurs et d’une nouvelle ère. Quelques investisseurs polonais sont d’ailleurs sur les rangs pour la reprise du club, à court terme et à long terme. Le nom du milliardaire polonais Zbigniew Jakubas a filtré dans la presse. Mais pour l’instant c’est 1,5 M€ que le club doit trouver après avoir tout remis à plat grâce à Lesnodorski. Le tout devrait être absorbé par des financements venant d’investisseurs régionaux avant de pouvoir donner les garanties nécessaire à un rachat total du club par une entité autre que le TS Wisla.

Si le Wisla Krakow n’est pas encore sauvé, en moins d’une semaine la situation à quasiment changé du tout au tout. Wislocki, Lesnodorski et Kuba, chacun à leur échelle, en artisans de ce sauvetage improbable. Le destin se serait-il posé non plus du bon côté de la Vistule, mais là haut, tout là haut, au Wawel qui protège les siens? Il faudra encore que le club trouve ces quelques millions nécessaires, récupère sa licence auprès de la fédération et tente de persuader les joueurs étrangers de ne pas rompre leurs contrats malgré le non-paiement de toute la somme leur étant due (une partie des versements ont déjà été fait ce vendredi 11 janvier). Mais quoiqu’il en soit, avec Blaszczykowski comme totem céleste, les nuages semblent moins noirs qu’il y a une semaine sur l’ancienne capitale polonaise. Le happy-end est peut-être proche et c’est la Pologne du football qui sortira gagnante à la fin de cette longue saga haletante aux multiples épisodes plus loufoques, ridicules, joyeux, tristes ou décevants les uns que les autres. Mais attention car cette série hivernale nous a déjà prouvé que la vérité du moment n’est plus celle du lendemain et que sur la Vistule, les flots sont parfois très imprévisibles.

Mathieu Pequenard


Image à la Une © ADRIANNA BOCHENEK / Agencja Gazeta

1 Comment

  1. Czerny 13 janvier 2019 at 12 h 42 min

    Magistral.Merci Mathieu pour ce superbe article en 2 volets .Bonne chance au Wisla .

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